26 janvier 1978, jeudi noir en Tunisie | Janvier 1978 Tunisie, Tozeur, Sousse, Tunis, Abderrazak Ghorbal, Habib Achour
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Mohamed Lamine Chaabani   

 


 

26 janvier 1978, jeudi noir en Tunisie | Janvier 1978 Tunisie, Tozeur, Sousse, Tunis, Abderrazak Ghorbal, Habib Achour

 

Le contexte

Indélébilement inscrite dans l’histoire politique tunisienne, la grève générale du 26 janvier 1978 marque une nette fracture entre le mouvement syndical tunisien et le P.S.D. (Parti Socialiste Destourien), formation politique unique contrôlée par le président Habib Bourguiba. La Tunisie connaît depuis plusieurs mois une grave crise économique dont la responsabilité est attribuée par le régime à l’U.G.T.T (l’Union Générale Tunisienne du Travail). La rentrée 1977 est particulièrement tendue. Des grèves et des mouvements de protestation explosent un peu partout dans le pays, surtout après la tentative d’assassinat du Secrétaire général de l’U.G.T.T, Habib Achour. Le 8, 9 et 10 janvier 1978, la centrale syndicale organise un Conseil national qui entérine le constat politique fait par Abderrazak Ghorbal, secrétaire général de l'UGTT à Sfax: « Il est difficile, note ce dernier, de concilier la responsabilité syndicale et la responsabilité politique sans contrevenir aux principes de l’Union et sans porter atteinte aux intérêts des travailleurs ». Le 20 janvier, le comité central du P.S.D fait voter une résolution réclamant « l'épuration » de la direction de l'U.G.T.T et envoie des milices attaquer les locaux de l'U.G.T.T à TozeurSousse et Tunis. Le 22 janvier 1978 la Commission administrative de l’U.G.T.T réagit en adoptant le principe d’une grève générale. Le 24 janvier Abderrazak Ghorbal est arrêté, le même jour le Secrétaire général de l’U.G.T.T, Habib Achour, annonce le maintien de la grève générale fixée par le Bureau exécutifpour le jeudi 26 janvier. Cette montée des tensions n’est qu’un avant-goût de la terrible répression qui va s’abattre deux jours plus tard sur le pays. (ndlr)

 

Le témoin

Mohamed Lamine Chaabani

26 janvier 1978, jeudi noir en Tunisie | Janvier 1978 Tunisie, Tozeur, Sousse, Tunis, Abderrazak Ghorbal, Habib AchourSecrétaire général du syndicat des fonctionnaires de la Faculté de Droit et des Sciences Politiques et Economiques de Tunis, membre du bureau national du syndicat des fonctionnaires du ministère de l'Education Nationale et délégué de son syndicat au Conseil national réuni les 8, 9, 10 janvier 1978,Mohamed Lamine Chaabani avait 30 ans lors des événements du 26 janvier 1978. Il les vécut en semi-clandestinité dans un appartement du centre-ville de Tunis, aux côtés de jeunes syndicalistes et d’étudiants tunisiens de gauche. (ndlr)

Les événements du 26 janvier 1978 tels que je les ai vécus à Tunis, par Mohamed Lamine Chaabani

En paraphrasant le Général De Gaulle lorsqu’il est intervenu en son temps à la télévision suite au putsch avorté des généraux d’Alger en 1961, je dirais que le mobile des événements du 26 janvier 1978 avait une apparence qui était la dégradation de la situation sociale des travailleurs, et une réalité qui était l’impasse dans laquelle se trouvait encore une fois le Parti du Néo-Destour, devenu à partir de 1964 le Parti Socialiste Destourien (P.S.D).

Parti unique au pouvoir, celui-ci était dirigé par le Président Habib Bourguiba qui, malgré ses grands mérites et ses multiples réalisations, n’avait pas su saisir le rendez-vous avec l’histoire en instituant un régime démocratique et pluraliste dans le pays où la situation s’était encore aggravée avec la course des prétendants à sa succession.

En fait, les événements du 26 janvier 1978 n’étaient qu’un nouveau round de la lutte incessante qui opposait le Parti du Néo-Destour aux organisations de travailleurs. Ce fut aussi une nouvelle tentative de ce parti de domestiquer l’Union Générale Tunisienne du Travail (U.G.T.T).

La différence avec les précédentes tentatives, c’était que l’U.G.T.T était devenue dans les années 1976-1977 l’espace vital où se rassemblaient et s’exprimaient non seulement les travailleurs pour revendiquer l’amélioration de leurs conditions matérielles et morales face à un régime inique, mais également un grand nombre d’intellectuels et de militants de partis dissouts ou non reconnus et diverses organisations de la société civile pour exercer des libertés publiques garanties par la Constitution et niées par le pouvoir en place.

