Comment les habitants ont reconquis les mosquées de Sidi Bouzid, entre les mains des salafistes | Ebticar, Rafika Bendermel, Tunisie Bondy Blog
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Rafika Bendermel   

Comment les habitants ont reconquis les mosquées de Sidi Bouzid, entre les mains des salafistes | Ebticar, Rafika Bendermel, Tunisie Bondy Blog

Trop brillante pour rester dans l’ombre, Sidi Bouzid a été l’objet de nombreuses convoitises depuis la chute de la dictature. A l’instar des salafistes, bien conscients qu’avoir prise sur cette ville symbole de la révolution, au coeur des régions intérieures, leur permettraient à eux-mêmes d’étendre davantage leur influence dans le pays.

En juin dernier déjà, Thameur Baccari, la trentaine tout juste, confiait sur le chemin pour arriver au local de son association d’étude coranique dont il est l’un des responsables, que décision avait été prise de mettre des barreaux pour en renforcer l’entrée: ”Nous ne sommes plus sûrs d’être en sécurité” expliquait-il alors.

Trois mois plus tard, en septembre,c’est tout sourire qu’il arrive au complexe culturel du 17 décembre de Sidi Bouzid, avec ces premiers mots: “ça y est, on a repris presque toutes les mosquées, il ne leur en reste qu’une”.

La ville de Sidi Bouzid a été le théâtre de nombreux événements violents. Entre jeunes radicalisés, nourris par une lecture littérale de la religion musulmane, souvent simpliste, au point qu’elle en devenait dangereuse. Le contexte s’y prêtait dans la mesure où la pratique cultuelle, contrôlée sous l’ancien régime, devenait à nouveau possible. Cet article ne pointe pas les porteurs de kamis et de barbe, libre de se vêtir comme ils le souhaitent, mais le recours à la violence, justifiée par une interprétation biaisée du Livre, pour imposer leur propre lecture de la société islamique.  

 

Comment les habitants ont reconquis les mosquées de Sidi Bouzid, entre les mains des salafistes | Ebticar, Rafika Bendermel, Tunisie Bondy BlogD’où viennent les salafistes de Sidi Bouzid?

Rencontre avec Jilani Omri, imam et président de l’association régionale des Imams à Sidi Bouzid. Dans la cour du Centre culturel, il participe à une formation intitulée “Leaders musulmans et démocratie” à l’initiative de l’Association Méditerranéenne pour le Développement Économique.

Depuis la révolution, qu’est-ce qui a changé pour vous en tant qu’imam?

“La liberté d’expression. Avant on ne pouvait pas parler, les imams étaient persécutés. Il fallait soutenir le RCD pour être imam. Notre discours était dicté. Aujourd’hui nous sommes libres mais avant j’étais interdit. Depuis la plupart des “imams du RCD ont été dégagés”.

Pour comprendre les origines de la violence de ces groupes, Omri Jilani remonte aux événements de la montagne Slimane en 2006. Une attaque armée révélatrice des failles du système sécuritaire sous Ben Ali. Elle marque un tournant dans les esprits. Le phénomène du salafisme n’est en fait pas apparu avec la révolution. Depuis plusieurs années déjà, les contingents de groupes armés actifs dans les conflits du Proche-Orient se composent en grande partie de Tunisiens, un pourcentage très important au regard de la démographie du pays, peu peuplé en comparaison d’autres Etats de la région qui comptent aussi des combattants partis faire le “djihad”, à l’instar du Maroc, de l’Algérie ou de l’Arabie Saoudite.

“Ce sont de jeunes ignorants, ils n’ont jamais reçu un enseignement” affirme l’imam Jilani qui lui-même est élève au sein de l’association de Thameur. “On apprend toute sa vie” se justifie-t-il avec malice. Il a 62 ans.

Sous Ben Ali, l’enseignement de la religion était contrôlé, voire même interdit. Les imams réfractaires étaient persécutés. L’instruction religieuse se faisait parfois via des chaînes de télévisions satellitaires, d’obédience wahabite (Arabie Saoudite notamment). Dans les prisons également, une interprétation radicale des textes coraniques avait cours, un fait qui revient souvent dans les témoignages d’habitants de Sidi Bouzid. “Beaucoup de jeunes délinquants sont devenus, à leur sortie de prison, salafistes” indique Thameur.  

 

Entre 2011 et 2013, une période d’ascension des salafistes.

