Shiran Ben Abderrazak, passionné d’écriture  | Shiran Ben Abderrazak, Ebticar, Inkyfada, Machiavel, Guy Debord, Montesquieu
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Rim Ben Fraj   

La jeune génération, projetée sur le devant de la scène avec la révolution, cherche encore son chemin au milieu de la réalité sociale tunisienne. De nombreuses initiatives voient le jour depuis 4 ans. Shiran Ben Abderrazak fait partie de ces lanceurs d’idées.

Kasbah

En 2014, il participe à la publication du livre, en tant que rédacteur en chef et maquettiste) : “El Kasbah ou Fragments d’une révolution”, une initiative née au printemps de 2011 dans un monde virtuel. Le livre est tiré du blog d’un ami.

Kasbah, le livre

Ce premier ouvrage retraçait les moments forts de la révolution à travers des analyses, des témoignages, des récits, des entretiens publiés par la page El Kasbah pendant 3 années et sélectionnés, organisés et agencés par Shiran. La page facebook compte plus de 32 000 fans.

Puis, il auto-édite son deuxième livre “Journal d’une défaite”. Aujourd’hui, il s’attelle à monter une résidence d’artistes à Hammamet, “Dar Eyquem”. Il a décidé de s’aventurer dans un domaine loin d’être rentable et qui demande patience et motivation. L’univers de la culture est difficile en Tunisie.

Collecte en ligne

« Dans ma vie, j’ai trois passions : la littérature, le politique et le théâtre. La culture est, de mon point de vue, principalement politique et le politique dépend du culturel. »

La culture, il s’y plonge à contre-courant depuis qu’il a décidé d’auto-éditer son deuxième livre, “Journal d’une défaite”, un recueil de chroniques écrites entre 2011 et 2013. Un investissement difficile, quand on sait qu’une étude montre, en 2015, que 80% des Tunisiens ne lisent pas.

Pour réussir son pari, il a lancé une campagne de collecte de fonds en ligne pour arriver à financer l’impression du livre en Tunisie et sa campagne promotionnelle. Il a réussit a collecter 1550 euros en 10 jours.

Ce défi ne s’arrête pas là : depuis Avril 2015, il travaille à temps plein sur un projet de résidence d’artistes. Son passage de la critique politique à la culture peut intriguer. Mais pour lui, les deux domaines sont liés.

 

Journal d’une défaite

//Crédit image : Kais Zriba Crédit image : Kais Zriba

Plusieurs chercheurs et écrivains connus comme Taoufik Ben Brik, Olfa Youssef, Raja Ben Slama ou même Youssef Seddik ont essayé d’expliquer les raisons de l’échec révolutionnaire tunisien, difficile donc de se démarquer.

Dans Journal d’une défaite de Shiran Ben Abderazzak, l’auteur semble vouloir, sans cesse, s’excuser, non seulement du fait qu’il a rêvé d’un grand changement mais même d’avoir consacré son temps, ses émotions et son énergie à en parler, à analyser et expliquer.

«Le travail de collecte des textes de « Journal d’une défaite » et la relecture m’ont permis de faire mon travail de deuil, de prendre de la distance et de tourner la page et de continuer mon chemin autrement.»

Pour lui, écrire c’est saisir le moment historique et capturer le vécu et le rendre lisible. Engagé parce qu’il immortalise, il analyse l’actualité politique et surtout, il saisit les moments clés pleins d’émotions pour interpeller et nous pousser a réfléchir sur ce qui nous entoure, comme il l’explique dans le livre.

«Ce texte est un texte assez particulier. C’est un journal. Une éducation sentimentale rédigée à la première personne du pluriel. Le journal d’une descente aux enfers de l’un et du multiple. Le parcours d’une belle âme emplie d’idéaux et de belles théories qui se trouve très soudainement confrontée à la laideur du monde et de la realpolitik.»

