Tunisie: ambiguïté et paradoxe du Prix Nobel de la paix | Prix Nobel, Révolution du Jasmin, Huffington Post-Maghreb, Ugtt, Ltdh, Utica, Ordre des avocats, Chokri Belaid, Mohammed Brahmi, Ennhada
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Annamaria Rivera   

Tunisie: ambiguïté et paradoxe du Prix Nobel de la paix | Prix Nobel, Révolution du Jasmin, Huffington Post-Maghreb, Ugtt, Ltdh, Utica, Ordre des avocats, Chokri Belaid, Mohammed Brahmi, EnnhadaL'édition en ligne du quotidien Huffington Post-Maghreb daté du 12 octobre dernier reportait trois informations sur la Tunisie : “deux soldats tués et quatre blessés lors d'affrontements avec les djihadistes sur le Mont Sammama” ; “à El Ouardia, en banlieue de Tunis, un homme soupçonné d'avoir consommé des stupéfiants a été brutalement tabassé par un groupe de policiers, il est mort des suites de ses blessures” ; “à l'hôpital de Sfax, un jeune déshérité est mort lui aussi des suites de ses blessures, trois jours plus tôt il s'était immolé par le feu après la saisie de ses marchandises par des agents de la police municipale”, geste très proche de celui de Mohammed Bouazizi, “l'étincelle qui embrasa la révolution”.

Ces informations, qui n'ont rien d'exceptionnel, résument de manière synthétique un des visages de la Tunisie postrévolutionnaire. Pays qui, comme on le sait, a récemment été récompensé par le Prix Nobel de la paix, attribué au “Quartet pour le Dialogue” : l’Ugtt (l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens), la plus importante organisation syndicale du pays; la Ltdh (la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme); le syndicat patronal, l'Utica (l'Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat) et l’Ordre des avocats.

Le Quartet a reçu le prix Nobel pour avoir contribué à apporter une solution pacifique à la grave crise qui a éclaté suite aux assassinats politiques des deux illustres dirigeants du Front Populaire, Chokri Belaid et Mohammed Brahmi.

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En effet, le dialogue promu par le Quartet a obtenu deux résultats importants : l’approbation de la nouvelle Constitution et l'annonce de nouvelles élections. Vote qui s'est déroulé en 2014 et qui a été remporté par Nidaa Tunes, le parti laïc et libéral considéré par beaucoup comme un recyclage du RCD, le parti unique sous le régime de Ben Ali. Mais sa victoire a été insuffisante pour constituer un nouveau gouvernement ; cette situation, à la surprise générale, a vu naître la coalition avec Ennhada, le parti islamiste, et trois partis mineurs.

Habib Essid, ancien fonctionnaire de taille du ministère de l'Intérieur sous Ben Ali, a été nommé premier ministre. Comme par hasard, un projet de loi a récemment été présenté pour la “réconciliation nationale”. Il permettrait aux anciens dignitaires de la dictature de retourner impunément à leurs affaires. On s’en doute, le projet est vivement contesté par la “société civile”, ou du moins par sa frange la plus authentique. Quoi qu’il en soit, le RCD est toujours bien implanté dans les services de sécurité et dans les points névralgiques du ministère de l'Intérieur, ainsi que dans les systèmes financiers et les réseaux médiatiques.

Sur le site officiel du Prix Nobel,il est écrit que le Quartet a été récompensé, en définitive, “pour sa contribution décisive à la construction d'une démocratie pluraliste en Tunisie dans le sillage de la Révolution du Jasmin de 2011”. Rien que cette motivation, traduite littéralement de l'anglais, révèle une certaine ignorance de la question tunisienne, ne serait ce que pour la maladresse que renferme la formule conventionnelle Révolution de Jasmin (sic).

Mais, comme l'a écrit Yassine Ayari, blogger du Huffington Post-Maghreb, il y a quelque chose de plus important qui nous laisse perplexe : « Le consensus à la mode du Quartet […] apparaît comme une démarche extra-légale qui se substitue à la Constitution […], l'aveu d'une certaine élite de son rejet de la démocratie et du système électoral comme fondement légitime du pouvoir. En effet, pour le citoyen, le débat qui conduit à une décision donnée est tout aussi important que la décision elle-même ».

Certes, pour bien des aspects la Tunisie est un pays admirable, surtout pour sa réactivité démocratique, son sens de la participation civique, son militantisme social et politique, sa vivacité et son innovation culturelles. Bien qu'assiégée par le terrorisme djihadiste, elle est le seul pays du soit disant printemps arabe, qui persévère, avant tout grâce à sa “société civile”, dans la voie de la transition démocratique. Cette “société civile” n'est pas représentée exclusivement ou principalement par le Quartet – qui en est paradoxalement l'establishment –, mais aussi et surtout par une myriade d'associations, de militantes et de militants, de mouvements plus ou moins spontanés qui ont essayé ces dernières années de maintenir en vie l'esprit de la révolution.

// Tunisie : La jeunesse tunisienne et le syndrome de l’autodestruction Tunisie : La jeunesse tunisienne et le syndrome de l’autodestructionMais c'est toujours le même pays où dans les prisons et les commissariats de police on torture encore les gens, en dépit des nouvelles lois adoptées pour combattre la torture : l'OCTT, l'Organisation Contre la Torture en Tunisie, a relevé 23 cas de torture rien qu'en septembre, le chiffre le plus élevé de toute la période postrévolutionnaire. C'est toujours le même pays où les luttes improvisées pour le travail et la dignité, le plus souvent menées par les mêmes jeunes qui ont chassé Ben Ali, sont réprimées brutalement. C'est toujours le même pays qui n'en finit pas de voir ses jeunes égarés se suicider par le feu en signe de protestation : symptôme d'une désillusion et d'un désespoir qui poussent à s'ôter la vie de la manière la plus spectaculaire et la plus atroce possible, ou bien à chercher refuge dans les rangs du djihadisme.

