En Tunisie, l’homophobie tue  | Inkyfada, homophobie, Sidi Bou Saïd, Ahlem Belhadj
En Tunisie, l’homophobie tue Imprimer
Simon Louvet   

Angelo et Massimo sont parmi la quinzaine de victimes de l’homophobie en Tunisie recensées par l’association Damj. Leurs cas sont les plus documentés, parce qu’ils étaient Italiens. Leur mort a trouvé un écho médiatique de l’autre côté de la Méditerranée. Angelo a été retrouvé lardé de coups de couteaux en août 2012, chez lui à Hammamet. Début février 2015, le corps carbonisé de Massimo gisait dans sa maison de Sidi Bou Saïd. Il avait aussi été poignardé avant d’être immolé. Mais les deux Italiens n’ont pas été les premières victimes de meurtre homophobe, souligne Badr Baadou, président de Damj, l’Association tunisienne pour la justice et l’égalité.

 


“Le tout premier cas dont nous avons connaissance date de février 2011, quelques semaines après la révolution. C’était à Al Manar, à seulement six kilomètres du centre-ville de Tunis. Mais toutes les régions sont touchées”.


 

La liste de quinze noms éditée par Damj n’est pas exhaustive. Elle repose sur un réseau de sources dont Damj dispose à travers le pays. “Nous vérifions chaque alerte en recoupant les informations avec les contacts que nous avons”, détaille M. Baabou. Pour affiner leurs recherches, les membres de l’association se rendent sur place. “Nous avons essayé d’aller dans les quartiers où les meurtres ont eu lieu, mais personne ne nous répond.”

De son côté, Shams recueille les témoignages de victimes d’actes homophobes. “En 2015, il y a eu plus d’une centaine d’agressions physiques contre des homosexuels, qu’elles viennent de la rue, de l’école ou de la famille”, rapporte Ahmed Ben Amor, vice-président de l’association. Il n’existe pas de décompte officiel. En l’absence de chiffres officiels, les autorités tunisiennes ne considérant pas l’homophobie comme un motif de crime, il est difficile de vérifier ces données.
 

“Les familles trouvaient ça normal qu’ils soient condamnés”

Les familles des victimes sont les premières à refuser de s’exprimer. Il y a “celles qui ne veulent pas s’exposer, et celles qui pensent que leur enfant l’a mérité”, catégorise Antonio Manganella, directeur d’Avocats sans frontières en Tunisie. ASF avait mandaté trois avocat(e)s pour défendre les six étudiants de Kairouan, âgés de 18 à 20 ans. Ils ont été arrêtés en décembre dans leur appartement, inculpés sur la base de l’article 230 du code pénal et soumis à un test anal, pratiqué par un médecin. Le juge les a condamnés à trois ans de prison et interdits de séjour à Kairouan “pour donner l’exemple”, rapporte M. Manganella. En appel, la peine a été réduite à six mois de sursis et la suppression du bannissement avec une amende de 400 dinars chacun. L’affaire est aujourd’hui pourvue en cassation. Mais avancer dans la procédure n’a pas été de tout repos, déplore le représentant d’ASF en Tunisie.

 


“Les familles ont refusé de signer les mandats d’appel, elles trouvaient ça normal qu’ils soient condamnés.”


 

Accepter la différence sexuelle de son enfant n’est pas chose aisée dans une société tunisienne encore conservatrice. Les premières violences sont subies à l’intérieur du cercle familial et poussent les jeunes à fuir. “Même les familles gay friendly ont peur du regard des autres”, analyse Ali Bousselmi, président de Mawjoudin – We exist. “Les parents compréhensifs ne veulent pas que tel oncle ou telle cousine soit au courant”.

Une fois exclus du foyer familial parce qu’ils ont révélé leur homosexualité ou qu’elle a été découverte, ces jeunes sont livrés à eux-mêmes. Sur les six étudiants de Kairouan, deux ont été recueillis par l’association Damj. Elle leur a fourni “un logement à Tunis et de quoi payer leurs courses, internet et le téléphone”, liste Badr Baabou. Pourtant, complètement désorientés par les humiliations, viols et tortures subis en prison, ils ont “perdu tout repère”, explique Antonio Manganella. “Plus tard, ils ont tous les deux été arrêtés pour prostitution”. Face au juge, ils ont nié les faits de prostitution et ont été condamnés sur la base de la loi 52, qui pénalise la consommation et la vente de stupéfiants.

