Tunisie: pourquoi les Tunisiens divorcent-ils de plus en plus?   | Observatoire tunisien des couples et de la famille, Hichem Cherif, Maître Zahrouni, Code du Statut personnel, Leila Ben Ali, violences faites aux femmes
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Rafika Bendermel   

Tunisie: pourquoi les Tunisiens divorcent-ils de plus en plus?   | Observatoire tunisien des couples et de la famille, Hichem Cherif, Maître Zahrouni, Code du Statut personnel, Leila Ben Ali, violences faites aux femmes

Récemment le président de l'Observatoire tunisien des couples et de la famille, Hichem Cherif, a proposé dans une interview la mise en place d’un certificat d’aptitude au mariage, une pratique qui permettrait selon lui de réduire le nombre de divorce.

Lors du dernier recensement de 2014, l’INS dénombrait 27 000 hommes divorcés, 77 500 femmes divorcées, une grande partie des divorces survenant durant les quatre premières années du mariage.

Une émancipation des femmes par la loi et le travail qui ne s’est pas accompagnée d’une évolution des mentalités

« Schizophrénie ». C’est avec ce terme que débute l’entretien avec Maître Emna Zahrouni. Militante des droits des femmes, cette avocate anime une cellule d’écoute au sein de l’Association Tunisienne des Femmes démocrates (ATFD) pour l’orientation juridique des femmes victimes de violences.

La schizophrénie décrite par Maître Zahrouni trouve sa source, d’après elle, dans l’écart apparu entre la promulgation, il y a soixante ans, du Code du Statut personnel abolissant la polygamie, permettant aux femmes de travailler et de disposer de droits quasiment égaux à ceux des hommes (une révolution dans la société tunisienne post coloniale), et la permanence de la culture patriarcale que des décennies d’émancipation des femmes n’ont pas effacée.

Il faut faire un bref retour dans l’histoire pour comprendre l’ambiguïté qui régit le rapport homme / femme dans la société tunisienne entre les dispositions de la loi et la réalité : « En 1956, lorsque Bourguiba instaure le Code du Statut personnel, la société n’était pas prête. Le pouvoir politique a obligé la société à avancer. Avec le temps, on a accepté, les hommes ont fini par gober ça. Mais il n’y a pas eu de politique culturelle et citoyenne. La société a avancé à marche forcée. Cette évolution juridique ne s’est pas accompagnée d’une renaissance culturelle. Et sous Ben Ali, ça a été pire. Il a utilisé l’image de la femme pour asseoir son pouvoir et sa légitimité à l’international. Mais depuis 1993, aucune avancée juridique n’a été réalisée pour les femmes ».

Une instrumentalisation de la question de la condition féminine par l’ancien couple présidentielle. Même Leila Ben Ali s’est imposée comme une figure de la cause féminine à travers la création d’associations dans ce domaine. Une surmédiatisation qui dans les faits cachait une réalité bien plus dure pour les femmes. Une enquête du Centre d’Etudes, de Recherches, de Documentation et d’Information sur la Femme (CREDIF) publiée en mars 2016, indique que 53,5% des femmes tunisiennes interrogées ont dit avoir subi des violences (physique, psychique ou sexuelle) dans l’espace public entre 2011 et 2015. Un projet de loi de lutte contre les violences faites aux femmes a été voté en Conseil des Ministres le 13 juillet dernier. Il prévoit des dispositions qui prennent notamment en compte la prise en charge par l’Etat des femmes victimes de violences. C’est désormais aux députés de se pencher sur la lecture du projet.

Harcelement de rue : un machisme à peine voilée

« Les femmes ont avancé, les hommes ont stagné, en particulier avec la crise économique. Le chômage de masse est arrivé. Les hommes ont accusé les femmes d’avoir pris leur emploi » ajoute Maître Zahrouni. Pourtant même si deux tiers des étudiants sont aujourd’hui des femmes, le chômage de celles-ci est deux fois plus élevé que celui des hommes. « Lorsque les femmes sont entrées dans la sphère publique qui traditionnellement était celle des hommes, ils se sont sentis envahis ».

