La vie associative en Tunisie | Khaldounia, Béchir Sfar, collège Sadiki, Habib Bourguiba, Bchira Ben Mrad, Ben Ali, Sidi Bouzid, Medit, Yamina Thabet, Human Rights Watch
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Jalel El Gharbi   

En Tunisie, la vie associative est ancrée dans l’histoire du pays à telle enseigne que certaines associations pourraient être classées patrimoine immatériel du pays. Nous pensons à des associations aussi prestigieuses que la Khaldounia fondée en 1896 par le réformateur Béchir Sfar (1917-1865), un fin lettré versé en histoire et en sciences humaines.

La vie associative en Tunisie | Khaldounia, Béchir Sfar, collège Sadiki, Habib Bourguiba, Bchira Ben Mrad, Ben Ali, Sidi Bouzid, Medit, Yamina Thabet, Human Rights Watch

Le programme de la Khaldounia est emblématique. A lui seul, il dit ce qui nous semble être la principale option culturelle du pays : faire la synthèse de l’enracinement culturel et de l’indispensable ouverture sur le monde. L’association se proposait de promouvoir la culture scientifique et la connaissance des langues dans les milieux lettrés du pays.

Cet esprit est celui-là même qui a présidé à la fondation du prestigieux collège Sadiki (1875) dispensant un enseignement parfaitement bilingue et de haute qualité. Aujourd’hui, le collège qui compte parmi ses anciens élèves le Président Habib Bourguiba, figure sur le billet de 20 dinars.

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En 1911, Tunis vit naître la première association théâtrale Al Adèb (Les Lettres) et en 1936, la première association féministe fondée par Bchira Ben Mrad (1913-1993). Ce sont de telles associations qui ont forgé le profil de la Tunisie moderne.

A l’époque coloniale, les associations sportives, culturelles, féministes, sociales constituaient un soutien pour le mouvement national et surtout un laboratoire d’idées qui seront mises en œuvre après l’indépendance. Or, force est de constater que la dérive totalitaire se trouvait en germe dans le premier texte réglementant la vie associative et qui remonte à 1959. S’il maintient les préoccupations sociales progressistes, ce texte bannit toute participation de nature politique. Pour en juger, il n’y a qu’à passer en revue la typologie des associations contenue dans ce décret signé par Bourguiba : Associations féminines, sportives, scientifiques, culturelles et artistiques, caritatives, de développement, amicales, à caractère général.

Même si pour la façade, ou sous la pression démocratique quelques associations sont concédés à la société civile, la vie associative pâtira longuement du déficit démocratique et il en sera ainsi jusqu’à la révolution.

Pourtant sous le règne de Ben Ali (1987-2011), le nombre des associations a littéralement explosé. Rien qu’à Sidi Bouzid, par exemple, on comptait en 2010, 483 associations dont 383 spécialisées dans « l’action de développement ». Le régime de Mr Ben Ali encouragea la vie associative parce qu’elle servait de façade et donnait l’illusion d’une vie participative. On se souvient de l’association Besma (Besma) pour la promotion de l’emploi des handicapés présidée par Leila Ben Ali. Cette association rendait des services aux handicapés et cherchait à faire oublier la dérive mafieuse du clan Ben Ali. Les quelques associations indociles, comme l’association des femmes démocrates, étaient harcelées. Le tissu associatif valait surtout par l’aspect quantitatif (le régime se targuait d’avoir autorisé 9872 associations).

La vie associative en Tunisie | Khaldounia, Béchir Sfar, collège Sadiki, Habib Bourguiba, Bchira Ben Mrad, Ben Ali, Sidi Bouzid, Medit, Yamina Thabet, Human Rights WatchDepuis la révolution (14 janvier 2011) le nombre d’associations a pratiquement doublé. On en compte aujourd’hui plus de 18000. Le climat de liberté permet ce foisonnement, grâce à un nouveau cadre juridique défini par le décret loi 88 daté du 24 septembre 201. Mais cela ne va pas sans problèmes. La plus grande nouveauté intervenue dans le paysage associatif tunisien tient dans l’apparition d’associations opérant dans des domaines jusque là entièrement occultés, reniés comme le racisme, la question berbère... C’est ainsi que pour la première fois en Tunisie une association, en l’occurrence ADAM pour l’égalité et le développement, fondée par Taoufik Chaari, prend en charge la défense des intérêts des noirs, qui pâtissent du racisme. Une autre association revendique la reconnaissance de l’élément amazigh (berbère) comme constituant essentiel de l’identité tunisienne. Elle est dirigée par Khadija Ben Saidane. Alors que Dar El Dhekra (maison de la mémoire) se fixe comme objectif de sauvegarder et de promouvoir le patrimoine judéo tunisien.