“C’est une population en souffrance”, s’alarme Ahlem Belhadj, pédopsychiatre à l’hôpital Mongi Slim de Tunis, “sans vouloir les psychiatriser, il faut reconnaître cette souffrance”. Incarcérés ou non, les homosexuels tunisiens vivent une pression quotidienne. “Ces personnes souffrent d’une double vulnérabilité : d’abord primaire, celle due à leur homosexualité et imposée par leur entourage. Ensuite, secondaire, avec la réaction de la société sur la question”. La médiatisation des affaires de Marwen et des six de Kairouan a exacerbé les tensions autour de la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie.

 

Facebook, outil de défense des LGBT et amplificateur des relents homophobes

 
Facebook est un moyen indispensable à la médiatisation et à la sensibilisation de la cause LGBT. Les différentes associations y sont particulièrement actives, Shams la première, avec 85 000 fans. Elle y diffuse articles et communiqués sur les atteintes aux droits des homosexuels et ses actions. C’est par ce biais que Shams a diffusé les photos de commerces soupçonnés d’avoir affiché des messages interdisant l’entrée aux homosexuels 
//Photos des commerces qui auraient affiché des messages homophobes selon l’association Shams. Photos des commerces qui auraient affiché des messages homophobes selon l’association Shams.

C’est aussi avec Facebook que les associations partagent les témoignages de personnes homosexuelles victimes d’agressions. Mawjoudin a publié l’histoire de S. K. un bachelier de 19 ans. Il raconte comment sa famille et ses camarades de lycée l’ont traité après qu’ils ont appris qu’il était gay. “Ma mère a informé mon oncle pour moi, il est venu chez nous et nous avons eu une grande dispute. Il m’a frappé à plusieurs reprises, m’a poussé contre le mur et m’a étranglé jusqu’à me priver d’air.” Le texte est accompagné d’une photographie des stigmates qu’il porte sur le cou. Il joint à son histoire un appel à l’aide.

 


“Je ne veux pas me faire violer ou abuser. Je suis juste à la recherche de ma sécurité et d’un endroit où je pourrais vivre comme un être humain”.


 

En contrepartie, les réseaux sociaux sont le relais de violentes réactions homophobes. Les associations de défense des libertés individuelles travaillent à recenser et à dénoncer les appels à la haine et au meurtre. Damj et Shams ont notamment mis en avant des messages homophobes inscrits sur des feuilles de papier, photographiés à côté de matériels des forces de sécurité tunisiennes.

Ces tracts virulents sont entourés de gilets pare-balles de la Garde nationale, coincés sous une casquette de la police ou envoyés “depuis le ministère de la Défense nationale”. Les plus récents réagissent à une émission de la chaîne El Hiwar Ettounsi sur l’homosexualité. Leurs auteurs appellent “au boycott et à la fermeture” de la chaîne. Sans appeler explicitement au meurtre d’homosexuels, certains messages sont mis en scène avec des armes ou leurs munitions. Les plus violents promettent aux homosexuels tunisiens le même sort que les “Daechiens” qui ont attaqué Ben Guerdane en mars, et “des selfies avec leurs cadavres”.

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Ces textes courts sont directement envoyés aux associations via des messages privés. “La plupart des comptes utilisés ont de faux noms et disparaissent peu après l’envoi”, déplore Badr Baabou. Anonymisés, les messages compliquent l’hypothèse de poursuites en justice. Auquel cas, l’homophobie n’étant pas un délit reconnu par la loi tunisienne, il faudrait trouver d’autres fondements de droit. “Une plainte pourrait être déposée pour incitation à la violence venant d’un dépositaire de l’ordre public”, suppose Antonio Manganella.