Une entrée des femmes dans l’espace public qui s’est traduit par le développement du harcèlement de rue. « Même le Guide du Routard recommande aux femmes étrangères de se couvrir dans la rue, ça me fait mal au cœur » confie désabusée Emna Zahrouni. Pour combattre le harcèlement de rue, un article du projet de loi punit “d’un an de prison quiconque importune une femme dans un lieu public”.

«  Il existe un vrai décalage entre l’image véhiculée sur les femmes et la violence de la société à l’égard des femmes, notamment dans la rue. Normalement, le machisme veut que l’homme se pose en protecteur de la femme. Mais ici les hommes ne font rien quand une femme est agressée. Ils ont peur. Ce sont des machos sans courage. Ils n’osent pas affronter les autres hommes » ajout-elle Maître Zahrouni.

Dans certains cas, la loi reste influencée par les traditions patriarcales. Si le projet de loi contre les violences faites aux femmes, récemment voté en Conseil des Ministres le 13 juillet dernier, vient abroger des situations discriminatoires entre les sexes, elle maintient par exemple, la nécessité d’avoir un tuteur exclusivement masculin lors du mariage d’une mineure et le père reste le chef de famille.

A la question : pourquoi le nombre de divorce augmente ? « Parce que les femmes ne se laissent plus faire, répond automatiquement Emna Zahrouni. Les hommes qui se marient veulent une femme à l’image de leur mère. Elles travaillent mais elles doivent aussi s’acquitter des tâches ménagères et des enfants. La société est conservatrice, à l’instar du féminisme américain des années 40/50. Les femmes doivent prouver qu’elles continuent à assurer les tâches domestiques si elles veulent pouvoir travailler » conclue notre avocate.

« La loi ne change pas les mentalités »

Chemisier vert, rose sur les lèvres et cheveux blonds courts coiffés à l’arrière, Meriem, jeune femme divorcée de 34 ans s’est séparé de son mari il y a un an. C’est dans un café restaurant du quartier huppé du Lac qu’elle évoque son histoire de divorce. Elle parle rapidement, marquant peu de pauses, elle veut aller jusqu’au bout de son récit.

« Je sortais d’une relation de sept ans qui n’avait pas marché suivie d’une déception et d’une remise en question. J’avais trente ans. Je venais de décrocher mon master. A ce moment mon père m’a présenté quelqu’un. Il appréciait l’image qu’il donnait, ses opinions politiques sur Facebook… On s’est rencontré. Il m’a plu même si je n’étais pas amoureuse. Mais il y avait la pression familiale. Ton père sait ce qui est bien pour toi. Il m’a poussé. Pourtant j’étais très indépendante. En trois semaines j’ai été mariée. Lui était au chômage à ce moment. C’est ma famille qui a assuré les frais du mariage ».

A cette époque-là, Meriem est en surpoids. Elle manque de confiance en elle et doute du fait qu’elle puisse rencontrer un jour l’âme sœur. Elle accepte sans réelle opposition :

« On s’est installé chez mes parents. A ce moment j’étais très attachée à ma vie. Je sortais, je pratiquais la salsa. Lui était très basique. Il se réveillait, allait au café pendant cinq heures. Il rentrait, mangeait, dormait puis retournait au café. Au bout d’un mois je m’en suis rendue compte mais j’ai continué. Je travaillais, m’occupais de la maison. Il acceptait que je lui donne de l’argent de poche avant de partir travailler. Au bout d’un an j’ai voulu demander le divorce. On s’est séparé puis remis ensemble. Je suis tombée enceinte. Je me suis mariée en grande partie parce que tout le monde disait qu’il était temps pour moi. J’ai pensé qu’en devenant père mon mari allait changer. Il s’est remis à travailler, quand il rentrait il trouvait le repas prêt. Mais je n’ai pas trouvé le père que j’attendais ».

« J’étais l’homme et la femme du couple ».