C'est toujours la même Tunisie où le terrorisme, qui frappe quotidiennement, devient le prétexte pour violer les droits de l'Homme les plus essentiels, à l'aide de la nouvelle loi anti-terrorisme antilibérale qui légitime à nouveau la peine de mort. Quant à la liberté d'expression, elle est souvent piétinée, surtout quand ce sont des bloggers, des rappeurs, des militants de radios libres ou autres excentriques qui l'exigent. Ce sont eux, ainsi que les comités des diplômés sans emploi, les associations contre le racisme ainsi que toutes celle qui défendent les droits des femmes, des minorités et des personnes Lgbt, qui auraient mérité ce Nobel pour la “démocratie pluraliste”.

Finalement ce Nobel risque de ne favoriser que les classes dirigeantes, en leur donnant, quelque soit leur action, une légitimité qui n'est pas toujours méritée. Il ne bénéficie sûrement pas aux classes subalternes à qui l'on a confisqué la révolution et qui aujourd'hui, dans un contexte où les inégalités de classe ne cessent de s'accentuer, pâtissent une condition sociale des plus pénibles. Les facteurs en sont nombreux : les politiques d'austérité ; l'augmentation du taux de chômage, essentiellement chez les jeunes diplômés ; l'abandon progressif et constant des régions reculées du littoral ; la fuite des investisseurs et des entrepreneurs étrangers et l'effondrement vertigineux du secteur stratégique du tourisme, à cause des attentats certes, mais aussi de la corruption omniprésente.

Ces problèmes ne seront certainement pas réglés si le FMI venait à accepter la demande tunisienne d'un nouveau plan d'aides, en échange bien sûr d'autres “réformes” néolibérales. D'ailleurs, les négociations avec l'UE pour l'Aleca (l'Accord de libre échange complet et approfondi), qui ont officiellement débutées le 13 octobre dernier, montrent bien qu'une fois de plus c'est le chemin du néolibéralisme qui a été choisi.

En même temps que le jury du Prix Nobel se réunissait pour ses dernières délibérations, un étudiant de Sousse, déjà incarcéré, était condamné le 22 septembre à un an de prison ferme pour sodomie, après avoir passé un examen anal aussi douloureux qu’humiliant. La peine a été infligée en violation de l'article 230 du code pénal, héritage du Protectorat français qui n'a jamais été abrogé malgré la pression des associations qui luttent courageusement pour les droits des personnes Lgbt. En effet, l'homophobie (tout comme le racisme envers les noirs) est enracinée jusque dans les plus hautes sphères de la société tunisienne : une des composantes les plus progressistes du Quartet, la susdite Ldth, sollicitée à plusieurs reprises, a hésité six longues journées avant de prendre parti dans cette affaire scandaleuse.

Imaginez rien qu'un instant que cet étudiant de Sousse, exaspéré par la discrimination et les vexations quotidiennes, décide un jour de rejoindre “clandestinement” l'Italie et, à condition bien sûr qu’il y arrive encore en vie, d'y demander l'asile. À coup sûr on lui montrerait la sortie. « C'est absurde, penseraient les membres de la commission, il ose demander l'asile alors qu'il est le citoyen d'un pays récompensé par le prix Nobel de la paix (et de la démocratie pluraliste) ».

Il n’est pas infondé de penser que ceux qui ont tout intérêt à proclamer la Tunisie comme un des pays les plus sûrs du monde soient les véritables bénéficiaires de ce prix. Certes, depuis longtemps la Tunisie est considérée comme un partenaire idéal par l'Otan, les États-Unis et l’UE. Mais bien plus encore par l'Italie qui a réussit, seulement trois mois après la chute de Ben Ali en avril 2011, à souscrire avec elle un accord inter-gouvernemental pour la sécurité de la Méditerranée et la prévention des trafics illicites”, et pour “combattre le phénomène de l'immigration clandestine en provenance d'Afrique du Nord”. Accord qui a été récompensé par l'envoi, entre 2014 et 2015, de douze patrouilleurs à l'armée tunisienne.

http://antoniomazzeoblog.blogspot.com/2014/09/pattugliatori-italiani-alla-tunisia-per.html

Enfin, aujourd'hui la Tunisie pourrait être très utile pour résoudre la “crise” des migrations et des exodes forcés : en collaborant encore plus au contrôle de nos frontières ; en poursuivant davantage la voie du processus de Khartoum pour bloquer les exodes en direction de l'Italie ; et pourquoi pas en construisant sur son territoire des camps de réfugiés, elle qui conserve aujourd’hui encore une loi sur l'immigration-émigration parmi les plus dures et antilibérales et qui n'a jamais souscrit la Convention de Genève.

Cependant, malgré son ambiguïté et les paradoxes qu'il soulève, il n'est pas exclu que le prix Nobel puisse rendre aux classes subalternes tunisiennes l'orgueil et le courage nécessaires pour revendiquer à nouveau, comme sous la révolution, le travail, l'égalité et la dignité.

 


 

Annamaria Rivera

Traduit de l'italien par Matteo Mancini

(Version modifiée et augmentée de l’article publié par MicroMega Online le 15 octobre 2015)