La cigarette et le «kif» en Tunisie | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
La cigarette et le «kif» en Tunisie | Jalel El GharbiIls sont plus de 3,5 millions. Ils dépensent plus de 100 dinars par mois, soit plus du 1/5 du salaire moyen. Ils sont de plus en plus jeunes à fumer. Il n’est pas impossible de s’entendre dire qu’il y en a à l’école primaire. Dans les collèges et dans les lycées, c’est une véritable pandémie.
Résultat : en Tunisie, ils sont plus de 7 000 à décéder des suites du tabagisme. Soit en moyenne 20 personnes par jour.
La société s’inquiète de ce fléau et on est de plus en plus nombreux à se mobiliser pour lutter contre. C’est une mobilisation qui enrôle médecins, enseignants, imams, artistes et organisations nationales y compris la centrale syndicale (UGTT). Au ministère de l’éducation nationale, la lutte contre le tabagisme est une priorité.
Pourtant le tabagisme a de beaux jours devant lui en Tunisie.
Ici, on peut voir des fonctionnaires – parfois en uniforme - cigarette au bec dans des bureaux où il est interdit de fumer. Je ne sais pas s’ils accepteraient qu’un citoyen en fasse autant !
Un feuilleton montre une jeune fille, qui a réussi sa vie, marquer cette réussite en allumant une cigarette (je parle d’un de ces feuilletons qu’on passe pendant le ramadhan). Ainsi donc la cigarette n’est pas présentée comme un signe de sous-développement, ni le narguilé comme signe d’oisiveté ; l’un et l’autre sont ressentis comme preuve de distinction, de réussite. Parfois, la cigarette est chargée de connotations érotiques d’autant plus fortes qu’elles sont extrêmement insidieuses. Autre connotation de la cigarette : c’est une preuve qu’on a de la classe, du raffinement. Or il n’est pas possible d’agir contre le tabagisme sans délester la cigarette de toutes ces connotations qui agissent sur la jeunesse. Le pays a besoin de revoir la symbolique de la cigarette, car celle qui est en vigueur date des années 1940-1950.
La cigarette et le «kif» en Tunisie | Jalel El GharbiOn fume de plus en plus des cigarettes importées de France ou des USA. Dans les bureaux de tabac, l’éventail des marques de cigarettes a fortement rétréci : deux ou trois marques locales, une française, deux ou trois US. Les cigarettes bon marché ne sont plus de mise. Le fumeur ne se contente pas de satisfaire un besoin ; il doit afficher son niveau de vie. En contre partie, on achète de plus en plus au détail. N’importe qui peut acheter des cigarettes au détail n’importe où. On en vend même à un enfant de cinq ans. La cigarette est sans doute la marchandise la plus disponible en Tunisie. Les bureaux de tabac sont partout et certains sont ouverts 24h/24. Aucune restriction ne semble être en vigueur.
A quoi répond l’acte de fumer ? Pourquoi cet engouement tunisien qui place le pays au premier rang des pays arabes ?
L’ancien fumeur repenti que je suis croit que fumer répond au besoin d’avoir besoin. Dit autrement, fumer répond à un manque incommensurable. Socialement, cela veut dire que ce fléau est la réponse d’un pays où l’on est jeune, avec peu de moyens et confronté à un modèle de consommation implacable. Fumer semble la réponse aux désirs frustrés. Réponse oisive (puisqu’on peut passer sa matinée ou son après-midi à fumer le narguilé).
Dans les milieux les plus défavorisés, la cigarette est un antidépresseur relativement bon marché.
Culturellement, la Tunisie devrait revoir un concept qui y fait des ravages : celui du Kif.
Dans le dialecte tunisien « fumer » se dit «yitkaif » (de kif, un peu comme le verbe kifer aujourd’hui). Le Kif c’est avant tout le hashish, qui était en vente libre sous l’occupation française !
C’est un état de passivité, d’impassibilité doublé d’une sensibilité aiguë pour les menus plaisirs, ceux que l’écrivain suisse Nicolas Bouvier appelle « plaisirs modiques », c’est-à-dire, en l’occurrence : le café, le verre de Boukha, le chant d’un oiseau, un œillet, un bouquet de jasmin. Quelque chose qui n’est pas loin de l’ataraxie épicurienne. L’écrivain Albert Memmi donne une définition du mot : « Le Kif est un état de l’âme. Une chaise à l’ombre, à la fin de la sieste, où la chaleur imperceptiblement se transforme en fraîcheur ; au crépuscule où lentement les couleurs se changent en nuit. Ce vieil homme assis sur la terrasse blanche du café du Phare devant la mer immense, que je retrouvai à la même place, le soir : se réjouissait-il de l’infini ou était-il au-delà des plaisirs ? Le kif est-il cet au-delà ? ».
La cigarette et le «kif» en Tunisie | Jalel El GharbiLe kif, c’est l’ivresse retrouvée par d’autres moyens, et le moyen le plus indiqué, c’est la cigarette.
C’est le contenu du mot « kif » qui doit changer en Tunisie. Par exemple : remplacer l’œillet qu’on cueille par l’œillet qu’on plante, l’homme assis à la terrasse à ne rien faire par le même homme mais tenant un livre, remplacer le bouquet de jasmin par le roseau du calame.
Il faut une métamorphose culturelle pour que la Tunisie ne compte plus 80% de fumeurs parmi les élèves en terminale et pour qu’un bémol soit mis aux borborygmes des narguilés.

Jalel El Gharbi
(05/11/2009
)

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