Tunisie / Libye: entre terrorisme et guerre civile, les réfugiés libyens pris en étau  | Ebticar, Choucha, réfugiés, Kadhafi, Terrorisme, guerre civile libyenne, Huda Mzioudet, Marilyne Dumas
Tunisie / Libye: entre terrorisme et guerre civile, les réfugiés libyens pris en étau Imprimer
Rafika Bendermel   

 

Parmi les pays qui ont vu une migration à marche forcée dans le pourtour méditerranéen ces dernières années, le cas libyen pourrait faire figure d’exception. En effet, malgré l’exode massif d’environ un million et demi de Libyens au plus fort de la guerre civile, beaucoup ont trouvé refuge en Tunisie, le seul Etat qui a tiré un bénéfice démocratique du printemps arabe. Néanmoins, la menace sécuritaire au pays du jasmin et la guerre en Libye semblent remettre en question ce statu quo. Reportage à Tunis. (Ebticar/Tunisie Bondy Blog)

 

//Le camp de réfugiés de Choucha, à la frontière entre la Libye et la TunisieLe camp de réfugiés de Choucha, à la frontière entre la Libye et la Tunisie

Majoritairement issus de la classe moyenne voire aisée pour certains, les Libyens qui ont fui les violences se sont principalement établis dans les villes côtières de Tunisie telles que Djerba, Gabes, Sfax, Sousse ou encore Monastir et Hammamet. Dans la capitale, ils résident souvent dans des quartiers résidentiels à Manar, Menzah mais surtout à Ennaser, surnommé depuis le « petit Tripoli » tant la démographie de ce quartier « nouveau riche », construit durant la décennie précédente, s’est modifiée ces dernières années, gonflée par l’afflux de ressortissants libyens. Certains habitants auraient même vu un taxi tripolitain sillonné le quartier !

Partagés en grande partie entre khadafistes et thouars (révolutionnaires) à savoir les deux parties qui se sont opposées aux premières heures du soulèvement contre Kadhafi, on ne relève pour autant jusqu’à présent aucun règlement de compte entre les deux anciennes factions rivales en Tunisie. « S’ils s’affrontent ici, ils seront tous renvoyer dans leur pays, raconte Samah, activiste tunisienne, c’est pour ça qu’ils sont aussi calmes. Ceux qui font le plus profil bas ce sont les anciens soutiens à Khadafi, car ils savent qu’ils ne peuvent plus rentrer chez eux ». On peut connaitre l’appartenance d’après la plaque d’immatriculation du véhicule selon le symbole de la « Jamahiriyya » de feu Kadhafi ou le nouveau drapeau libyen y est inscrit.

 

A Tunis, une cohabitation entre détente et crispation

Si l’hospitalité était de mise en 2011, la Tunisie connaissait alors un état de grâce au sortir de la révolution qui a conduit à la chute du dictateur Ben Ali, la situation a bien changé depuis. Les Libyens bénéficient d’une image peu reluisante auprès de l’opinion publique tunisienne : « Les médias n’ont jamais été tendres avec les Libyens. Faits divers, prostitution, image du Libyen riche qui roule en grosse voiture à Sousse, Sfax ou Tunis, tout cela fait qu’il est mal perçu par les Tunisiens. Dans le sud c’est très différent, ils sont très bien intégrés mais au nord c’est le choc culturel pour les Libyens qui sont issus d’une société très fermée. Quand ils arrivent à Tunis ils sont confrontés à une vie à l’occidental très différente de la leur » raconte Huda Mzioudet, journaliste tunisienne qui a travaillé en Libye ces deux dernières années.

Bien que voisins, c’est l’incompréhension mutuelle qui caractérise de plus en plus les rapports entre Libyens et Tunisiens. « Au début nous les avons accueillis sans problème mais avec le temps le comportement de certains hommes à l’égard des femmes tunisiennes qu’ils prennent pour des « filles faciles » car plus émancipées que les Libyennes, est devenu problématique confie Meriem, jeune tunisienne. Soit ils sont conservateurs et très respectueux, ils ne regardent même pas les femmes, soit ils sont très jeunes et sans gêne avec les femmes tunisiennes ».

Par ailleurs la présence des Libyens ne pose pas toujours problème, pour certains c’est une occasion de tirer profit. En premier lieu pour les propriétaires de logement qui n’hésitent pas à pratiquer des prix largement supérieurs à la moyenne du marché provoquant ainsi une flambée des loyers. Abdallah Mabrouk, traducteur libyen au sein d’une organisation onusienne est installé à Tunis depuis moins d’un an : « Je n’arrive pas à trouver de propriétaire honnête. Si tu es Libyen c’est comme ça, ils pensent que nous avons les moyens de payer et que nous sommes tous riches, mais ce n’est pas le cas. La semaine dernière deux familles libyennes ont été mises à la rue car elles ne pouvaient plus payer leur loyer » confie-t-il dépité.