« Après un an d’allaitement, j’ai repris le travail. Lui a quitté le sien. J’étais la mère qui assumait tout, le petit et l’argent de poche du mari. Il passait ses journées au café. Je faisais tout, mon père faisait les courses car on vivait encore chez mes parents. Lui était tout le temps allongé devant la télé. Quand je rentrais du travail, lui sortait pour rentrer tard. On a fini par faire chambre à part. Je ne supportais plus cette vie. Je suis restée pour mon fils. Je ne voulais pas qu’il vive sans père. J’ai fait des efforts et donné le maximum. J’étais dévoué mais lui me freinait. J’avais comme les ailes coupées ».  

Au bout de trois ans de mariage, Meriem demande le divorce.

« On n’a rien construit comme couple en trois ans. Ma famille et moi avons passé trois ans à l’aider lui. A payer ses dettes. J’ai demandé le divorce, il a accepté car la pension alimentaire était faible, deux cents dinars par mois pour le petit. J’étais l’homme et la femme du couple. Cela a été une charge de moins pour moi, ça a même été une libération».

//Photographie Massinissa BenlakehalPhotographie Massinissa Benlakehal

Pression familiale malgré une éducation « progressiste »

« Mon pèredisait que je devais travailler pour moi et mon avenir. Mais ensuite il a cédé à la pression de la société. Il m’a marié au premier venu. Un homme rencontré sur Facebook. En trois semaines j’étais mariée. Aujourd’hui il culpabilise. Il dit qu’il aurait dû mieux connaître cet homme avant ».

Meriem explique le geste de son père à travers le fait que son surpoids pouvait constituer un obstacle à sa vie sentimentale. « Tous mes échecs de près ou de loin étaient liés à mon surpoids. J’étais toujours habillée comme une vieille. Je ne profitais pas de ma jeunesse, j’avais l’impression de ne pas plaire, je me consolais avec la nourriture, c’était un cercle vicieux. Mon père avait peur pour moi ».

Femmes divorcées, « femmes légères »

Le divorce de Meriem a été prononcé il y a un an.

« J’étais très mal au début. J’ai eu surtout très peur de ne pas retrouver quelqu’un car la mentalité ici veut qu’une femme divorcée a très mauvaise réputation. Même les femmes au foyer te rabaissent au lieu de t’encourager. Elles voient en toi ce qu’elles voudraient être. Elles ont peur et deviennent jalouses car elles pensent que tu es devenue une femme facile et que tu vas leur prendre leur mari ».

Depuis, une de ses amies refuse de l’inviter chez elle, de peur qu’elle lui « pique son mari ». Une occasion de faire le ménage au sein de ses relations, indique-t-elle.

Aujourd’hui elle a rencontré un homme mais ce dernier a encore du mal à l’accepter telle qu’elle est, avec son passé et son statut de mère célibataire. Malgré de nombreux acquis, en particulier sur le plan professionnel, une forme de contrôle social persiste pour celles qui ne prendraient pas la « voie classique ». Les femmes divorcées restent très mal perçues : « Je l’avoue devant toi, on te fait sentir que quand tu es divorcée, tu mérites moins qu’une célibataire normale. Tu n’es pas comme les autres. Dans leur tête il te faut un homme. Tu peux être la plus forte du monde, ça ne suffit pas. Je sens un manque même avec lui. On sort souvent seuls comme s’il n’assumait pas. Il me met des limites ».

Aux yeux de Meriem, son nouveau compagnon est « comme en conflit avec lui-même » :

« Il me présente comme son amie avec ses amis même s’ils se doutent bien qu’on est ensemble. Il y a un truc en mois qui me dit ce n’est pas ça qu’il me faut. Il donne trop d’importance à ce que pense sa famille et ses amis. C’est le mec tunisien typique. Quand je dois sortir, il me dit ce que je dois porter. Il est macho, je dois être parfaite, sexy pour lui mais pas trop. Il doit rester le dominant. Je reste car je ne veux pas être seule. Je ne me retrouve plus devant lui. Parfois j’ai envie de dire des choses mais je me retiens.»