“Il nous est possible de mandater l’Agence tunisienne des télécommunications pour vérifier l’identité des personnes qui postent ce type de messages sur les réseaux sociaux”, indique Sofiane Selliti, porte-parole du ministère public (parquet), à Inkyfada. “Mais sur ces cas précis, cela n’a pas encore été fait”, avoue-t-il.

Les posts attribués aux forces de sécurité ne sont pas tous teintés d’homophobie. Mawjoudin et Damj ont aussi partagé de rares messages de tolérance qui mettent en avant la mission “républicaine” de la police tunisienne. Ils commencent par “Les homosexuels sont Tunisiens” et s’achèvent par “l’armée est sensée protéger tous les Tunisiens” ou “nous sommes tous Tunisiens”. Mais ils sont minoritaires.

//La photo d’un message de tolérance publié par Damj La photo d’un message de tolérance publié par Damj

 

“Jeter les homosexuels du haut d’un immeuble”

Dans l’argumentaire des commentaires et publications homophobes, la question religieuse est omniprésente. Les homosexuels y sont considérés comme “des pêcheurs, des ennemis d’Allah et du Prophète, des mécréants (koffar)”. Un message se revendiquant de la Garde nationale enjoint à lutter “contre l’homosexualité” et “pour l’application du Coran”.

Ces dernières semaines, des imams ont intégré à leurs prêches des discours homophobes. Pendant son prêche du vendredi 29 avril, un imam de Sfax citait en ce sens un hadith selon lequel la sentence prescrite pour les homosexuels serait la peine de mort. “Il faut jeter les homosexuels du haut d’un immeuble et lancer sur eux des pierres jusqu’à ce que mort s’ensuive”. Il précise qu’il ne fait qu’expliquer le hadith, “au cas où on (l’)accuserait d’être Daechien”. Cette méthode a déjà été utilisée par Daech, dans son fief de Raqqa par exemple.

Vendredi 13 mai, un imam de Megrine, dans la banlieue de Tunis, s’est également exprimé sur la question des droits des homosexuels. “Ces pervers, ces malades, on leur permet de parler sur les plateaux ? Comme s’ils étaient des moujahidin… Aujourd’hui ce sont les droits des homosexuels , demain ce sera les droits des voleurs, puis de ceux qui se droguent, puis des corrompus…”

“Les appels à la haine ou au meurtre peuvent être considérés comme des crimes terroristes”, commente à ce sujet le porte-parole du ministère public. M. Selliti affirme que de nombreuses instructions ont été ouvertes concernant ce type de messages, véhiculés dans les mosquées ou dans les médias. “Des procès verbaux sont dressés puis transmis au Tribunal de première instance de Tunis au niveau du pôle antiterroriste, s’ils sont susceptibles de constituer un crime terroriste”, précise-t-il.

Des requêtes de ce type sont devenues “permanentes”, avec des “pics” pendant les “campagnes” (homophobes), ajoute Sofiane Selliti indiquant cependant ne pas avoir de chiffres à communiquer. Pour le moment, aucune mesure concrète n’a été prise à l’encontre des imams précités.

 

Un difficile travail d’accompagnement psychologique

Comme ces imams, certains parents perçoivent l’homosexualité comme une maladie et “envoient leurs enfants dans les services de pédopsychiatrie”, déplore la docteure Ahlem Belhadj. “Ils veulent qu’on soigne leurs enfants. Nous essayons de leur expliquer que ce n’est pas une maladie, mais c’est compliqué”.

S’ils “ne viennent pas de leur plein gré”, la rencontre est “biaisée”, déplore l’ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates qui a également travaillé en collaboration avec Mawjoudin pour “aider des garçons comme des filles”. “Les lesbiennes aussi subissent des violences”, tient-elle à préciser. Grâce à l’ATFD, deux d’entre elles ont pu trouver asile dans d’autres pays.

Tous n’ont pas cette chance. Deux jeunes hommes qui devaient la voir pour une consultation ont été arrêtés. “Un avant de me voir, l’autre après la première consultation”. Lorsque ces adolescents et jeunes adultes arrivent dans le bureau d’Ahlem Belhadj, ils sont déjà dans un état de fragilité psychologique avancé.