Cependant l’étape tunisienne n’est pas toujours une épreuve difficile pour les Libyens réfugiés. Aya Amead et Firas Salah travaillent tous deux à la BBC Media Action Libye depuis novembre 2014. A l’origine Firas est dentiste et Aya a étudié l’informatique. Ils sont arrivés dans le secteur médiatique un peu par hasard, au détour d’une opportunité. Une quinzaine de jeunes Libyens se sont inscrits dans le projet mené par la BBC Media Action dont l’action au départ consistait à mener une série de formations en journalisme de télévision. Autodidactes, les participants sont se formés tour à tour à la production, au montage, au graphisme ou encore au cadrage. Petit à petit le projet a pris de l’ampleur pour devenir par la suite une web TV qui produit actuellement 1h30 d’émission quotidienne.

« Nous sommes conscients que nous véhiculons une mauvaise image. Pour cela, nous devons organiser un événement public et festif en direction des Tunisiens afin de montrer autre chose de nous » reconnait Firas Salah.

 

Terrorisme en Tunisie et guerre civile libyenne, l’incertitude domine chez les réfugiés libyens

Conséquence de l’instabilité politique et sécuritaire de plus en plus forte dans le pays, ces derniers mois de nombreux Libyens ont décidé de quitter la Tunisie. «Quand Fajr Libya, un groupe djihadiste, a pris Tripoli il y a plusieurs mois, beaucoup d’activistes ont pris la fuite pour la Tunisie mais depuis les attentats en Tunisie, nombre d’entre eux ont quitté Tunis», indique Mathieu Galthier, journaliste français en Libye depuis trois ans également.

Certains chanceux ont pu obtenir le fameux sésame qui permet d’entrer dans l’espace Schengen, d’autres se sont installés en Egypte, d’autres encore ont préféré rentrer chez eux malgré le conflit armé qui sévit.  « Depuis le kidnapping de Tunisiens en Libye puis les deux attentats du Bardo (23 mars) et de Sousse (28 juin) la tension est plus fortement ressentie par les Libyens qui hésitent à se rendre à Tunis. Les contrôles sécuritaires à leur encontre se sont renforcés. Ils se sentent plus surveillés et rançonnés par la police. S’ils sont accompagnés d’une Tunisienne ou s’ils ont commis une infraction légère, ou même parfois pour rien, ils doivent toujours payer » décrit Maryline Dumas, journaliste française qui couvre la Libye depuis trois ans.

Une discrimination qui ne dit pas son nom car tacite. Elle ne se manifeste pas de façon violente mais elle est prégnante lors des contrôles de police. Si de nombreux Tunisiens dénoncent ces pratiques peu déontologiques à leur encontre de la part des forces de sécurité, celles-ci sont quasi systématiques lorsqu’il s’agit de Libyens : « Ya farho bina » (on fait leur bonheur pourrait-on traduire) est la phrase à la mode à Tripoli pour qualifier le comportement des policiers et douaniers tunisiens envers eux. « Le souci est qu’ils n’ont pas un gouvernement qui puisse les défendre. Mais depuis un mois la situation a un peu changé car depuis l’attentat de Sousse les touristes occidentaux font défaut, du coup les Libyens viennent combler le déficit, encore plus que les Algériens. La Tunisie a besoin des Libyens alors la pression redescend. Ce sont surtout des familles assez traditionnelles qui viennent » souligne Houda Mzioudet, journaliste freelance.

Difficile de savoir combien de Libyens résident actuellement en Tunisie, le gouvernement tunisien comptabilise les entrées mais pas les sorties, même quotidienne, ce qui fausse l’estimation quant à leur nombre. Le chiffre oscille parfois du simple au double selon les ministères. Estimés à un million et demi au plus fort de la crise libyenne soit 25% de la population, ils seraient cent mille aujourd’hui selon une affirmation du consul libyen en Tunisie, Abderrazzek Bousnina le 26 juin dernier.

« La Tunisie est quasiment la seule porte ouverte pour quitter la Libye et essayer d’aller ailleurs ? » précise Marilyne Dumas.

