Kalima: premier journal tunisien indépendant ayant pignon sur le web | babelmed
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  Kalima: premier journal tunisien indépendant ayant pignon sur le web | babelmed Entretien avec Omar Mestiri, un homme qui a beaucoup à dire sur la Tunisie, la pression et la répression qu'y subit la presse libre.

Le Cap, Afrique du Sud, à la veille du 60ème Congrès Mondial des Journaux. Le Word Editors Forum, structure regroupant les rédacteurs en chef au sein de l'Association Mondiale des Journaux (AMJ) qui tient en parallèle sa 14ème conférence, organise un cocktail dans une des salles du Convention Centre. Une occasion de rencontrer ceux dont on ne connaît que le nom et les écrits. Reste donc à scruter les badges où sont inscrits le nom, l'entreprise et le pays de celui ou de celle qui le porte. Sur l'un de ces petits sésames que les participants arborent autour du cou, on lit Tunisie. «Mais ce pays ne figurait pourtant pas sur la liste des participants», s'interroge-t-on tout haut. «C'est que j'ai été inscrit sous pavillon allemand», répond... Omar Mestiri, directeur de publication de Kalima. «Nous ne rendrons jamais assez grâce à l'AMJ d'avoir exclu l'association des journaux tunisiens», poursuit cet homme qui en a beaucoup à dire sur la Tunisie, la pression et la répression qu'y subit la presse libre.

S'il vit aujourd'hui à Hambourg, en Allemagne, dans une vie antérieure, Omar Mestiri dirigeait une société de production de semences en Tunisie. «C'était une entreprise phare du secteur», confie-t-il. Il se trouve que Mestiri est aussi un fervent militant des droits de l'homme. «En 1999, j'étais Secrétaire Général du Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT) et l'on venait de publier un rapport sur les failles du système électoral tunisien. J'ai alors reçu une inculpation pour divers crimes, dont la diffusion de fausses nouvelles. Le juge d'instruction m'a interdit de quitter le district de Tunis prétendument pour m'empêcher de mener mes «activités criminelles». Mes avocats lui ont fait remarqué que ces prétendues activités criminelles, qui consistaient notamment à suivre les procès d'opinion, se déroulaient précisément à Tunis. Cette mesure n'allait donc pas y mettre fin. En réalité, le but était de m'empêcher de me rendre à mon travail, à une soixantaine de kilomètres de Tunis, car l'une des méthodes du régime tunisien est d'étrangler les activistes par tous les moyens, y compris en les acculant professionnellement et financièrement», explique-t-il.

Quelques mois après ce procès, le président tunisien Ben Ali est élu à l'issue d'un scrutin contesté pour un troisième mandat. «Nous sommes alors en novembre 1999 et la Tunisie venait de connaître une décennie noire de terreur et de répression», rappelle Mestiri. «La presse tunisienne avait été littéralement massacrée. On n'avait certes pas à déplorer la mort de journalistes comme en Algérie mais les pratiques étaient complètement dévergondées. Les journalistes étaient formatés par les services de sécurité et les directeurs de publication faxaient leurs papiers avant de les publier. Résultat: une presse lamentable qui relayait un discours unique. Les meilleurs plumes avaient quitté la scène médiatique et s'étaient reconvertis», poursuit-il.

La situation de la presse tunisienne est telle que même le président Ben Ali concède qu'elle laisse à désirer... en prenant bien soin de mettre cet état de fait sur le dos de journalistes adeptes de l'autocensure! Ce «discours scandaleux», la journaliste Sihem Bensedrine (épouse d'Omar Mestiri) le prend au mot. Dès le lendemain, elle diffuse un communiqué où elle s'engage à créer un journal qui ne pratiquera jamais l'autocensure.

C'est ainsi que l'acte de naissance de Kalima est déposé le 16 novembre 1999 au ministère de l'intérieur puisque telle est la procédure en Tunisie. «Sauf que cette façon de faire s'avère pernicieuse car il faut détenir un récépissé de cette déclaration pour pouvoir imprimer. Or le ministère de l'intérieur nous l'a refusé et il nous était donc impossible de procéder à l'impression», explique Omar Mestiri. Kalima: premier journal tunisien indépendant ayant pignon sur le web | babelmed Confronté à ce refus, les fondateurs de Kalima, convaincus que «dans ce genre de système, la meilleure façon de défendre son droit,c'est de l'exercer», profitent alors d'un vide juridique pour lancer Kalima sur le net. C'est ainsi que le premier journal tunisien ayant pignon sur Web voit le jour grâce au soutien de Reporters Sans Frontières au cours de l'année 2000. La ligne éditoriale de Kalima repose sur deux principes de base: l'ouverture et l'indépendance. «Le propre du régime de Ben Ali c'est de dévergonder la presse et de lui faire renier ses principes», signale Mestiri et nous, nous proposons une autre école.

