Travail féminin entre épanouissement et asservissement | Jalel El-Gharbi
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Jalel El-Gharbi   
«J'ai dû abandonner mes études et travailler. Je gagne moins de 300 dinars par mois (155 euros). Le congé hebdomadaire n'est pas payé. Mais je m'estime heureuse.” Elles sont des dizaines de milliers dans le cas de Lamia, 20 ans. Le matin, les petites villes de Tunisie sont hantées par ces ouvrières. Elles sont jeunes et hautement productives. Parfois, elles font vivre une famille. Les plus chanceuses d'entre elles travaillent... et s'endettent pour préparer leur trousseau. On les voit dans les centres d'appel, dans l'industrie de l'habillement ou de la technologie. Comment travaillent-elles dans le pays arabe où la question de l'égalité des sexes est à l'ordre du jour depuis la promulgation en 1957 d'un code du statut personnel avant-gardiste?

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Jeune ouvrière tunisienne à vélo
Telle est la question à laquelle l'enquête menée par la “European Training Foundation” en collaboration avec les ministères tunisiens concernés (Enseignement supérieur, Éducation et Formation, Travail, etc.) doit répondre. Lancé en 2006 et devant s'achever en 2010, ce projet, qui s'inscrit dans le cadre du programme “Women and Work”, est une véritable enquête de terrain. Enquête d'autant plus importante qu'il est difficile, en Tunisie, d'obtenir des statistiques fiables.

On sait néanmoins que sur les plus de 10 000 jeunes travaillant dans les centres d'appel, un travail pénible et mal payé, on compte une majorité d'étudiantes. Des jeunes filles qui, souvent, ont du mal à concilier vie scolaire et vie professionnelle, et finissent par abandonner la première puis, de guerre lasse, la seconde.

Ces centres d'appel s'inscrivent dans le cadre plus général des entreprises offshore. Près de 250 000 Tunisiens travaillent dans les quelque 2 670 entreprises qui ont choisi de s'installer dans le pays. Des entreprises attirées par une infrastructure performante, un développement technologique satisfaisant et surtout une stabilité politique et sociale à toute épreuve. Ici, aucune tracasserie n'attend l'investisseur. Et la puissante centrale syndicale du pays, l'Union générale tunisienne du travail, ne semble pas trop regardante, préférant sans doute l'emploi (même dans des conditions désavantageuses) au chômage.

Les entreprises offshore opèrent essentiellement dans le secteur de l'habillement et du textile. Elles emploient presque exclusivement des femmes, car ces dernières sont moins “turbulentes” que les hommes, ne comptent pas les minutes ni même les heures de travail et acceptent ce qu'on leur “offre»...

Inégalité dans le secteur privé
La Tunisie est un pays où la femme jouit d'une entière égalité avec l'homme, notamment dans le secteur public. Mais le secteur privé, qu'il soit national ou international, est loin d'être aussi égalitaire. Dans le secteur agricole, les femmes - pourtant bien plus productives que les hommes - sont payées parfois jusqu'à cinq dinars de moins que l'homme. Injustice qui s'appuie sur un arrière-fond culturel ou social. Force est de constater qu'en matière de droit de la femme, le social est à la traîne par rapport au législatif. Ce hiatus, on le croyait plus criant en milieu villageois qu'en milieu citadin. Or, selon l'enquête menée par l'ETF - et nous profitons là des premières conclusions de cette enquête dont les résultats n'ont pas encore été publiés -, il apparaît que les disparités dues au genre sont flagrantes même au niveau de Tunis. Ce qu'on ne pensait n'être qu'un cas de décalage entre villes et villages s'est avéré ancré même chez les diplômés.
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Travailleuses tunisiennes

Par ailleurs, les statistiques de l'Agence tunisienne de formation font ressortir que 90% des jeunes en formation dans le secteur du textile et de l'habillement sont de sexe féminin. Les jeunes filles représentent également 75% des apprenants dans le secteur de l'agroalimentaire, alors que pour la mécanique générale, elles ne sont que 5%. Tout semble indiquer que les femmes sont confinées dans des métiers dits féminins.

Une telle situation semble répondre à l'image qu'on se fait de la femme au travail. La législation ne pouvant rien contre les préjugés, on continue de considérer que la femme est moins productive à cause des congés, qu'elle est moins endurante et pourtant la réalité contredit toutes ces allégations. De plus, la famille ne voit pas d'un mauvais œil que la jeune fille soit retenue au travail au-delà des heures légales: cela permet de l'occuper et de la mettre à l'abri des sorties et des mauvaises fréquentations. Le travail et la famille se liguent ainsi pour maintenir la jeune fille sous contrôle.

Étant donné cette situation, les perspectives qu'ouvre l'enquête dirigée par l'ETF sont importantes dans la mesure où elles permettront au développement et à la coopération économique de ne pas mettre en péril le développement social. Plus pratiquement: il est important que l'émancipation de la femme ne soit pas compromise par les impératifs économiques. Par ailleurs, note Nabil Ben Nacef, qui gère cette étude, les résultats de cette dernière profiteront à tous les ministères tunisiens concernés, Enseignement supérieur, Éducation et Formation, Travail. M. Ben Nacef relève également le fort engagement de la Communauté européenne, partenaire de la Tunisie depuis 20 ans, dans la lutte contre les disparités. Autant de facteurs qui devraient contribuer à mettre en lumière la richesse de l'apport que la femme tunisienne peut représenter pour son pays.

www.eurojar.org

Jalel El-Gharbi
(10/11/2009)

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