« Ils veulent des femmes parfaites qui assurent. Puis on se marie et ils prennent tout ! »

Les avancées juridiques et surtout le droit de travailler ont permis à toute une génération de femmes de s’insérer professionnellement dans la société. Aujourd’hui, près de deux diplômés de l’enseignement supérieur sur trois sont des femmes. Ce statut de « femmes émancipées du monde arabe » sonnent pour certaines comme une injonction à la réussite tant sur le plan professionnel que personnel. « Aujourd’hui en tant que femmes, nous sommes indépendantes. Les femmes travaillent, elles assument tout. La femme n’a pas besoin d’homme quand on regarde bien. J’ai l’impression que les femmes ne se marient que pour avoir des enfants.»

Le revers de la médaille d’une émancipation à deux vitesses :

« On cherche tellement à montrer qu’on est indépendante qu’on est prête à tout accepter. On doit être parfaite, assurer dans tout mais ensuite ils trouvent toujours un prétexte pour être infidèle. Ils trouvent toujours une excuse pour tromper leur femme.»

Durant l’entretien, Meriem réalise alors les épreuves parcourues, une larme roule sur sa joue : « J’ai fait un très long chemin. Avant j’avais toujours la tête baissée. Je m’accrochais à des gens qui ne me méritaient pas.»

« C’est tellement difficile d’être une femme dans un pays arabe. Plus tu es indépendante, plus les hommes ont peur de toi. Plus tu es indépendante, plus ils veulent te dominer. Ils cherchent tes points faibles. Cela me fait penser à comment j’ai eu mon déclic.

Quand tu te fixes des objectifs, tu n’as pas le temps de déprimer. Tu dois continuer. Quand on est une femme, on doit toujours se fixer des objectifs. Quand je parle avec des femmes, elles veulent toutes faire plein de choses mais elles se bloquent. Je connais des femmes malheureuses qui ont peur de divorcer car elles ne se sentent pas capables. Tant que je vivrai, je ferai tout pour être heureuse ».

Objectif, perdre du poids et courir un semi-marathon

Depuis qu’elle s’est mise à la course, Meriem a rejoint un groupe de runners. En un an, elle a perdu 34 kg et a participé à deux semi-marathons. Parmi les membres une femme pratique ce sport depuis de nombreuses années. Elle a fondé un blog « Runneuse tunisienne » pour encourager les Tunisiens mais surtout les femmes à courir.

«On dit que les femmes divorcées pratiquent la course. Que c’est un refuge. Déjà pour divorcer, il faut une force énorme. La course est pour moi une source d’encouragement. Les hommes trouvent toujours le moyen de décrédibiliser les femmes. D’en faire des clichés. Quand je cours, les femmes m’encouragent alors que les hommes se moquent. Ils ne comprennent pas que les femmes cours. Du coup on fait des courses dans des endroits improbables».

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Depuis quelques temps, Meriem a commencé à faire du coaching auprès d’une jeune femme en surpoids. «La petite que je coache, je voulais voir si je pouvais aider à changer la vie de quelqu’un comme je l’ai fait pour moi. Aujourd’hui quand elle entre dans une boutique, elle peut choisir ce qu’elle veut. Elle est bien dans sa peau. Quand je la vois heureuse, alors c’est ma satisfaction. Elle était avec un homme qu’elle payait pour qu’il reste avec elle. Lui c’était un macho qui voulait qu’elle lui obéisse. Son père avait tellement peur qu’elle ne se marie pas. Il était prêt à la marier au premier venu. Quand son copain est venu lui demander sa main chez elle, c’est elle qui a payé son costume et celui de sa mère ! Beaucoup d’hommes sont devenus comme ça.

Si les lois tunisiennes sont les plus avancées du monde arabe, la permanence de la culture patriarcale reste, elle, bien enracinée dans la société. Un trait culturel partagé par les deux sexes :

« Tu trouves des femmes machos comme tu trouves des hommes machos. Tout comme il y a des femmes et des hommes qui sont féministes. Il y a de tout ici. Mais c’est vrai que dans l’ensemble les hommes sont machos. Nous sommes dans un pays arabe. C’est la société qui est macho et beaucoup de femmes le sont aussi » indique Yahya, un jeune graphiste de Tunis.

Après la révolution politique entamée en 2011, une révolution culturelle serait-elle la prochaine étape ?

 


Rafika Bendermel
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