Terrorisme en Tunisie: Faut-il réprimer la jeunesse radicalisée? | Tunisie Bondy Blog, orces sécuritaires, terrorisme, Musée national du Bardo, Gafsa, Kasserine, Sidi Bouzid
Terrorisme en Tunisie: Faut-il réprimer la jeunesse radicalisée? Imprimer
Rafika Bendermel   

Répondre à la violence par la violence semble être une solution souvent privilégiée par les forces sécuritaires, cibles premières du terrorisme. Cependant, le défi sécuritaire auquel fait face le pays est une épreuve pour ses institutions nouvellement démocratiques. Entre prévention et répression, quelle stratégie privilégier ?

 //Quand certains lisent le Coran à l'envers... / Caricature de Kadour  pour le Tunisie Bondy Blog.Quand certains lisent le Coran à l'envers... / Caricature de Kadour pour le Tunisie Bondy Blog.

Pour la première fois depuis la révolution de janvier 2011, des civils ont été la cible de violence terroriste et ce au cœur de la capitale, au Musée national du Bardo, à deux pas de l’Assemblée des Représentants du peuple (ARP) le 18 mars 2015, à Tunis. Deux individus ont fait feu contre un bus de touristes venant de la Goulette, port de débarquement des bateaux de croisière, ils sont ensuite entrés dans le musée. L’attaque, revendiquée par Daech sur les réseaux sociaux a fait au total 20 victimes (dont 18 touristes et 2 agents des forces de l’ordre tunisiennes).

L’assaut est survenu le jour-même où un projet de loi était discuté à l’ARP sur la lutte contre le terrorisme. Hasard du calendrier ou volonté de faire pression, l’attentat contre les civils aura sans doute des conséquences sur les débats et les contours de la nouvelle règlementation antiterroriste.

Comme après chaque attaque, l’émotion et la colère passée, une question reste en suspens. A savoir comment lutter efficacement contre le terrorisme sans porter atteinte aux libertés publiques ? 

La misère sociale, terreau de tous les extrêmes

La lutte contre ce fléau suppose un système de renseignement efficace. L’une des limites du renseignement en Tunisie relève du fait qu’un individu disposant d’informations n’aura pas toujours le réflexe de contacter les autorités. A Gafsa, Kasserine et Sidi Bouzid, nous avons tenté d’enquêter sur l’émigration clandestine des Harragas, nous confrontant au silence de certains témoins. Dans ces régions, le départ de nombreux jeunes s’est accéléré ces derniers mois, certains vers l’Europe, d’autres, empruntant les mêmes voies d’évasion, vont en Syrie, en Irak ou en Libye.

Le désœuvrement des jeunes, très fort dans les quartiers populaires, rend facile leur embrigadement. Abdallah, père de Selim (prénom d'emprunt)  21 ans, s’est battu durant une année pour que son fils ne tombe pas entre les mains d’un « émir » auto-proclamé qui s’est approché de lui à Gafsa. Sorti du système scolaire, très pratiquant,  Sélim fréquente parfois la mosquée. Le fils d’Abdallah était une cible de choix pour ces réseaux. Abdallah a décidé de l’envoyer à Sousse, dans une « école qui coûte cher » pour l’éloigner.

Comment faire alors pour que des jeunes comme Selim ne tombent pas entre les mains des réseaux takfiristes (salafisme de combat) ?

« Il y a des gens qui ne veulent pas parler, ils ont peur. Même ceux qui ont été manipulés et qui sont revenus ont peur » assure Adel,professionnel du secteur socio-éducatif à Gafsa. Il faut les aider, mettre en place un système de prise en charge psychologique ».

 

Les limites de la torture

Si certains se prononcent pour le recours à la torture dans le cas de la lutte contre le terrorisme, cette pratique s’avère souvent contre productive à plusieurs points de vue. Bien qu’elle puisse donner des « résultats », certains rapports publiés sur le sujet (Guantanamo par exemple) indiquent que la torture a joué un très faible rôle dans la lutte contre le terrorisme. Il arrive même que les individus torturés ne sachant rien sur l’affaire donnent de fausses informations dans le but de faire cesser la torture. N’oublions pas que des citoyens meurent encore sous la torture en Tunisie, et ce sans être en relation avec une entreprise terroriste.