//Réfugiés à la frontière entre la Tunisie et la Libye. (Photo : Emilio Morenatti)Réfugiés à la frontière entre la Tunisie et la Libye. (Photo : Emilio Morenatti) 

Nouveau gouvernement en Tunisie : vers une rupture du dialogue avec la Libye?

Bien plus que les incidents du quotidien, les crises politiques successives viennent exacerber les relations déjà tendues entre individus. Les attentats commis en mars et juin dernier, les plus sanglants de l’histoire de la Tunisie, ont assombri le climat sécuritaire et économique très fragile, en ciblant directement le tourisme, pilier d’une économie tunisienne traversée par la crise. Bien que les auteurs des attaques soient tous de nationalité tunisienne, c’est indirectement le conflit en Libye que l’on estime responsable de la déstabilisation.

Des accusations à peine voilées venues du président tunisien, Béji Caïd Essebsi, établissaient un lien de causalité entre terrorisme en Tunisie et les différents conflits armés libyens. Vue du pays voisin la situation est perçue très différemment. En effet, si l’heure est à la guerre civile, la seconde en l’espace de quatre ans, la plupart des attaques djihadistes en Libye sont le fait de Tunisiens selon plusieurs sources journalistiques sur place. Le « pays du jasmin » s’est illustré de manière dramatique ces dernières années en devenant le premier pourvoyeur de combattants au sein de l’organisation terroriste Daech, qui sévit en Irak, Syrie et Libye. « Il y a une très forte colère chez les Libyens et un sentiment d’injustice. En Libye la majorité des terroristes sont Tunisiens, les attentats suicides qui y sont commis sont principalement le fait de Tunisiens » ajoute Houda Mzioudet.

Dans un rapport de l’ONU en date du 10 juillet dernier, il est fait état de 1500 combattants tunisiens s’entrainant sur le territoire libyen avant de rejoindre d’autres zones de combat telles que la Syrie ou l’Irak.

Cet été, l’actualité a connu un nouveau rebondissement. La presse tunisienne a fait état de la construction d’un mur de sable qui doit s’étendre sur une longueur de 168km pour un total de 520 km de frontière tuniso-libyenne. La zone perméable fait l’objet de nombreux trafics et notamment celui des armes. Le mur n’est qu’une solution à court terme qui risque de déclencher de nouvelles tensions dans le sud car une grande partie des habitants vivent de la contrebande à défaut d’autre chose. A Ben Guerdane par exemple, dernier poste frontière encore ouvert, les habitants estiment la décision contreproductive. Elle accentue ainsi le sentiment d’abandon des Tunisiens du sud à l’égard de la capitale. En situation de précarité, leur survie repose essentiellement sur le commerce avec la Libye.

Avec le temps le fossé se creuse de plus en plus entre les deux pays pourtant voisins. L’absence de communication s’est renforcée depuis l’arrivée de l’actuel gouvernement au pouvoir en Tunisie depuis décembre dernier.

On peut citer par exemple la décision du gouvernement Essid d’ouvrir deux ambassades sur le sol tunisien représentant les deux gouvernements libyens, celui de Tripoli à l’ouest et celui de Tobrouk à l’est, dont l’opposition parfois armée paralyse les institutions politiques libyennes et permet ainsi à l’organisation terroriste Daech de s’agrandir et de consolider son pouvoir. « Cette décision a mis en colère les Libyens car c’est une reconnaissance des deux gouvernements alors que les Libyens n’ont pas eu leur mot à dire » s’irrite Abdallah Mabrouk.

« Le sentiment anti-libyen est aussi lié au gouvernement actuel qui a failli sur de nombreuses questions. Ennadha avait mieux su gérer la Libye. En trois ans sous la gouvernance des islamistes en Tunisie, on n’avait noté qu’un seul incident, à savoir l’enlèvement de diplomates tunisiens. Ennahdha avait obtenu leur libération rapidement après avoir établi des relations avec toutes les factions du pays. L’actuel gouvernement se comporte comme si la Libye n’était pas sa voisine » décrypte Huda Mzioudet. A noter également, le renvoie de l’ancien ambassadeur tunisien en Libye qui avait réussi à tisser des relations avec toutes les parties libyennes.

Le terrorisme en Tunisie et l’instabilité politique en Libye sont intrinsèquement liés. Pourtant ici à Tunis on ne semble pas toujours prendre la mesure de la situation car seule une solution politique négociée sur un plan régional (Algérie, Tunisie, Libye) permettrait de sortir la Libye de la crise tout en ramenant la sécurité au Maghreb.

Le dialogue plutôt que la rupture, voilà qui arrangerait les affaires de tous.


Rafika Bendermel