Outre Sihem Bensedrine qui en assure la rédaction en chef, de nombreuses plumes connues pour leur intransigeance collaborent à Kalima. Citons notamment Taoufik Benbrik, très médiatisé depuis sa grève de la faim, ou Oum Ziad dont la notoriété est certes moindre mais pas le talent. «En 1988, elle travaillait pour le journal El Ray, un symbole de la presse indépendante en Tunisie. Dans un de ses papiers, Oum Ziad avait mis en doute le discours de Ben Ali qui promettait monts et merveilles et la démocratisation à la clé. Elle estimait que les qualités et le passé du président ne l'habilitaient pas à concrétiser ses promesses. Le journal fut saisi et ce fut la fin d'El Ray. Oum Ziad n'a plus écrit une ligne... jusqu'à ce que Kalima republie son article pour rafraîchir la mémoire des Tunisiens. La republication de ce papier lui a donné envie de reprendre sa plume après une dizaine d'années d'abstinence et aujourd'hui elle est l'un des piliers de notre journal», raconte-t-il.

Paradoxalement, si la plupart des contributeurs de Kalima vivent à Tunis, où ils disposent d'un bureau, leurs articles ne sont pas accessibles dans leur pays. Le site étant bloqué depuis sa création sauf pour les plus astucieux qui savent recourir aux Proxy et autres outils techniques permettant de contourner la censure. Pour être malgré tout lu des Tunisiens, l'équipe de Kalima imprime et distribue en toute illégalité des samizdats offrant le même contenu que le journal en ligne. Et toujours pour faire fi des ciseaux d'Anastasie, les articles sont également diffusés via un bulletin d'information électronique.

Kalima n'est pas la seule publication tunisienne à écrire des vérités qui fâchent le pouvoir. « Le gouvernement admet quelques journaux d'opposition comme les hebdomadaires El Mawkif et Mouwatinoun ainsi que le mensuel El Tarik El Jadid», précise Mestiri. «Ayant fait l'objet de saisies pendant les années noires, ils sont aujourd'hui tolérés mais mal distribués. Le pouvoir sait que leur diffusion est assez limitée. Seule une marge d'intellectuels tunisiens est abonnée et le régime fait en sorte que le lectorat en reste là. Ces titres sont assez libres et très critiques sur le plan politique et la question des droits de l'homme. La ligne rouge qu'ils ne franchissent pas est la corruption. A la différence de Kalima qui cite les affaires et les proches du président qui y sont impliqués», commente Mestiri. «Il y a certes une prise de parole indéniable au sein de la société depuis le début de cette décennie. Il y a eu des actes de défi», poursuit-il. Il estime que le régime a même été déstabilisé mais qu'il s'est rapidement réadapté à cette audace. «Aujourd'hui, le pouvoir ne cherche plus à intimider mais à cantonner et cloisonner cette revendication et à en restreindre l'impact. Les dissidents sont mis dans une cage et exclus de la société. Une manière pour le régime en place de prouver leur échec, leur stérilité et leur impuissance. Par ailleurs avec l'alibi de la coopération dans le cadre de la lutte anti-terroriste depuis le 11 septembre, la communauté internationale n'exerce plus aucune pression,» regrette le directeur de Kalima.

Mais cette pseudo liberté concédée à ces titres au tirage confidentiel n'est certes pas un signe de bon augure. Et d'ailleurs, il ne se passe pas une semaine en Tunisie sans que la plus petite lueur d'espoir finisse par s'éteindre. Dernier incident en date? L'encerclement depuis plusieurs semaines des locaux de Kalima à Tunis et l'agression d'une série de collaborateurs du journal (voir article d'APN et communiqué de l'AMJ (en anglais). C'est précisément pour cette raison que Sihem Bensedrine et Omar Mestiri vivent depuis quelques années en Allemagne. «La fondation hambourgeoise de soutien aux persécutés politiques nous a offert l'opportunité de séjourner en Allemagne et nous avons accepter pour contourner l'encerclement et le harcèlement que nous subissons en Tunisie», explique Mestiri qui insiste que pour autant, lui-même et son épouse, restent connectés à la situation de leur pays où ils se rendent régulièrement. Comment y sont-ils accueillis? «A l'aéroport, nous avons droit à une fouille sévère. Nos documents sont confisqués ce qui est désuet car à l'heure du numérique que signifie de confisquer des documents? Reste que c'est l'occasion pour nous de provoquer un petit scandale en déclarant haut et fort qu'il s'agit là d'un travail de policier et non de douanier. Nous disons aux douaniers de surveiller plutôt les valises de ceux proches du pouvoir. Ils sont alors intimidés et ne se sentent pas très fiers. On essaye de gagner la bataille morale», raconte Mestiri.

Aussi répressif que soit le climat, la contestation ne se laisse pas étouffer. Il arrive plutôt qu'elle prenne d'effrayantes tournures. «Aujourd'hui, plusieurs milliers de Tunisiens sont tentés par le salafisme parce qu'ils ne supportent plus de rester dans la marge qu'on leur propose. Cette tendance est sous-estimée alors qu'elle est porteuse de grosses menaces», prévient Mestiri. Et dans un tel contexte le combat de Kalima et les valeurs qu'il véhicule n'en deviennent que plus importants. «Je pense que la bataille de l'information est la bataille majeure. Et notre défi aujourd'hui est d'avoir des moyens de communication qui nous permettent d'atteindre les Tunisiens et de les inciter à réclamer leur citoyenneté. Nous pensons y contribuer en lançant une radio d'ici à la fin de l'année. On espère que d'autres nous emboîteront le pas et qu'ainsi nous pourrons avoir le dessus», conclut Mestiri. article paru dans www.arabpressnetwork.org
(03/07/2007)
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