Al Jazeera: la télévision que George Bush voudrait voir disparaître | Saleh Bashir
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Saleh Bashir   
  Al Jazeera: la télévision que George Bush voudrait voir disparaître | Saleh Bashir L’absurde des tentatives de censure est qu’elles tournent, souvent, à étayer ce qu’elles prétendent occulter aux yeux du public. Ainsi en est il de l’attitude du gouvernement britannique face au cas «Daily Mirror-Al Jazeera». Aurait il voulu confirmer l’intention prêtée au président américain de bombarder la chaîne qatarie, il ne s’y serait pas pris autrement que comme il l’a fait. En effet, en mobilisant un arsenal juridique d’exception pour faire barrage à l’investigation, le gouvernement britannique prêta crédibilité et vraisemblance à un « scoop » qui paraissait douteux, fait d’allégations indirectement recueillies par un tabloid à sensations, connu pour son animosité, qualifiée par certains de «primaire», à l’égard de l’actuelle administration américaine.
Il paraît désormais donc plus que probable, quasi certain, que le président Bush ait bel et bien envisagé de commettre un acte belliqueux contre une chaîne de télévision arabe, propriété d’un gouvernement allié et située sur son territoire. Un épisode qui n’est certes pas le plus grave, du moins parce qu’heureusement il n’a pas eu lieu, dans cette compagne américaine contre «le terrorisme» ou pour «la promotion de le démocratie» au Moyen-Orient. Mais il est peut être des plus grotesques et sûrement le plus emblématique de la dérive d’une guerre qui ne cesse de réfuter ses propres justifications: prétendument menée au nom de nobles idéaux démocratiques, elle n’a fait que bafouer ces mêmes idéaux, les reléguant au rang de simples prétextes fallacieux qui dénoncent, plus qu’ils ne cachent, de véritables visées impériales.
De ce point de vue, et sans préjuger de son issue militaire ou politique, cette guerre est d’ores et déjà un échec. De ce lieu de non droit qu’est le camp de Guantanamo au scandale de la prison de Abu Guraib, des prisons secrètes mises sur pied et gérées par la CIA ici et là en Europe à l’usage du phosphore blanc contre les civils de Falluja, cette guerre américaine contre «le terrorisme» ou pour «la démocratie» sombre dans l’insoutenable. Commis par un quelconque «régime canaille», ces mêmes méfaits auraient été considérés comme des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.
Certes, il n’existe pas de guerre propre, mais celle de Bush, auto-polluée qu’elle est par ses propres prétentions idéologiques et caractérisée par une contradiction flagrante entre ses motivations annoncées d’une part et sa réalité d’autre part, l’est encore moins. Et c’est ce qu’illustre cette affaire d’Al Jazeera d’une manière éloquente et symptomatique. La chaîne qatarie, aussi controversée et critiquable qu’elle puisse être, ne saurait faire l’objet d’une menace aussi radicale que celle un moment envisagée par le président américain. Elle n’est qu’un média, qu’un moyen d’information, qui peut déplaire mais qui ne peut, logiquement, être assimilé à un objectif militaire.
… Elle ne le peut que selon une vision comme celle, justement, adoptée par cette administration américaine, qui militarise à outrance ses rapports avec le monde extérieur, et avec cette région du «Grand Moyen-Orient» en particulier. Ce faisant, une telle vision opte pour la guerre totale et réduit l’Autre, qui n’est plus différencié, au statut, simple et exclusif, «d’ennemi», informe ou «holistique». Al Jazeera: la télévision que George Bush voudrait voir disparaître | Saleh Bashir Selon une telle approche, l’ennemi en question est une essence et une totalité. Nulle différence donc, en son sein, entre une rédaction et un groupe terroriste, entre le siège d’une chaîne de télévision et le bunker d’un Usama Bin Laden à Tora Bora. Elle assimile les uns aux autres, et les traite ou envisage de les traiter de la même manière et selon les mêmes modalités, extrêmes bien entendu. Il s’agit d’une actualisation du «rapport ami-ennemi», établi par Carl Schmitt comme essence du politique et sa manifestation pleine, mais qui est en fait sa négation pure et simple. La guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens, selon le fameux adage attribué à Clauswitz, mais elle l’évacue, la supplante et en tient lieu. C’est peut être la raison pour laquelle George Bush dispose d’une stratégie militaire pour combattre le terrorisme, pour exporter la démocratie ou tout simplement pour mener à bien les projets impériaux qu’il ambitionne pour les Etats-Unis, mais ne semble pas avoir une politique. A cet égard, l’affaire «Al Jazeera», pour caricaturale qu’elle soit ou justement pour cette raison, constitue une démonstration de cette carence… quoiqu’un genre de démonstration par l’absurde.
C’est aussi la raison pour laquelle rarement une guerre a été en contradiction aussi flagrante avec les principes qui prétendent la justifier. La guerre, surtout de type impérial, et la démocratie ne font pas bon ménage. Les vieilles puissances coloniales, la Grande Bretagne en Inde et la France en Algérie, ont en fait l’expérience. On n’impose sa volonté à d’autres peuples qu’en sacrifiant les principes qui fondent le droit et la démocratie. Justifier la guerre par l’exportation de la démocratie est tout simplement un non sens, et ce malgré les précédents allemand ou japonais. Il existe entre ces deux catégories une différence de nature qui les rend irréconciliables : la guerre relève du domaine de l’exception, comme suspension du droit («parfaitement» et extrêmement illustrée par le camp de Guantanamo), et la démocratie relève de celui des normes, volontairement admises et conditionnées par la paix. Or l’ordre impérial ne peut perdurer que par la coercition. C’est un état d’exception qui dure: il peut réaliser la pacification, tant que le rapport des forces le permet, jamais la paix, condition de la démocratie.
Utilisée pour légitimer une guerre illégale et d’expansion, la démocratie deviendrait un simple «démocratisme» (ce qui devrait inquiéter au plus haut point les démocrates en Occident), c'est-à-dire une vulgaire construction idéologique, cyniquement appelée à justifier l’injustifiable: les agressions et des pratiques criminelles… jusqu’à envisager de bombarder le siège d’une chaîne de télévision. Saleh Bashir
(12/12/2005)
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