La lutte des ouvrières de l’usine Mamotex : de l’autogestion à la désillusion | Mamotex, Chebba, autogestion, Ben Ali, Union Générale des Travailleurs Tunisiens, CNSS
La lutte des ouvrières de l’usine Mamotex : de l’autogestion à la désillusion Imprimer
Monia Ben Hamadi, Haïfa Mzalouat et Erige Sehiri   

Avec une industrie textile en déclin et la destruction de milliers d’emplois dans le secteur, le destin des 65 ouvrièresde l’usine Mamotex à Chebba semblait scellé. Après vingt ansd’activités, le propriétaire de l’entreprise a décidé de mettre la clé sous la porte,menaçant les emplois de ses travailleuses dont les salaires n’avaient pas été versésdepuis le début de l’année. Au fil de leurs mésaventures, ces ouvrières en sursis ont appris à s’unir et à se mobiliser pour finalement obtenir,en mars 2016, l’autogestion provisoire de leur usine : une première en Tunisie, une expérience inédite pour ces ouvrièresqui a pourtant vite tourné à la désillusion.

Des années d’humiliation

//Les ouvrières à l’entrée de l’usine Mamotex, devant les locaux fermés, tenant une banderole pour revendiquer leur droit au travail, sous le drapeau de l’UGTT, la puissante centrale syndicale. Crédit image: Monia Ben Hamadi Les ouvrières à l’entrée de l’usine Mamotex, devant les locaux fermés, tenant une banderole pour revendiquer leur droit au travail, sous le drapeau de l’UGTT, la puissante centrale syndicale. Crédit image: Monia Ben Hamadi

“Ça fait vingt ans qu’on nous met la pression, qu’on nous terrorise”. Leila Dayyek travaille dans l’usine depuis sa création. Elle en a vu de toutes les couleurs. Aux conditions de travail précaires, s’ajoutait une humiliation quasi quotidienne.

Au moindre écart, ils venaient voir les femmes et leurs disaient de se mettre près de la porte, debout, contre le mur”, témoigne cette mère de trois enfants devenus étudiants. Ils nous surveillaient et dès qu’une femme bavardait, ils commençaient à crier. Ils pouvaient même lui jeter la marchandise à la figure”.

Avec ses années d’expérience, Leila est devenue chef de contrôle export”. Et malgré ça, il lui arrivait de me crier dessus, à mon âge”, déplore-t-elle.

//Leila Deyyek travaille dans la même usine depuis 20 ans. Avec une famille et un mari syndicaliste, elle a défendu la création d’un syndicat au sein de l’usine Mamotex, malgré les pressions. Crédit image: Monia Ben Hamadi.Leila Deyyek travaille dans la même usine depuis 20 ans. Avec une famille et un mari syndicaliste, elle a défendu la création d’un syndicat au sein de l’usine Mamotex, malgré les pressions. Crédit image: Monia Ben Hamadi.

«Parfois ils nous enfermaient dans l’usine».

Aux violences physiques et verbales, se sont ajoutées de longues périodes de précarité et d’instabilité. Tout était sous-évalué: les primes, les salaires, les heures supplémentaires, la titularisation des filles…”. Les ouvrières devaient parfois attendre plusieurs mois pour toucher leur salaire. Quant à la sécurité sociale (CNSS), elle était versée une fois sur deux”.

Houda Charfeddine raconte aussi ces années de calvaire. Parfois on nous enfermait dans l’usine les samedis après-midi pour qu’on termine une commande. On ne nous laissait pas sortir. Et bien sûr, on ne nous payait pas d’heures sup.”. Le patron pratiquait les mêmes méthodes de Ben Ali”, renchérit Leila.

//Houda Charfeddine a trois enfants dont un fils de 9 mois. Son mari est pêcheur et elle espère préserver leurs deux sources de revenus modestes pour pouvoir faire “vivre convenablement” leurs enfants. Quand elle travaille ou milite pour ses droits, Houdaconfie son bébé à sa voisine. Crédit image: Monia Ben Hamadi.Houda Charfeddine a trois enfants dont un fils de 9 mois. Son mari est pêcheur et elle espère préserver leurs deux sources de revenus modestes pour pouvoir faire “vivre convenablement” leurs enfants. Quand elle travaille ou milite pour ses droits, Houdaconfie son bébé à sa voisine. Crédit image: Monia Ben Hamadi.

Combat pour la dignité

Fin 2013, les ouvrières décident de se défendre contre leur patron en créant leur propre syndicat, affilié à l’UGTT, L’Union Générale des Travailleurs Tunisiens : Depuis, nos conditions de travail se sont nettement améliorées et nous avons surtout retrouvé notre dignité. La dignité c’est le plus important. La dignité avant le pain”, se félicite Leila, née dans une famille de syndicalistes. Pour d’autres, le travail syndical a été un réel apprentissage du droit du travail.