 

Genèse

Mais quelle était au juste la genèse des événements du 26 janvier 1978 ? Il faut rappeler que dans le cadre de la politique contractuelle prônée par Hédi Nouira, le Premier ministre de l’époque, un Pacte social avait été conclu le 19 janvier 1977 entre le Gouvernement, l’organisation des travailleurs (U.G.T.T), l’organisation patronale (U.T.I.C.A) et l’organisation des agriculteurs (U.N.A). Il est énoncé dans ce Pacte, notamment ce qui suit : «Les partenaires souscrivent à un Pacte social correspondant à la période du Vème Plan et s’engagent pendant cette période à préserver la paix sociale, à accroître la production, à améliorer le pouvoir d’achat et les conditions de vie et de travail des travailleurs salariés». Il est également précisé que «Dans le but de préserver le pouvoir d’achat des travailleurs salariés, une révision des salaires interviendra chaque fois que les prix auront augmenté de plus de 5% et se seront stabilisés à ce niveau pendant 6 mois consécutifs».

La conclusion de ce Pacte fur célébrée dans l’allégresse et la liesse au cours d’un grand meeting qui se tint à Gabès et auquel prirent part des membres du gouvernement tunisien et du bureau exécutif sous la conduite du Secrétaire général de l’U.G.T.T Habib Achour, du gouverneur de la région Otto Kersten, Secrétaire général de la C.I.S.L, et de Irving Brown, Secrétaire général des syndicats américains A.F.L-C.I.O ainsi qu’un grand nombre de responsables de syndicats sectoriels locaux, régionaux et nationaux.

Je représentais dans cette manifestation, avec d’autres camarades du bureau national, notre syndicat des fonctionnaires du ministère de l’Education nationale, présence que nous avons prolongée durant les jours suivants par des visites aux établissements secondaires des régions de Gabès et de Kébili pour prendre contact avec nos adhérents et nous enquérir de leur situation au plan professionnel et social.

Tout le monde semblait satisfait de ce Pacte social et l’entente avec le Gouvernement était totale puisqu’au terme d’une réunion avec Mohamed Mzali, le ministre de l’Education nationale de l’époque, où nous lui avions présenté nos revendications, nous fûmes ravis de prendre acte que ce dernier acceptait nos revendications.

 

Déception

Mais quelques mois plus tard, la situation sociale s’est dégradée dans le pays. La tension est montée dans tous les secteurs y compris dans celui de l’Education nationale. Rien de ce qui avait été convenu avec le ministre Mzali n’avait été appliqué. Sur intervention personnelle du leader Habib Achour, les membres de notre bureau allèrent rencontrer Hédi Zghal, le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education nationale auquel nous avons rappelé les promesses de son ministre. Mais quelles fussent alors notre surprise et notre déception lorsque nous l’entendîmes au cours de cet entretien démentir les termes de notre accord. Nous avons dès lors compris que nous avions été piégés par ce Pacte social et cette conviction s’est de plus en plus répandue dans les esprits des syndicalistes de l’U.G.T.T.

Par ailleurs, la cherté de la vie se faisait sentir notamment à cause de la hausse des prix des denrées essentielles, une hausse que le Gouvernement ne faisait que nier évidemment parce qu’il se référait à son propre indice des prix qui n’incluait pas une liste plus longue de produits devenus essentiels. C’est pourquoi l’U.G.T.T s’activa pour mettre sur pied un Conseil d’Etudes et de recherches qui serait à même d’établir un indice des prix conforme aux intérêts des travailleurs.

 

La montée des tensions

De multiples réunions d’experts et de militants syndicaux se tinrent durant l’été de 1977 sous la direction d’un membre du Bureau exécutif pour donner corps à ces projets d’études et à l’organisation de la Bibliothèque syndicale et du Conseil d’Etudes et de recherches. Tout cela fut réalisé à la veille d’une rentrée chaude, marquée tout particulièrement par la réunion de la Commission administrative du 15 septembre qui appela à la tenue d’un Conseil national ainsi que par la réunion de la Commission administrative des 15 et 16 novembre 1977 qui eut lieu après le déclenchement de grèves et de mouvements de protestation contre la tentative d’assassinat du Secrétaire général de l’U.G.T.T, Habib Achour. Je me rappelle que le syndicat de base des fonctionnaires de la Faculté de droit et des sciences politiques et économiques de Tunis dont j’étais le Secrétaire général amené cette grève de protestation et le Doyen de cette Faculté, qui était à cette époque Abdelaziz Ben Dhia, a demandé à notre groupe de grévistes de quitter les locaux de la Faculté et de sa bibliothèque. Alors, nous nous sommes installés durant toute la matinée de grève sur les bancs de l’esplanade qui s’étend entre le bâtiment de la Faculté et l’auditorium Mongi Slim.      

