Entretien avec Catherine Stoll-Simon | babelmed
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Entretien avec Catherine Stoll-Simon | babelmed
Catherine Stoll-Simon
- On a beaucoup écrit sur le personnage d'Isabelle Eberhardt, cela ne vous a de toute évidence pas dissuadé d'envisager un nouveau livre sur elle, pouvez-vous nous dire deux mots sur la genèse de ce récit?
En fait, il ne s’agit pas d’une biographie supplémentaire, mais d’un essai qui porte sur la période essentielle à mon sens, dans la vie d’Isabelle Eberhardt, celle des deux ans environ pendant lesquels se jouent à la fois sa rupture avec l’Occident et son immersion dans sa nouvelle identité arabo- musulmane sous le nom de «Si Mahmoud». En m’appuyant sur ses Journaliers et sa Correspondance, j’ai exploré ce temps de la métamorphose et ses composantes. J’ai cherché à comprendre par quels mécanismes une jeune fille occidentale de la fin du 19ème siècle pouvait «basculer» vers une vie radicalement différente, comment «Je» peut devenir «un autre»…

- Quels traits d'Isabelle Eberhardt révélez-vous qui n'avaient pas été appréhendés auparavant?
Isabelle Eberhardt n’était ni une Orientaliste en mal en mal d’exotisme, ni un «écrivain- voyageur», ni une «exploratrice du désert» où elle ne cherchait que «le nid» si désespérément désiré. On a trop insisté sur le pittoresque, le côté atypique d’Isabelle, le fait qu’elle s’habille en homme, par exemple, ce qu’elle faisait par commodité, comme elle l’a d’ailleurs précisé. Au fond, ce qui importe chez Eberhardt, c’est cette rencontre Occident-Orient qu’elle opère en elle, c’est sa capacité étonnante à conjuguer les fondamentaux des deux rives… tout en critiquant leurs insuffisances ou leurs dérives. Car elle se veut tout à la fois sujet autonome prenant son destin en main –et en cela, elle reste très occidentale- et également sujet musulman, sans pour autant «être la servante qu’est une épouse arabe pour son mari», comme elle l’écrit à son compagnon, Slimane Ehnni. En même temps, elle pointe comme autant de risques pour le futur d’un côté la déspiritualisation et la déshumanisation de l’Occident et, de l’autre, l’absence d’autonomie du sujet dans la sphère arabo- musulmane: voilà qui dément concrètement les propos de Rudyard Kipling affirmant radicalement qu’«Orient est Orient et Occident est Occident, jamais ils ne se rencontreront». Avec Eberhardt, Occident et Orient se parlent et s’entremêlent. Et ce «pari», qui nous invite à dépasser la bipolarité de nos représentations du monde, reste aujourd’hui d’une brûlante actualité, alors que certains évoquent un possible «Choc des civilisations»…

- La journaliste Nadia-Khoury dans sa note de lecture de votre essai fait un parallèle entre votre personnage et vous-même, l'identification a-t-elle vraiment fonctionné pour écrire ce livre?
Il est vrai que ma rencontre avec Isabelle Eberhardt n’est pas purement intellectuelle. Nous avons en commun le goût du désert, une interrogation profonde quant aux évolutions de l’Occident, un intérêt marqué pour les cultures de «l’autre» et en particulier le monde arabo- musulman, et une sensibilité au message spirituel de l’Islam. Au-delà bien sûr des différences d’époque, de contexte historique et social, il y a entre elle et moi une sorte d’effet de miroir qui m’a sauté aux yeux, il y a environ deux ans, quand j’ai lu ses œuvres. Pour autant, ma vie est bien entendu très différente de la sienne. Il me semble que l’écriture de ce livre m’a permis d’aller plus loin dans cette réflexion qui est la mienne, dans cet «aller- retour» entre les deux rives, entre les deux civilisations, de mieux appréhender ce qui peut nous éloigner les uns des autres ou, au contraire, nous rapprocher.

- Avez-vous eu la possibilité de sonder les réactions de vos lecteurs à la lecture de "Si Mahmoud ou la renaissance d'Isabelle Eberhardt"?
Le livre est tout récemment paru mais certains lecteurs ont déjà manifesté leur intérêt pour cette vision très renouvelée du parcours d’Isabelle Eberhardt. Ils ont ainsi perçu à quel point elle est finalement «d’actualité». Plusieurs universitaires et spécialistes, parmi lesquels Marie Odile Delacour et Jean- René Huleu, qui ont notamment préfacé les Œuvres complètes parues chez Grasset, m’ont également dit avoir été très sensibles à mon approche.

- Quels sont vos autres projets d'écriture?
J’aime travailler sur plusieurs registres, en parallèle. Il y a bien sûr toujours des textes à mi- chemin entre poésie et philosophie, dans la veine de «Mise en être, poèmes ontologiques» paru l’an dernier. J’ai par ailleurs écrit récemment une pièce de théâtre et je travaille actuellement à un roman –ce qui pour moi, est nouveau-: dans l’un et l’autre, j’y aborde la question de notre rapport au monde contemporain, de notre difficulté à vivre les exigences de la modernité et l’hyper- accélération des changements…
par Nathalie Galesne
(08/02/2007)
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