Leur employeur a tenté de les en dissuader, en exerçant des pressions sur certaines d’entre elles, parfois par le biais de leur père ou de leur frère. Mais elles ont tenu bon. Au début, de peur des représailles, elles n’étaient qu’une poignée à oser s’engager dans l’activité syndicale. Petit à petit”, les plus sceptiques ont fini par comprendre que l’union fait leur force. Maintenant plus personne nous crie dessus. Si ça arrive, on arrête de travailler”.

Après la création du syndicat, les travailleuses ont enfin respirer. Malgré les retards, leurs salaires étaient versés et plusieurs d’entre elles ont été titularisées. Si des abus étaient toujours de mise, à présent elles savaient à quoi s’en tenir. Avant on ne savait même pas comment vérifier le versement de la CNSS (la sécurité sociale). Ce n’est qu’avec le syndicat qu’on a compris comment tout fonctionnait réellement”, avoue Houda.

Maintenant on dialogue entre nous, on parle de nos salaires, de nos conditions de travail. On fait entendre notre voix pour réclamer ce qui nous est dû. Personnellement j’ai appris beaucoup de choses, j’ai appris que je devais militer pour mes droits”, assure-t-elle.

//A Chebba, il n’est pas rare de voir des femmes en deux roues circuler en ville. De nombreuses ouvrières de l’usine se déplacent grâce à leur scooter ou leur mobylette. Crédit image: Monia Ben Hamadi. A Chebba, il n’est pas rare de voir des femmes en deux roues circuler en ville. De nombreuses ouvrières de l’usine se déplacent grâce à leur scooter ou leur mobylette. Crédit image: Monia Ben Hamadi.

Une autogestion inespérée

Quand Mounir Idriss, en janvier 2016, a annoncé à ses employées que la prime de fin d’année ne serait pas versée et qu’il n’avait plus les moyens de les payer, Leila, Wassila et leurs collègues se sont révoltées. D’après le patron, l’entreprise se portait mal depuis les soulèvements qui avaient ébranlé le pays en 2011, à cause de la conjoncture économique et des revendications ouvrières :Elles ont commencé à demander de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Je n’étais pas en mesure de répondre à leurs demandes car le marché du textile traversait une crise profonde. Tous les problèmes ont commencé lorsqu’elles ont crée le syndicat”, explique avec assurance le directeur.

C’est l’humiliation de trop. Les travailleuses se sont alors mobilisées et ont manifesté pendant plusieurs semaines. Après plus d’un mois de lutte, de négociations interminables un accord inédit est enfin signé entre le gouvernement, l’UGTT et le patron de l’entreprise.

Les 67 ouvrières obtiennent gain de cause : l’autogestion totale de l’entreprise, dont les bénéficesservent à rembourser les salaires impayés. C’estune première en Tunisie.La secrétaire gère les comptes avec les membres du syndicat. Le patron ne faisait rien de toutes façons. On veut juste recevoir nos salaires et récupérer l’argent qu’il nous doit, s’il y a des bénéfices”, affirme Leila. On est prêtes à faire des efforts, à se sacrifier quelque temps, pourvu qu’on sauve l’entreprise et qu’on garde notre travail”, conclut Houda.

Cinq mois plus tard…retour à la case départ

Devant l’usine décrépie de Mamotex, tout est désert. Cinq mois après la fermeture de l’usine, Wassila Lachtar et Leila Deyyek montrent fièrement les vestiges des banderoles accrochés aux poteaux électriques et les slogans gravés sur les murs de briques. Elles évoquent pêle-mêle les souvenirs de leur grève. Un petit sourire en coin, Leilaécrit « ياسارق» (voleur” en arabe) sur le portail verrouillé. Wassila, elle, reste en retrait.

Malgré la victoire de mars dernier, la guerre n’est pas gagnée pour ces travailleuses en sursis. L’entreprise Sodrico, tenue par le cousin de M. Idriss, est à la fois fournisseur et client de Mamotex. Son directeur s’était oralement engagé à livrer aux ouvrières de Mamotex la matière première. Mais le propriétaire s’est finalement rétracté et refuse de faire parvenir les tissus nécessaires à la confection des produits. Selon Sabri Ben Kileli, avocat de Mamotex et de Sodrico, l’entreprise craint que la marchandise ne soit prise en otage, et que les commandes ne soient pas réalisées dans les temps”. C’est un retour à la case départ pour les ouvrières.

//Wassila se tient derrière le comptoir de son dépôt-vente improvisé dans son garage.Wassila se tient derrière le comptoir de son dépôt-vente improvisé dans son garage.