Le livre est constitué de chroniques retraçant des moments cruciaux de la période 2011-2013. Il est riche de citations de penseurs politiques, philosophes et romanciers, démontrant le goût de la lecture de l’auteur et son vécu de la situation. On trouve pêle-mêle Machiavel, Guy Debord, Montesquieu…

«Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.» Guy Debord

Entre espoir et désespoir, Journal d’une défaite est une histoire construite comme une symphonie, autour de thématiques telles que la fierté, gloire, doute, espoir, crépuscule…

Publier un livre c’est une aventure, une tentative pour comprendre, décortiquer et exposer “notre échec révolutionnaire”, selon Shiran, il faut le dire à haute voix une bonne fois pour toutes pour ensuite pouvoir passer à autre chose.

Il est vrai que dans journal d’une défaite, nous sommes face à une analyse pertinente de la situation où l’on avance progressivement de l’espoir au désespoir après chaque page. D’après Shiran, c’est ainsi qu’on pourra discerner les raisons de “notre échec collectif”, l’échec la défaite, le désespoir des mots récurrents qui nous met en quelque sorte devant un journal intime où nous sentons sa déception, avant tout.

 

D’une aventure à l’autre

//Crédit image : Kais Zriba Crédit image : Kais Zriba

Shiran a grandi entouré de livres. A 16 ans, il part continuer ses études en France puis s’inscrit en classe préparatoire littéraire, avec une option en sciences politiques.

“Certains professeurs m’ont permis de dépasser les limites, ils étaient les plus inspirants.”

Sa rencontre, en classe préparatoire, avec un enseignant de lettres modernes, à la forte personnalité, bouleversante et inspirante, membre du comité de lecture de la Comédie-Française, renforce son goût de la littérature et du théâtre. Il suit pendant deux ans les atelier de mise en scène que prodigue cet enseignant.

Il termine ensuite une Licence de Lettres Modernes à la Sorbonne, mais déchante : “J’ai découvert que ce n’était pas du tout où je voulais être : le niveau des professeurs était très bas et le système était super-politisé.” Il fonde une troupe de théâtre amateur à la fac et monte une pièce “Jacques et son maître” de Milan Kundera.

A la fin de ses études, il revient en Tunisie, en 2007, où il passe un peu près un an et demi avec l’idée de monter un café théâtre.

«Je voulais faire ça car je voulais proposer quelque chose de différent aux Tunisiens. Proposer une offre culturelle était pour moi une manière d’agir politiquement.»

Un rêve avorté devant les difficultés administratives et la politique de marginalisation de la culture sous l’ère Ben Ali. Une discussion avec un fonctionnaire, alors qu’il essaie de faire les démarches d’enregistrement nécessaires, lui revient en mémoire. “Il a attrapé son verre de café et m’a dit : “Ne te casse pas là tête” l’air de dire qu’ouvrir un café était déjà bien.”

Shiran retourne en France en 2009 et s’inscrit en Master de recherche en Sciences politiques à l’EHESS et commence à enquêter sur le système politique tunisien ou plutôt d’essayer de comprendre “l’étrange” stabilité politique en Tunisie.

Alors qu’il entre en M2, la révolution éclate. Il part dès le 17 janvier 2011 “faire un terrain” avant de se retrouver emporté par le soulèvement. C’est là qu’il écrit la majorité de ses chroniques.

 

2011 : Révolution et plongée dans l’analyse politique

La passion de l’écriture et de l’analyse politique chez Shiran, va largement au-delà du fait de publier ses propos sur son blog ou sur sa page Facebook. Pour forger ses compétences en écriture journalistique, il prend part à des ateliers de formation, ce qui lui permettra de collaborer comme journaliste avec Le Nouvel Économiste, un hebdomadaire national français dans lequel il rédigera des dossiers d’actualité des technologies de l’information.

C’est de ces formations à l’écriture journalistique et de sa rencontre avec Riadh Sifaoui, initiateur du blog “El Kasbah” à Paris, que naîtra la publication du premier livre “El Kasbah : Fragments d’une Revolution.”

