Tozeur: «Le tourisme jusqu’à présent, nous l’avons subi plutôt que choisi» | Ebticar, Tozeur, Karem Dassi, Ben Ali, tradition, tourisme saharien, économie touristique
Tozeur: «Le tourisme jusqu’à présent, nous l’avons subi plutôt que choisi» Imprimer
Rafika Bendermel   

//Boutique souvenir Tozeur / Photo D.R.Boutique souvenir Tozeur / Photo D.R.

 

Samedi, jour de marché à Tozeur. Le long de la rue principale, des stands de fripes bordent le trottoir. A deux pas de la station de louage, la foule se presse. Mais en cette période hivernale, haute saison touristique en temps normal, pas de vacancier à l’horizon. Les événements politiques de ces dernières années ont fait fuir les touristes européens.

 

Le vent de sable se lève. Difficile alors de déambuler dans la ville. La Médina offre un abri aux assauts du Hjaj (bourrasque de sable). Le centre historique est également vide de visiteurs. Au détour d’une zenga (dédale) les boutiquiers attendent des clients qui ne viennent pas. Ils ferment plus tôt que prévu.  Derrière les sourires et l’accueil qui se veut être une tradition, on peut lire le désœuvrement. La flambée des années Ben Ali a laissé une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Depuis quatre ans, près de la moitié des palaces ont fermé.

 

Assis derrière son bureau, Karem Dassi, président de l’association de Protection de la Médina, également professeur de géographie, tire en bilan sans concession sur les abus commis par des promoteurs, loin d’être des professionnels du métier. «Des prédateurs soutenus par Ben Ali, confie-t-il. Le tourisme jusqu’à présent nous l’avons subi plutôt que choisi ».

Fin des années 1980, certains hommes d’affaires, et en premier lieu le président Ben Ali, décident de faire de Tozeur un haut lieu de villégiature hivernale, en appliquant dans la région les mêmes méthodes de développement qui a fait le succès du tourisme balnéaire sur la côte sahélienne. La ville qui vivait au rythme du tourisme saharien traditionnel - le premier hôtel date des années 1920 - porte d’entrée pour méharée dans le désert, voit son mode de vie bouleversé.

 

De nombreuses infrastructures sont créées de manière incontrôlée, provoquant une flambée des prix. « Ces ilots d’extraterritorialité ont défiguré le paysage. Surtout la zone touristique coupée de la ville et de ses habitants » renchérit Karem Dassi. A l’image du terrain de golf construit sur cinq hectares, qui n’a jamais été rentabilisé, dans un climat désertique où l’eau se raréfie. Dans ce développement à deux vitesses, le quartier des hôtels de luxe jouxte les bidonvilles.

 

Pris dans une spirale de l’endettement, les propriétaires ont fermé boutique, les banques ont saisis,  laissant de nombreux employés au chômage. « Nous avons souffert des lobbys du tourisme balnéaire. Le tourisme de masse n’est pas adapté à Tozeur. Ce qui marche ici c’est un tourisme de standing » signale Karem Dassi.    

En effet, certaines maisons d’hôtes voient leur carnet de réservation complet jusqu’au printemps. Des bungalows loués 200 dinars la nuit, on en compte une quinzaine, attirant une clientèle plutôt aisée.

 

Une jeunesse déracinée, le regard tourné vers l’Europe.

Wahid, reporter dans une radio, s’improvise guide. L’affiche jaunie de l’hôtel Continental surplombe l’entrée de la route touristique. Le palace, obtenu dans des conditions douteuses par Sakr El  Materi, gendre de Ben Ali, a été saisi par l’Etat. Tombé en ruine, alors qu’il n’est fermé que depuis quatre ans, des chiens errants y ont élus domicile. Dans le hall principal jonché de débris, deux hommes ont aménagé un espace, une petite table, un réchaud pour le thé. Ils sont les gardiens des lieux, engagés par le gouvernorat pour monter la garde. De ce quatre étoiles, il ne reste que les murs. Mousse et mauvaises herbes tapissent le fond de la piscine. Fenêtres, portes, dallage -tout ce qui peut être réutilisé- a disparu. Pour l’heure, personne ne sait ce qu’il en adviendra.

 

A l’image du palace en ruine, la jeunesse qui a grandi sous l’ancien régime, paie le prix de cette course immodérée vers la consommation. Attirés par le boom économique et la vague de touristes venus d’Europe, de nombreux jeunes, qui rêvaient de plier bagage en épousant une européenne de passage, ont délaissé la culture traditionnelle du palmier, symbole de l’identité régionale. Cette perte des repères, beaucoup la vivent mal aujourd’hui. Pour certains, le legmi, un alcool local à base de sève de palmier fermenté, permet de tuer le temps, le cannabis également. Une petite minorité pratique des événements culturels ou le sport, précise Wahid. 

 

Au Chakwak, bar huppé au sein de la palmeraie, Wahid ne touche pas à son thé.

« C’est difficile de vivre dans une société conservatrice quand tu rêves de changements. Je fais beaucoup de sacrifices pour rester journaliste à Tozeur ». Diplômé d’anglais, il arrive « par hasard » dans le journalisme en 2011. Malgré un salaire insuffisant il refuse de partir, à l’instar de nombreux jeunes exilés vers la capitale, où travail et loisirs sont plus accessibles. Wahid croit à un renouveau dans sa ville. Actif au sein de l’Union des diplômés chômeurs, il tente de « faire bouger les choses ».

 

Attirer des visiteurs de l’intérieur du pays

Tirant la leçon de l’échec du tourisme de masse, c’est une prise en main qui s’est amorcée depuis plusieurs mois. Les acteurs locaux veulent privilégier un « tourisme de qualité » en redonnant vie à leur patrimoine, qui a fait le succès de la région au commencement du tourisme saharien dans les années 1960.

 

Les habitants nettoient eux-mêmes les rues. Des événements culturels attirent de plus en plus les locaux, à l’exemple du Festival des Oasis de Tozeur, qui tient son plus grand succès lors de la 36e édition en décembre dernier. Une réussite en grande partie dû à l’engagement de l’ancien maire, Abderrazak Cheraït, devenu député depuis.

Karem Dassi croit lui aussi à un renouveau du tourisme. « Nous ne voulons plus de structures centralisées. Les régions doivent se développer elles-mêmes ». Son association, appuyée par les autorités locales, assure la formation de diplômés chômeurs pour devenir guides professionnels ainsi qu’un projet d’atelier broderie pour les jeunes filles, avec au bout la possibilité d’un partenariat avec une entreprise pour exporter à l’international.

 

A Dar Dada, un restaurant prisé par les touristes, Kamel, le gérant raconte comment il s’est adapté à la chute de l’activité : « Ce sont surtout des Tunisiens qui viennent. Dans notre restaurant, nous avons modifié la carte pour attirer une clientèle tunisienne et des locaux. Il y a de moins en moins d’Européens qui viennent ».

Les événements culturels de ces derniers mois ont redonné un souffle, timide pour le moment mais la volonté de changement est bien présente. « La société civile s’est réveillée, en partie grâce aux femmes. Ce sont elles qui ont le vrai pouvoir. Grâce au tissage, elles font vivre les familles. Le palmier, c’est la vraie richesse » conclue Karem Dassi.

Replacer la culture locale au centre du développement, en valorisant ce que l’on trouve à Tozeur uniquement. Voilà le pari entrepris par les Tozerois.  

 


 

Rafika Bendermel

15/04/2015