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  Entretien avec Jouda Guerfali | babelmed Représentez-vous essentiellement des femmes dans vos toiles?
Mon travail plastique a débuté avec une participation à un concours sur le thème de «l’identité». La question que je me suis alors posée était: comment je me voyais? Comment pouvais-je représenter mon identité? Ma réponse a consisté à me prendre moi-même en photo (par déclenchement retardé) et à dialoguer ensuite avec cette photo à l’aide d’un pinceau… Ça a donné ma première toile! Apres cette expérience, j’ai voulu donner un espace d’expression à des jeunes filles et des jeunes femmes de mon entourage, pour continuer mes recherches autour de l’identité de la femme orientale aujourd’hui.

La calligraphie de vos tableaux contient-elle des messages?
Sur mes toiles, la calligraphie ne répond pas aux exigences de la calligraphie arabe classique. Elle est sollicitée pour son aspect plastique et sa force symbolique. Le message n’est donc pas «lisible», même si quelques fois, on arrive à déchiffrer certains mots. Je perçois la trace de la lettre arabe comme une trace visible de la Culture orientale. Elle est en nous et elle s’inscrit sur notre corps tel un tatouage. D’un autre côté, la lettre peut animer le débat, par sa forme et son aspect, elle vient encourager une revendication et appuyer une émotion ou au contraire elle peut rappeler à l’ordre et dicter une morale. C’est là tout le jeu du «Débat avec la lettre».
Entretien avec Jouda Guerfali | babelmed Dans l’harmonie entre les formes féminines et les signes qui représentent «l’Orient» (voilage, architecture, etc.) que vous peignez, ne craignez- vous pas de participer à une représentation orientalisante de la femme, d'une femme orientale alanguie?
Je comprends ce que vous voulez dire. Mais ma position est toute autre. Le côté oriental est complètement assumé dans mon travail. Les femmes que je représente ont toutes un lien avec la culture orientale et le thème que j’expose porte sur «Le voile culturel».Mais dans ma démarche, je ne trouve pas que je participe à une représentation orientalisante de la femme. Tout mon travail est basé sur le dialogue : Je demande au modèle, en face de moi, d’essayer d’exprimer, par une pose libre, par un mouvement ou par une posture, une identité, un rapport à cette Culture orientale tellement riche et diversifiée.…
Les réactions et les poses sont propres à chacune d’entre elles: je peux avoir des images de cris, de rejet ou de danse et de jeux fluide avec des tissus, je peux aussi avoir des images de femmes sereines assumant complètement leur identité…Mon apport est de traduire et d’accentuer la sensibilité qui se dégage pendant ces moments de partage et d’échange.
Il faut avouer qu’il est difficile, aujourd’hui, d’aborder la notion de femme orientale sans se heurter aux deux clichés qui la cloisonnent; d’un côté la restriction du voile religieux et d’un autre côté l’aspect tout aussi réducteur du harem orientaliste.
Par mon travail j’aspire à attirer l’attention sur un autre aspect de la femme orientale, celle d’aujourd’hui, celle qui loin d’être alanguie, vit ses joies et ses peines, ses richesses et ses tristesses, et poursuit son combat pour mieux vivre sa culture, son identité et sa féminité.
Entretien avec Jouda Guerfali | babelmed Avez-vous toujours vécu en France?
Je suis née à Tunis et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 22 ans. J’ai eu ma maîtrise à l’école des beaux arts de Tunis et je suis venue en France pour suivre des études de troisième cycle.
J’ai baigné dans la culture tunisienne toute ma vie. La transmission orale et la richesse humaine constituent pour moi un atout majeur.
D’un autre coté, la maîtrise de la langue française enseignée à l’école dès le plus jeune âge a permis à notre génération d’avoir une double culture sans être tiraillé comme pouvaient l’être les générations précédentes entre la culture (arabe) et celle de l’occupant (français).Pour nous ça allait de soi, on ne se posait pas la question et on ne devait pas faire un choix. C’était tellement simple.
La télévision italienne, les films égyptiens nous ont ouvert d’autres fenêtres sur le monde. Le festival de Carthage nous permettait de voir chaque année de nouvelles créations et des genres musicaux différents. Le théâtre était pour moi principalement tunisien. Il bénéficiait d’une liberté et d’une richesse d’expression rares. Les expositions de peintures n’étaient pas très répandues et ce n’étaient pas dans les traditions d’entrer dans une galerie. Ça a changé maintenant!
Aujourd’hui, c’est différent, avec cette montée de violence dans le monde et ces guerres qui n’en finissent pas, j’ai l’impression d’assister en quelques années, à un autre type de tiraillement: les gens se sentent presque obligés de faire un choix, d’avoir un camp. On assiste de nouveau à une recherche identitaire et à une appartenance culturelle…

Vos créations portent-elles l'empreinte de votre identité maghrébine? Si oui, en quoi?
Certainement, je me nourris de cette culture tunisienne. Sans même le vouloir, je peins les couleurs du soleil, j’écris la trace de ma langue natale et je transmets la chaleur des intérieurs de mon enfance. Je vous le disais tout à l’heure c’est en nous et c’est tellement enrichissant!

Sur quoi travaillez-vous en ce moment, et quels sont vos prochains projets?
Avec la naissance de ma fille, je me pose encore plus la question de l’identité culturelle, je m’interroge ce que je tiens à lui transmettre. Je me suis naturellement penchée sur la musique, les chansonnettes qui m’ont bercé et les rythmes qui m’ont fait danser. Je traduis ces questionnements dans mon travail plastique en prenant des photos en musique, j’essaye de capturer des poses de transe ou de grande émotions. Je prépare ce projet pour la 25eme édition du festival de la Médina de Tunis en octobre prochain.
(24/03/2007)
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