Wassila Lachtarest désespérée. Après plus de 20 ans de travail dans le textile, cette femme de 50 ans se retrouve au chômage et ne sait pas comment subvenir à ses besoins. Son mari et son fils sont pêcheurs, et leurs revenus ne suffisent pas. J’ai une famille, des dettes… On n’arrive pas à joindre les deux bouts”, explique-t-elle, au bord des larmes. En attendant de trouver du travail, Wassila a transformé son garage en petit magasin d’objets récupérés.

//Devant sa future maison, Leila sourit en imaginant déjà le résultat final.Devant sa future maison, Leila sourit en imaginant déjà le résultat final.

A l’écart du centre-ville de Chebba, dans un quartier calme, on retrouve Leila Deyyek. Elle nous montre le chantier de sa maison en construction. Cette mère de famille a travaillé toute sa vie dans le textile, dont 20 années passées à Mamotexavec Wassila. Malgré mon salaire de 500 dinars, j’ai réussi à élever mes 3 enfants”, dit-elle fièrement. Ils sont maintenant médecin, doctorant et responsable commercial. Eux au moins auront une meilleure vie que moi !”, assure-t-elle.

//Lors des manifestations de janvier, les mots “voleur” et “arnaqueur” ont été taggués sur le panneau d’entrée de Mamotex. Lors des manifestations de janvier, les mots “voleur” et “arnaqueur” ont été taggués sur le panneau d’entrée de Mamotex.

Le recours à la justice

Plusieurs travailleuses, surtout les plus jeunes, ont préféré chercher du travail ailleurs. Contrairement à Wassila, une dizaine d’entre elles ont réussi à retrouver rapidement un emploi. La situation est compliquée pour les femmes de plus de 30 ans, explique-t-elle, les autres entreprises de textile ne veulent embaucher que des jeunes, ils savent que c’est un travail pénible et ingrat. Ils ont peur que les femmes plus âgées baissent le rendement… Et pourtant, c’est grâce au travail de chef de contrôle de Leila, à mon travail de formatrice et à celui d’autres anciennes que Mamotex a une aussi bonne réputation!” s’exclame-t-elle.

Malgré tous ces obstacles, ces travailleuses refusent de baisser les bras. En février, en constatant l’impossibilité d’une reprise de l’activité, ellescident de porter plainte. Elles réclament le versement du salaire du mois de janvier ainsi que leurs primes de rendements, les indemnisations de chômage et les versements de la Sécurité Sociale (CNSS). On a porté l’affaire devant le tribunal à cause du manque de bonne volonté de Sodrico et Mamotex”, explique Wassila, C’était la dernière solution. On s’est dit qu’il existait peut-être une justice en Tunisie…”

Chaque ouvrière a déposé trois plaintes, environ 150 en tout. Les procès concernant les salaires, les primes et le chômage viennent d’être remportés, tandis que celui concernant la CNSS est reporté. Depuis cette première victoire, Wassila conserve précieusement les documents qui l’attestent. Mais elle garde les pieds sur terre. Même si nous avons gagné, je n’ai toujours pas de travail, ni d’argent”.

En effet, même si ces femmes ont obtenu gain de cause, elles ont très peu de chances de recevoir leur argent”, explique Maître Ben Kileli, L’entreprise a contracté plus de 200.000 dinars de dettes, et mon client n’est pas en mesure de rembourser ses anciennes employées.” L’huissier de justice chargé de la procédure de remboursement devrait prochainement faire un état des lieux des biens dans l’usine. Mais Leila et Wassila savent bien que les machines obsolètes de l’usine Mamotex ne rembourseront pas les dettes.

//Au siège de l’UGTT, des employés de Sodrico et Mamotex se plaignent de leurs conditions de travail.Au siège de l’UGTT, des employés de Sodrico et Mamotex se plaignent de leurs conditions de travail.

Le tribunal mène actuellement une étude financière pour déterminer si la faillite de l’entreprise était inéluctable, ou si un redressement économique était possible. Dans ce dernier cas de figure, le directeur pourrait reprendre ses fonctions. Certaines ouvrières seraient prêtes à abandonner les poursuites et à reprendre leur travail sous sa tutelle, même sans leur salaire de janvier ni leurs primes

Wassila peine à retenir ses larmes. Pendant 20 ans, j’ai investi toute ma jeunesse, toute mon énergie dans ce travail et finalement j’ai tout perdu…”. Et pourtant, malgré sa situation désespérée et toute sa colère contre

ces années de travail humiliant dans des conditions déplorables, l’ancienne ouvrière pourrait retourner travailler à l’usine Mamotex, si jamais elle rouvrait ses portes…

 


 

Monia Ben Hamadi, Haïfa Mzalouat et Erige Sehiri

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