Yamina Thabet, qui dirige l’Association Tunisienne pour la Défense des Minorités est sans doute la personne la plus visée par les esprits bien pensants : elle défend toutes les minorités du pays. Elle s’est même exprimée sur l’homosexualité dont elle a exigé la dépénalisation. En Tunisie, elle est passible d’une peine de trois ans de prison.

Au niveau de la transparence politique, l’association al bawsala (la boussole) www.albawsala.com qui a prouvé son indépendance et son efficacité se propose de veiller sur le bon fonctionnement des institutions élues et notamment l’Assemblée Constituante. Présidée par Amira Yahyaoui, cette association a grandement contribué à s’opposer aux dysfonctionnements au sein de la Constituante. L’association tunisienne pour l’intégrité et la démocratie des élections (en arabe, son acronyme ATID signifie dispos) cherche à contribuer au bon déroulement des élections.

Comme on peut le voir, les femmes sont très actives au sein de ces associations vraisemblablement, parce qu’elles tiennent à ce qu’en Tunisie le changement se fasse dans le sens de l’avenir et non pas dans celui du passé. Sur un autre plan, on peut remarquer que ces associations se caractérisent par leur autonomie financière. Autrement dit, elles ont des moyens matériels limités.  

Le décret loi 88 de 2011, émis dans un moment d’euphorie, n’a pas prévu les cas de manipulations politiques, de financements occultes et suspects ni même le cas d’associations fantomatiques fondées juste pour trouver des bâilleurs de fonds afin de financer des activités inexistantes.

Suite aux opérations terroristes qui ont visé le pays notamment dans la région de Kasserine, le gouvernement de Mr Mehdi Jomaa décide de mettre en place une cellule de crise dont l’efficacité est aujourd’hui avérée.

La vie associative en Tunisie | Khaldounia, Béchir Sfar, collège Sadiki, Habib Bourguiba, Bchira Ben Mrad, Ben Ali, Sidi Bouzid, Medit, Yamina Thabet, Human Rights WatchCette cellule se rend vite à l’évidence : lutter contre le terrorisme exige d’assécher les sources de son financement. Sous couvert d’action caritatives, certaines associations préparent le terrain au terrorisme et appellent à la violence. Certaines associations ont été fondées par des partis politiques et lui servent de paravent pour recycler des financements occultes. Pour nous en tenir à l’expression du ministre de l’intérieur, nous dirions que des « milliardaires arabes » soutiennent ces associations. Partout en Tunisie, on a pu voir des jeunes – parfois des repris de justice – convertis à un islamisme radical et affichant de très récents signes d’enrichissement. Les pétrodollars ne sont pas tout à fait étrangers à l’engouement soudain de certains jeunes pour le wahabisme, version rigoriste et passéiste de l’islam. On comprend que face à l’argent généreusement investi pour faire échouer le modèle tunisien, des associations comme dar al hadith www.zitouna-hadith.net , qui défend un islam tunisien tolérant et moderniste, se trouve quasiment désarmée.

Se basant sur des rapports des services de Renseignements, la cellule de crise suspend en juillet 2014 les activités de 53 associations liées au terrorisme. Les réactions virulentes ne sont pas venues du parti Nahdha, qui a fait montre de compréhension – du moins en apparence. C’est le Congrès pour la République CPR, allié de Nahdha, qui est monté sur ses grands chevaux pour défendre la liberté menacée. Des avocats spécialisés dans la défense des islamistes sont également montés au créneau. L’Observatoire des droits et des libertés a déploré quant à lui l’absence de preuves. Pour Habib Louz, député qui s’est illustré par ses propos sur la dimension esthétique de l’excision, le « gouvernement n’a pas le droit de suspendre les activités de ces associations ». Human Rights Watch a estimé que cette décision était « disproportionnée et arbitraire ». Mais le gouvernement s’est montré inflexible et cela ne semble pas avoir déplu au 70% des Tunisiens qui soutiennent le Premier ministre. La suspension des associations fortement suspectées de complicité avec le terrorisme ne peut pas mettre en péril la liberté. Du reste, ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’on se sert de la liberté pour des projets liberticides.

 


 

Jalel El Gharbi

03/10/2014