 


 

“Les jeunes que nous rencontrons présentent des symptômes d’anxiété, de dépression ou de stress post-traumatique lorsqu’ils ont été agressés ou emprisonnés. Ils ont des difficultés d’adaptation sociale, leur rendement scolaire est déclinant et par moment ils adoptent des conduites à risques.”

Le patient que Mme Belhadj a pu rencontrer n’a pas supporté son arrestation. “Ça l’a complètement déséquilibré, il était perdu, tout s’est effondré autour de lui. C’était un étudiant brillant. Après son arrestation, il a tout perdu : sa famille, son droit d’étudier. Ses liens sociaux sont devenus extrêmement fragiles. Aujourd’hui, il est en prison à cause de la loi 52, mais s’il en est arrivé là, c’est parce que l’article 230 a fait basculer sa vie”.

 


 

Fragiles psychologiquement, les personnes homosexuelles sont plus susceptibles d’attenter à leur vie. Grâce aux informations qui lui parviennent via sa page Facebook, l’association Shams estime à cinq le nombre de suicides de personnes homosexuelles en 2015. “Dont un membre de notre association, à Sfax”, confie Ahmed Ben Amor, une des rares figures de l’association à toujours vivre en Tunisie malgré son exposition médiatique. La plupart ont dû se résoudre à l’exil.

C’est pour aider les homosexuels isolés que certaines des associations ont mis en place des cellules d’écoute et créé des safe spaces pour les accueillir. Damj a été la première à le faire, officiellement en 2011, officieusement dès 2002, quand Ben Ali était encore au pouvoir. Sur la seule année 2015, “Damj a enregistré 184 consultations”, calcule Badr Baabou.

 


 

“En moyenne, nous suivons environ 85 personnes. Nous fonctionnons avec le bouche à oreille, si nous faisions de la publicité il y en aurait certainement plus.”


 

Les personnes reçues sont “très jeunes”, s’inquiète Ahlem Belhadj. Assurer un suivi régulier est très complexe étant donnée la fragilité psychologique et la peur qui les habitent. “Parfois nous avons des adolescents en pleine période d’exploration sexuelle. Ils ne savent pas vraiment qui ils sont, et certains qui ont essayé d’avoir des rapports homosexuels pensent l’être. Avoir un rapport homosexuel et être homosexuel sont deux choses totalement différentes.”

L’ignorance de ces adolescents est essentiellement due à la chape de plomb qui pèse sur la question de la sexualité en Tunisie. “La jeunesse tunisienne manque cruellement d’éducation sexuelle”, déplore la pédopsychiatre. “C’est un travail très important qui doit être mené. Au-delà de l’homosexualité, c’est fondamental de sensibiliser les jeunes aux abus sexuels, aux maladies sexuellement transmissibles, aux violences conjugales.”

Pour la docteure Belhadj, le débat est parasité “par les pseudo-spécialistes, qui détaillent de fausses informations et font dire des choses à la génétique ou à la psychiatrie, qu’ils ne maîtrisent pas”. L’homosexualité est encore assimilée à une maladie dans l’esprit de nombreux Tunisiens. Ali Bousselmi ironise : “Si leur raisonnement était logique, ne devraient-ils pas envoyer les LGBT à l’hôpital, plutôt qu’en prison ?”
 


Note de l'auteur

Les homosexuels tunisiens sont la cible de violences verbales et physiques. Aux yeux de la justice tunisienne, l’homophobie n’est ni un délit, ni une circonstance aggravante en cas d’homicide. La peur des violences policières contraint les victimes au silence, elles ne portent pas plainte. L’image de la couverture a été réalisée à partir d’un dessin publié sur www.stophomophobie.com

 

 

En Tunisie, l’homophobie tue  | Inkyfada, homophobie, Sidi Bou Saïd, Ahlem BelhadjSimon Louvet
EN COLLABORATION

Monia Ben Hamadi- Édition

Abir Ben Smaya- Intégration et Développement