“Après la révolution, ils ont utilisé un discours qui attirait les gens, les jeunes surtout. L’Etat était absent. Ils s’occupaient de la gestion de l’ordre, ils patrouillaient dans les rues, dans les souks car c’était une période d’insécurité. Même dans certains lieux ils rendaient la justice comme c’est le cas à Bizerte” continue Omri Jilani.

“Mais petit à petit, quand ils ont gagné la confiance des gens, ils sont devenus plus agressifs. Ils ont fait fermer les débits de boisson. Ils ont même brûlé un commissariat”.

En 2012, plusieurs affrontements entre salafistes et vendeurs d’alcool sont recensés. Un hôtel qui vendait de l’alcool a été saccagé, le propriétaire a mis la clé sous la porte. Les mosquées de la ville n’étaient pas en reste: 

“Entre 2012 et 2013, ils les ont conquises par la violence physique ou par le nombre. Ils ont frappé des gens, des vieux, parfois même avec des Corans! Ils m’ont aussi giflé. Ils tenaient des discours en soutien à Al Qaïda. Abou Yadh est même venu deux fois à Sidi Bouzid”.

 

Comment ont-ils réussi à gagner la confiance des gens? “Ils ont pratiqué le clientélisme, ont joué un rôle social en finançant parfois la totalité de mariages. Ils ont aussi organisé des mariages mais ils sont illégaux, sans contrat reconnu par l’Etat tunisien”.

 

2014, la "reconquête" des mosquées par les habitants.

En janvier, le vote de la nouvelle Constitution marque un cap important, Ennahdha, le parti islamiste, au pouvoir depuis deux ans quitte le gouvernement, il est remplacé par une équipe dite de “technocrates”. Ce changement est vécu comme un “soulagement” pour ceux qui estiment qu’Ennahdha a favorisé - du moins non lutté contre - ces mouvements radicaux.

A Sidi Bouzid, en mai 2014, sur les dix mosquées que compte la ville, six étaient entre les mains de salafistes. A l’heure de la prière, les Bouzidis, pour se “démarquer”, fréquentaient les quatre mosquées restantes. “Nous étions très nombreux, certains priaient dehors car il n’y avait plus de place à l’intérieur”.

La reconquête s’est faite avec le soutien de l’Etat. “Nous avons fait une pétition auprès de deux mosquées, nous avons réuni plusieurs centaines de signatures. Puis nous sommes allés voir le gouverneur pour lui dire que nous ne voulions plus des salafistes. Enfin à Tunis nous avons rencontré le nouveau Ministre des Affaires religieuses.”

La réaction des autorités ne s’est pas faite attendre. Les policiers ont alors contrôlé les mosquées, les imams qui n’avaient pas de certificats ont été interdits de prêche.

Plus discrets aujourd’hui, certains ont rasé leur barbe. Tous les leaders sont en prison à l’exception d’un, selon Thameur. Une manifestation non autorisée au mois de juin s’est soldée par plusieurs arrestations.

“Ils n’ont plus le respect des aînés, ils ont divisé les familles, retourné les enfants contre leurs propres parents. Plusieurs dizaines sont partis en Syrie, des collectes étaient organisées dans les mosquées pour financer les voyages. Ils utilisent les mêmes réseaux de circulation que les Harragas, les clandestins qui tentent leur chance pour l’Europe.”

Pour recréer le lien entre les fidèles, brisé par les évènements, Thameur prône “la résistance par le savoir, pas par la force. Notre religion prône le pardon, la tolérance et la violence y est interdite. Aujourd’hui le combat c’est l’éducation, c’est ce que nous faisons dans notre association.”

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L’Association Coranique régionale de Sidi Bouzid dans laquelle s’active Thameur est la seule dans le gouvernorat habilitée à former et donner des certificats aux imams afin qu’ils puissent exercer. Cette habilitation est octroyée par le Ministère des Affaires religieuses.

Les élections de 2014 soulèvent des interrogations pour les élèves et responsables de l’association. Il y va de même pour certains imams de la ville qui craignent une nouvelle répression, si d’aventure les enjeux sécuritaires créent à nouveau la psychose dans le pays.  Ils craignent également les amalgames possibles entre pratique religieuse et extrémisme religieux, sur fond d’omniprésence médiatique du djhadisme international.

Pris en étau entre potentielle répression étatique et agression de groupes religieux radicalisés, ils sont dans l’attente.

 


 

Rafika Bendermel

Crédits Photos: Paolo Kahn

23/01/2015

 Article publié dans Tunisie Bondy Blog