 

Dar Eyquem, résidence artistique

//Dar Eyquem à Hammamet. Crédit image : Jellel Gasteli Dar Eyquem à Hammamet. Crédit image : Jellel Gasteli  

Après la parution de son deuxième livre, il est occupé en ce moment par un autre projet totalement différent, la résidence d’artistes “Dar Eyquem”.

“La jonction entre le politique et le culturel, je l’explique simplement, je pense que ce sont des voies et que chaque individu peut en suivre plusieurs. En vérité, il y a eu une sorte de croisement qui m’a permis de passer de l’un à l’autre.”

En Tunisie, le champ politique est saturé et il n’y a plus rien à en tirer, d’après lui. Les modes de représentation cloisonnent les choses et avant de vouloir influencer sur ces modes de représentation, il faut permettre à la création d’autres modes de représentation d’exister, explique-t-il.

«On ne peut pas espérer que les gens puissent imaginer des modes extrêmes si les possibilités sont limitées par un choix entre modernistes et islamistes. Il faut nuancer, il faut rajouter d’autres possibilités, la réalité est plus large. Et le meilleur moyen, c’est la culture.»

L’espace dédié à la résidence d’artiste vient de la proposition de la propriétaire du lieu. La villa est pleine d’histoire et Georges Bernanos y a même rédigé “Les dialogues des carmélites”.

“Elle voulait transformer l’endroit en une résidence d’artistes. J’ai visité les lieux, j’ai imaginé une résidence de théâtre Shakespeare Ettounsi.”

Dans la foulée, Shiran est selectionné pour une formation du Goethe-Institut, pour la gestion de projet culturels, si bien que le projet de résidence prend activement forme et plus d’ampleur.

Actuellement, Shiran est le directeur opérationnel de Dar Eyquem. Cette institution culturelle qui a pour cadre légal le régime associatif, a pour vocation de promouvoir la collaboration artistique par le biais de résidences d’artistes orientées vers les Arts de la Scène, par le biais d’ateliers, de formations et par des expositions.

Le mode de fonctionnement de l’association sera un peu différent du modèle classique : un conseil d’administration qui se chargera de valider la programmation réalisée par une équipe opérationnelle qui prendra en charge aussi la gestion des lieux.

Un conseil artistique élaborera la programmation et la politique culturelle de l’association en collaboration étroite avec la Direction Opérationnelle.

«Si on veut avoir une structure fonctionnelle, il faut suivre un modèle qui marche : celui de l’entreprise.»

Le vaste espace de la villa permettra de diviser la partie scénique et travailler sur des formes théâtrales éclatées, en organisant des balades théâtrales dans le parc avoisinant par exemple.

“Shakespeare Elttounsi”, le texte qui serait écrit pour cette résidence théâtrale, mettrait en scène Rafik, un personnage tunisien qui vit des scènes très banales du quotidien tunisien, mais qui les métamorphose dans son esprit en des scènes classiques du théâtre shakespearien. Ainsi aller acheter du pain chez le boulanger avant la fin de la rupture du jeûne pendant le ramadan deviendrait une scène de bataille digne de celle racontée dans Henri V.

Le but de cette résidence est de permettre la rencontre et le travail entre des comédiens tunisiens avec des comédiens autour d’un texte principalement écrit en derja, dialecte tunisien. Il y aura trois types activités : les résidences d’artistes de création, dédiées à l’art de la scène ; des Workshop et des Masterclass et des expositions d’art visuel.

Le mode de fonctionnement de l’association sera un peu différent du modèle classique : un conseil d’administration qui se chargera de valider D’autres formes de création artistique sont éventuellement envisagées comme la danse, la peinture et le cinéma. Et à terme, le projet devra s’autofinancer à travers les revenus des spectacles, les oeuvres créées au cours des résidences et les jumelages avec d’autres résidences à l’étranger.

 


 

Rim Ben Fraj

15/09/2015

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