Cette situation syndicale et sociale devenant de plus en plus inquiétante et trouble ne pouvait mener qu’à la tenue d’un Conseil national comme le souhaitaient les bases et les structures syndicales.

Ce Conseil national, auquel je pris part en ma qualité de délégué du syndicat national des fonctionnaires du ministère de l’Education nationale, se réunit les 8, 9 et 10 janvier 1978.

Au cours des travaux de ce Conseil national qui durèrent trois jours intenses à cause des dizaines d’interventions de délégués venant de tous les secteurs et de toutes les régions du pays, je me cantonnai dans mon intervention à souligner la dégradation du pouvoir d’achat des travailleurs et la détérioration de la situation sociale des citoyens en recourant même à un proverbe local tunisien qui dit : « Les requins s’entredévorent et ceux qui disposent de faibles moyens meurent ». La grande majorité des délégués exprimèrent dans leurs interventions leur colère contre la situation sociale des travailleurs, d’autres dénoncèrent l’intransigeance du Gouvernement mais peu de voix, comme celle de Lakhdar Jelidi, délégué du secteur de l’électricité et du gaz, se déclarèrent contre la tendance générale du Conseil national de tenir tête au régime et à sa ligne dure.

 

Vers la grève générale

Mais l’intervention la plus virulente contre le régime fut celle du Secrétaire général de l’Union régionale de Sfax, Abderrazzak Ghorbel, qui appela notamment à la rupture des liens existant entre l’U.G.T.T et le P.S.D. Dans sa résolution générale, le Conseil national entérina l’observation de ce délégué qui constatait qu’ «il (était) devenu difficile de concilier la responsabilité syndicale et la responsabilité politique sans contrevenir aux principes de l’Union et sans porter atteinte aux intérêts des travailleurs ».

C’est juste à la fin des travaux du Conseil national et en application de cette résolution générale que le Secrétaire général de l’U.G.T.T, Habib Achour, annonça le 10 janvier 1978 au cours d’une conférence de presse sa démission du Bureau politique et du Comité central du P.S.D. La Commission administrative arrêtera au cours de sa réunion du 22 janvier 1978 la décision d’une grève générale et le Bureau exécutif fixera la date du 26 janvier 1978.

Malgré les dernières et infructueuses tentatives entreprises les 23 et 24 janvier 1978 par Otto Kersten, le Secrétaire général de la C.I.S.L, auprès du Premier ministre Nouira et du Secrétaire général de l’U.G.T.T en vue d’un rétablissement du dialogue, la grève générale fut maintenue. Le processus de son déroulement était devenu irréversible.

 

La machine répressive en marche

Alors tant du côté du P.S.D que de celui du gouvernement les préparatifs allèrent bon train pour réprimer cette grève générale. Le premier mobilisa ses milices constituées notamment de membres des cellules professionnelles que le Directeur du P.S.D, Mohamed Sayah, avait créées auparavant pour contrer celles de l’U.G.T.T au sein des entreprises ; le second mobilisa la brigade de l’ordre public (BOP) et l’ensemble de l’appareil de répression policière à la tête duquel avait été fraîchement nommé le Colonel Zine El-Abidine Ben Ali en tant que Directeur général de la sûreté nationale.

Bien entendu la mobilisation des syndicalistes et des travailleurs était assurée par la direction centrale et les directions régionales de l’U.G.T.T qui organisaient en permanence des meetings et des marches dans toutes les régions du pays. J’ai assisté à l’un de ces meetings qui s’est tenu dans l’après-midi du mercredi 25 janvier 1978 à la place M’hamed Ali à Tunis devant le siège central de l’U.G.T.T et qui rassemblait près de 2000 personnes. En fin d’après-midi, la foule commença à bouger dans une marche en direction de l’avenue Bourguiba et de la Porte de France. Je demandai à Najet M’hamdi, une camarade du syndicat de l’enseignement primaire, de m’accompagner pour suivre les manifestants qui s’étaient mis en mouvement et qui furent stoppés puis dispersés avec violence et à coups de bombes lacrymogènes par les forces de la BOP quelques dizaines de mètres plus loin à leur arrivée au niveau de l’avenue Bourguiba et de la Porte de France. Ces mêmes forces se précipitèrent ensuite vers les locaux de l’U.G.T.T pour l’assiéger et y retenir jusqu’à leur arrestation ultérieure quelques 200 syndicalistes qui y avaient trouvé refuge. Il va de soi que n’eût été cette marche que nous avions suivie avec Najet M’hamdi, nous aurions été pris dans la souricière qu’était alors devenu le siège de l’U.G.T.T.