Dans certains quartiers populaires et notamment dans le « triangle de la pauvreté » que représentent Gafsa-Kasserine- Sidi Bouzid, beaucoup sont au courant de certaines affaires liées au terrorisme mais très peu osent parler. C’est un peu le silence qui règne au sein de nombreuses familles qui apprennent que leur fils est en Syrie ou en Libye pour se battre. De fait elles ne contactent pas toujours les autorités. Par crainte d’être soupçonnées de complicité avec le risque d’être torturés lors de l’interrogatoire. Une autre raison réside dans le fait que si le fils revient, il risque d’être arrêté s’il est dénoncé par sa famille, et donc « interrogé ». Ici la pratique de la torture par les autorités joue un rôle extrêmement contre-productif car empêchant l’information de circuler. Sans parler de la protection des témoins loin d’être efficace.

Le risque zéro n’existe pas, c’est un fait. Par ailleurs nous n’avons jamais été dans des sociétés où la surveillance de la population soit aussi élevée.

 Il reste difficile d’empêcher la survenance d’un attentat. De fait, le contrôle total d’une population ne peut empêcher le déploiement du terrorisme, ce mal moderne. Lorsque l’on regarde le glissement effectué par les Etats-Unis sur la question des libertés individuelles ces quinze dernières années, les nombreuses atteintes au droit, le recours à la torture parfois contre des citoyens américains n’a pas empêché la propagation du takfirisme. Bien au contraire, il ne s’est jamais aussi bien porté.

Les menaces contre la Tunisie ciblent directement la démocratie naissante. Dans une période d’ouverture de la justice transitionnelle, renouer avec les pratiques des années sombres du régime Ben Ali fragiliserait le processus en cours, objectif direct des terroristes, à savoir l’affaiblissement de l’Etat. Et un Etat faible aura recours à la violence quand un Etat fort s’appuiera sur ces institutions pour dépasser les crises. Il est donc essentiel que la lutte contre le terrorisme ne l’emporte pas sur le respect de l’Etat de droit. Il ne faut pas céder à l’urgence de la situation.

La prévention plus que la répression

Plusieurs solutions peuvent être appliquées en vue de garantir la sécurité des citoyens. Tout d’abord l’amélioration du contrôle aux frontières dont la porosité, maintes fois pointée du doigt, notamment dans plusieurs rapports de l’International Crisis Group, doit être une question gérée au niveau régional (Algérie, Tunisie et Libye) en vue d’endiguer la circulation des armes et des individus dangereux. Privilégier un  règlement politique comme le souhaitent l’Algérie et la Tunisie sur la question libyenne est fondamentale. Le recours à la violence depuis 2011 n’a fait qu’accentuer l’insurrection en Libye et le morcèlement de cet immense territoire entre différents clans. Notons également la corruption d'agents des douanes aux frontitères.

Les djihadistes et les contrebandiers s’étant associés dans certains endroits en Tunisie où l’Etat n’a aucune prise, lutter contre la contrebande permettrait d’enrayer le trafic d’armes qui s’est développé depuis la révolution de 2011. De même que pour le conflit libyen, une solution pacifique pour endiguer l’économie parallèle est à privilégier en instaurant des « zones franches » en vue de ramener la contrebande vers l’économie légale.

Plus difficile mais tout aussi important est de proposer des perspectives d’avenir aux jeunes, déçus du peu de bénéfices qu’ils ont tiré de la révolution, alors qu’ils ont joué un rôle de premier plan. Redonner de l’espoir aux jeunes doit être une priorité des politiques publiques.

La nature ayant horreur du vide, certains profitent de la détresse des jeunes et leur promettent un passeport pour le paradis s’ils s’engagent dans le djihad en Syrie, convaincus que leur bonheur n’est pas dans cette vie, ni dans leur pays. Pour cela la vigilance est de mise s’agissant du prêche de certains imams auto-proclamés qui agissent en dehors de toute légalité et sans autorisation du Ministère des Cultes. A Sidi Bouzid, entre 2011 et 2014, un véritable bras de fer a été engagé entre les habitants et des individus prêchant un « islam des pauvres » divisant les familles et rejetant toute autorité. Une prise en main par la communauté locale a permis de récupérer les mosquées entre les mains de salafistes radicaux.

La prévention plutôt que la répression, plus difficile est la voie mais plus durables sont les résultats. La jeunesse tunisienne a certes droit à une vie digne, et pour cela il faut l’accompagner.



Rafika Bendermel

Article paru dans Tunisie Bondy Blog