Nuit Poétique | babelmed
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Mahmud mon frère,
Adieu.
Je pars à l’intérieur de moi-même.
Je vais voguer aux confins de mes artères.
Je commencerai mon voyage par la veine creuse supérieure, à minuit je partirai à la perpendiculaire de l’artère pulmonaire et de là, je descendrai légèrement vers la ligne droite du cœur.
Il me faudra trois mois pour parcourir cette distance […]

Billets de Voyage
Lorsque je serai tué, un jour d’entre les jours
l’assassin trouvera dans ma poche
des billets de voyage
un pour la paix
un pour les champs et la pluie
un autre
pour la conscience des hommes
(Je t’en prie
ô mon cher assassin
ne néglige pas les billets
je t’en prie
voyage)

Bourgeons de charbon
Les agences d’information
dans toutes les langues du monde
se lamentent sur mon cœur
entièrement carbonisé
[…]
Malgré cela
de nouveaux bourgeons
tirent leur langue au brasier
et choisissent – contre les agences d’information –
la voie royale du soleil
[…]

Samih Al Qassim
Extraits de Je t’aime au gré de la mort
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Tu scandes la passé
Par des chemins creux
Qui s’abîment dans la brume
Tu cherches à l’orée de tes doigts
La parole du torrent
Où s’est replié
Le verbe d’autres destinées

Cécile Oumhani
Extraits de Chant d’herbe vive


Et cet envers du passage…
Les meules épousent le silence du chaume
Pain doré de notre lumière
Au faite du jour
Furtives semailles du signe
Les pommiers se penchent
Vers la blondeur du coteau
Les pins
Troncs rougis par une obscure plainte
S’inclinent
En mémoire d’un vent lointain

Cécile Oumhani
Extraits de Friches (Cahiers de poésie verte n°89)

Voyageurs déchus de nos jours
Nous avons longé les eaux
Où se diluait la nuit
Jusqu’à ces terres abdiquées du rêve
Où soufflent les peupliers
O vie pâle regain
Pour ouvrir la combe
Et la sente pierreuse
A l’espoir de nos pas

Cécile Oumhani
Extraits de Voix d’encre (n°31)
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Annonce d’une maison
où personne ne veut vivre

On l’a saccagée si souvent,
des gens aux cent visages,
alors quelle importance
qui a commis les crimes:
ce pourrait être nous.
Là le soleil saccage seul des paroles
sans charnières ni seuils,
défonce des portes sans pêne.
[…]
Écoute–moi: je suis l’annonce d’une maison
où personne ne veut vivre.
Tu n’as pas de quoi l’acheter: sois bienvenu.

Carles Torner


Mercredi des Cendres
Ils viennent. On leur impose les cendres.
Le cortège a le geste d’un bras de mer.
Les vagues s’exaltent,
mugissent: dans la nef silencieuse,
entre cierges et cantiques,
avance en bleu le bruissement,
c’est la marée montante.
[…]
Ce sont les récits inondant l’abside,
des langues de la mer qui diluent
les frontières, les croyances,
éteignent cierges et haut-parleurs,
s’acharnent sur les images,
défont à coups de dents les pages.
[…]

Carles Torner


La Mesure
Il en a plein la bouche.
Il a peur de parler, de répandre les larmes,
peur que chacun sache qu’il écoutait
parce qu’aucun sentiment ne semble
à la mesure de l’horreur.

Il a les joues en feu
il regarde, ne trouve pas, il choisit
une carte, écrit l’adresse, le lieu, la date,
«je t’aime», «je reviendrai bientôt»
et signe vite,
dans la peur du mensonge.
[…]

Carles Torner


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L’écriture
est silence crié
et vaut plus qu’un cri.
L’écriture est la preuve
d’une injuste captivité.
Le temps viendra
où les arbres crieront
tous ensemble
où la forêt reprendra
la parole.

Comasia Aquaro
Extraits de Les fleurs dans les chantiers

À cette voix de vents mêlés
d’anémones silencieuses
de démons et d’anges
de grande beauté
j’ai donné ma voix
et aux vagues profondes
du cœur en tumulte
le culte de poésie
mon timbre d’amour
mon sceau – jaune de soleil

Comasia Aquaro
Extraits de Les fleurs dans les chantiers


Il fait jour
et nuit
c’est le temps divisé.
Se réjouir
et souffrir
écouter
aube et lune.
Blottis comme des enfants
courbés comme des vieux
nous nous balançons sous le ciel.
Nous sommes bateau
vague
naviguons.
Un quartier de soleil
est notre pain.

Comasia Aquaro
Extraits de Temps prisonnier du temps

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Fabrique du bleu
Parfaitement est le nom de l’imparfait
Brillant dans la complication des liserons
Debout, ce jardin de herses – pierres
Suspendues dans le froid léger le vent très haut
Singeant l’arbre et le feu de l’arbre, c’est très bleu
La conscience, bleu du bleu, l’apport des pierres
A la lune et à cela qui lui est nombre
Façonnant de tresses nouées les fleuves

Ce qu’ils disent: c’est la terre ici, ses respirs,
Son thorax, ses os iliaques se défaisant,
Dans ce pays qui paisiblement brûle
Sur des couples d’autorité, laurés, phalliques,
Endormis dos à dos sous l’arbre et ses monnaies
[…]

Salah Stetie
Extraits de Fiançailles de la fraîcheur


Les Conversants
[…]
La poésie dormait dans ses racines d’arbre
Depuis l’antiquité comme une jeune fille
Agrippée au désastre de la parole
Pour ce naufrage où la terre est consolatrice

La terre était l’enfant de nos viscères
Où déjà des fleurs de formaient préparant
Notre silence vide le plus intime
Sous le ciel dur invisiblement défait
Par la mêlée des grues et des nuages

Salah Stetie
Extraits de Fiançailles de la fraîcheur


Ne parlant qu’à la pierre
Celle qui va contre le vent l’épaule courbe
Elle est nocturne avec le cheval de ses jambes
Brisant la flamme enracinée en agonie
De centre et de pur sable et de racines
Les étoiles tenant avec leurs mains la grille
Et regardant le froid tomber sur l’herbe noire
Touchée du feu, herbe aimée de la nuit vive
Sous la poussière céleste qui va s’éteindre
Puis mourir pour laisser briller l’esprit
Plus pur enfant que sa prison ses yeux de
Larmes
Dominant le Néant enfin néant le monde
Enfin livré à des armées passantes
Autour de la lampe restée dans la maison
Abandonnée et ne parlant qu’à sa pierre
[…]

Salah Stetie
Extraits de Fiançailles de la fraîcheur

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Le poème en train de se dire porte en lui comme une distance entre deux paroles. L’une accomplie et l’autre se créant. Et cet entre deux ne peut être que résonance, transport, étincelle, et de ce fait polyvocité interdisant toute détermination. Ouverture.
Seule une musique pourrait jouir du privilège ininterrompu d’un pur commerce avec les choses. Mais parlé, le poème invente le réel et danse le visible.

En chemin dans le mot, dans le vers innovant, égare le poème, en d’inattendues résonances; ouvert à la multiplicité des possibles; l’inaccompli ne cessant de s’accomplir, ce passage, toujours improbable, de la parole parlée à la parole parlante, de la parole entendue au parler de la langue.

La parole est toujours à venir. C’est elle fait sens, mais au pluriel.

Pierre Torreilles
Extraits du Dialogue avec L’autre versant (Levant 7/1994-1995)
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