 

La grève du 26 janvier 1978 écrasée dans le sang

Après avoir passé la nuit à El Menzah chez notre ami Ridha Tlili, je retournai le lendemain au centre-ville de Tunis. La matinée de cette journée de grève générale du 26 janvier 1978 battait son plein. Nous nous passions les nouvelles au fil des rencontres que nous faisions dans la capitale. En effet, les groupes de manifestants et les grévistes furent fortement réprimés, tués ou blessés de sang-froid par la police qui leur tirait dessus même à partir de l’hélicoptère qui survolait les principales artères et surtout l’entrée Sud de la ville. Pour prêter main forte à la police, le Gouvernement finit par faire appel à l’armée en début d’après-midi.

Dans les avenues et les rues de Tunis que je parcourais ce jour-là, je regardais, incrédule, passer les camions, blindés et chars de l’armée sur lesquels les militaires, en tenues de combat avec leurs doigts sur les gâchettes de leurs armes automatiques, semblaient prêts à tirer sur tout passant qui leur paraîtrait suspect ou hostile. Un spectacle martial que Tunis n’avait pas connu depuis les événements qui avaient suivi la guerre des six jours de juin 1967.

En fin d’après-midi, le Gouvernement proclama l’état d’urgence et établit le couvre-feu.

De nombreuses vagues d’arrestation furent ensuite opérées dans les rangs des syndicalistes de Tunis et d’autres régions du pays. Certains d’entre eux mourront sous la torture, comme ce fut le cas du membre du syndicat des banques et des assurances, Houcine Kouki, que j’ai rencontré au cours de l’une des soiréesdu Conseil national du mois de janvier 1978. D’autres syndicalistes succomberont quelques mois plus tard des suites des sévices qu’ils avaient endurés au cours des interrogatoires musclés qu’ils subirent, comme ce fut le cas de Saïd Gagui auquel je rendis visite, en compagnie de membres des syndicats de l’enseignement secondaire, Mohamed Hédi Khzouri, et de l’enseignement supérieur, Mohamed Ali Touati, à l’hôpital de l’Ariana où il avait été admis pour subir des soins, manifestement tardifs, peu de temps avant sa mort.

 

Bilan du jeudi noir

Les chiffres officiels de la répression sanglante ont parlé de 51 morts tombés durant la journée de la grève générale, et de 325 blessés, mais Ahmed Mestiri, à l’époque chef de file du Mouvement des Démocrates Socialistes, annonça de son côté à Londres la mort d’au moins 140 personnes.

Plusieurs procès ont ensuite été organisés à Sfax, à Sousse et à Tunis où les syndicalistes furent inculpés « d’agressions visant à changer la forme de gouvernement, incitation de la population à s’attaquer en armes les uns aux autres, incitation au désordre, au meurtre et au pillage », délits pour lesquels le Procureur général auprès de la Cour de sûreté de l’Etat requit la peine de mort. Au terme du procès de Tunis, les membres du Bureau exécutif avec d’autres dirigeants syndicaux furent condamnés en octobre 1978 à de lourdes peines allant de 6 mois à 10 ans de prison et de travaux forcés.

Je rendis aussi visite à notre camarade Hassine Ben Rhouma, Secrétaire général-adjoint de notre syndicat des fonctionnaires du ministère de l’Education nationale, aujourd’hui décédé et qui était alors détenu avant son acquittement à la prison civile de Tunis où j’ai également vu Abderrazzak Ayoub, l’ancien Secrétaire général de l’union régionale du travail de Tunis, aujourd’hui décédé, ainsi que Salah Chelly, responsable du syndicat des ports nationaux, qui est encore en vie et que je rencontre maintenant de temps en temps dans la banlieue nord de Tunis pour égrener nos souvenirs communs.

Mais le souvenir le plus vivace que j’ai gardé de cette visite, c’était que ces honorables et valeureux syndicalistes avaient le moral au beau fixe et cela était dû sans doute à la foi qu’ils avaient dans leurs nobles missions au sein de l’U.G.T.T, cette organisation qui a toujours lutté pour la préservation des droits de l’homme et l’instauration de la démocratie en Tunisie, ce qui lui a valu de recevoir en 2015, avec ses partenaires du Quartet du dialogue national, le prix Nobel de la paix.

 


 

Mohamed Lamine Chaabani

25/01/2016

 

*La version courte de ce témoignage a été publiée dans le Courrier de l’Atlas du mois de janvier 2016