La chute de Ben Ali et le triomphe de la révolution tunisienne | Mohamed Bouazizi, Thameur Mekki, Courrier de l’Atlas, Zine El-Abidine Ben Ali, Mosaïque FM, El Hiwar El Tounsi
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Propos recueillis par Nathalie Galesne   

La chute de Ben Ali et le triomphe de la révolution tunisienne | Mohamed Bouazizi, Thameur Mekki, Courrier de l’Atlas, Zine El-Abidine Ben Ali, Mosaïque FM, El Hiwar El Tounsi

Le contexte

En défilant le 14 janvier 2011, les manifestants rassemblés sur l’avenue Bourguiba sont loin d’imaginer qu’ils participent à une journée historique. Et pourtant, dans Tunis, devenu en l’espace de quelques heures l’épicentre de l’insurrection populaire qui gronde depuis quatre semaines, le triomphe est imminent : la chute de Zine El-Abidine Ben Ali est proche. Le président tunisien, qui occupe le pouvoir en maître absolu depuis vingt-trois longues années, prendra la fuite l’après-midi même vers l’Arabie saoudite.

Tout a débuté le 17 décembre 2010, le jour où Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de 26 ans, s’immola après avoir tenté de récupérer, en vain, la marchandise qui lui avait été confisquée par les employés municipaux de Sidi Bouzid. L’acte extrême du jeune homme focalise alors la colère des Tunisiens et déclenche, sur tout le territoire, émeutes et manifestations.

Les concessions tardives de Ben Ali ne parviendront pas à apaiser la révolte. Le peuple est las de son régime, de la répression qui pèse sur lui comme une chape de plomb, de la corruption du clan Trabelsi, au premier rang duquel figure Leila, l’épouse du dictateur. Les disparités sociales et économiques qui affectent les régions de l’intérieur ont attisé un sentiment d’injustice au sein de la population. A ce malaise généralisé s’ajoute l’ire d’une jeunesse privée de perspectives et frappée par le chômage de masse.

 

Le témoin

Thameur Mekki

La chute de Ben Ali et le triomphe de la révolution tunisienne | Mohamed Bouazizi, Thameur Mekki, Courrier de l’Atlas, Zine El-Abidine Ben Ali, Mosaïque FM, El Hiwar El TounsiRegard noir, mèche rebelle, esprit critique acéré, Thameur Mekki est de tous les combats culturels. Auteur d’émissions télé et radio dédiées à la culture underground tunisienne (Mosaïque FM, El Hiwar El Tounsi), il s’est récemment engagé dans la défense acharnée du rapper tunisien Weld El 15 condamné pour une chanson à plusieurs mois de prison. Soucieux de son indépendance dans une société qu’il juge prise au piège d’une polarisation infructueuse, il milite pour la liberté d’expression et commence à tracer son chemin dans la production artistique. Le 14 janvier, à l’instar de nombreux jeunes, il arpentait le centre de Tunis avec des milliers de personnes. Il raconte cette journée particulière.

 

Le témoignage

Le 14 janvier, je me suis levé assez tard vers 9.30, j’étais fatigué, j’avais veillé une bonne partie de la nuit. Nous nous étions organisés en comité de quartier pour défendre les citoyens contre les attaques des milices. La soirée du 13 janvier avait été particulièrement animée, Ben Ali avait prononcé un discours suivi par une démonstration de ses supporters, des individus payés pour sillonner la ville dans des voitures de location en klaxonnant.

Après la pagaille de cette nuit-là, je me suis levé avec un certain désespoir. J’ai pris un taxi pour le centre ville. En route, j’ai été appelé par une journaliste de RCTI, une radio gouvernementale. Elle m’a encouragé à m’exprimer librement, situation à l’époque impensable. Je me suis lâché, je lui ai dit que le régime était une dictature, qu’il écrasait ses opposants, les assassinait, que sa chute était nécessaire. Avant de me déposer avenue Bourguiba, le chauffeur de taxi s’est tourné vers moi et m’a lancé : ‘pourquoi tu tiens à nous envoyer tous les deux en prison’. A l’époque, le simple fait d’assister à un discours anti-régime pouvait vous attirer de sérieux ennuis…

Il m’a déposé avenue Bourguiba. Je me suis fondu dans la manifestation, j’ai rencontré plein de monde. A ce moment-là, on ne s’attendait vraiment pas à ce que Ben Ali quitte le pays si rapidement et de cette manière-là, ni que le gouvernement tombe. Mais on était enthousiastesparce que c’était incroyable de trouver cette foule dans l’avenue Bourguiba alors que les précédentes manifestations dans la capitale avaient eu de la peine à rassembler plus deux cents personnes. Il y avait bien sûr eu de gros rassemblements, notamment à Sfax, à Kasserine, et bien sûr à Sidi Bouzid et dans d’autres régions mais pas à Tunis. Il y avait eu des émeutes dans de nombreux quartiers de la capitale mais pas de grandes manifestations unitaires comme celle du 14 janvier.

Et ce jour-là, pour la première fois, on était des milliers de personnes sur l’avenue Bourguiba dans l’euphorie totale. C’était une manif vraiment vibrante, surprenante pour tout le monde, aussi bien pour le ministère de l’intérieur que pour les militants de toujours. Je me souviens que tous les corps de métier étaient présents, avocats, médecins, profs, même les ‘clubeurs’ avaient fait le déplacement. Une telle mixité sociale dans le contexte de ce ‘foutu printemps arabe’ est, je crois, particulière à la Tunisie.

J’ai rencontré mon ancien prof de philo, nous avons marché ensemble jusqu’à Porte de France, il est diabétique et devait absolument s’alimenter pour éviter le malaise. On s’est glissé dans les ruelles, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Quand on a rejoint à nouveau la manifestation, vers 14h, on a vu des gens se sauver en courant de l’avenue Bourguiba vers la médina. Les manifestants fuyaient le ministère de l’Intérieur sous les bombes lacrymogènes et les tirs à balles réelles. J’ai donc accompagné mon professeur au parking où il avait garé sa voiture et suis retourné dans le centre narguer les forces de l’ordre avec quelques amis. Plus tard j’ai été cherché ma femme dans le quartier de Montplaisir, il n’y avait pas de transport, c’était un jour de grève générale improvisée.

J’ai su sur twitter par des amis, vers 16h45, que Ben Ali avait quitté le pays, puis mon frère qui avait été à l’aéroport m’a confirmé l’information quelques minutes plus tard. Mais la nouvelle n’a pas donné lieu à un grand rassemblement. Plongée dans un climat de totale insécurité, Tunis a été le théâtre d’explosions de joie sincères mais sporadiques. Je suis donc rentré à la maison pour assurer la garde de notre quartier qui pouvait être attaqués par les milices. Ce ramassis de flics et de brigades, ces brigades, dont on dit qu’elles auraient été entraînées en grand secret et de manière sophistiquée pour prendre part au plan d’urgence concocté par Ben Ali dans le butde déstabiliser le pays. Nous avions la sensation que Ben Ali pouvait en quittant son trône se comporter comme Néron avec Rome, faire mettre la ville à feu et à sang par ses hommes. Pourtant dans l’euphorie provoquée par son départ nous n’avions absolument pas peur. Peut-être parce que cette révolution était traversée par le souffle de la jeunesse.

Il suffit de regarder les photos de la révolution pour se rendre compte que les jeunes étaient présents de manière massive dans les manifs. Même les slogans portaient le sceau de leur langage. Il y a des explications à cela : notre génération a grandi dans une culture pluraliste. En dehors de l’espace du parti unique et de la pensée unique qui régnait en Tunisie, nous avions accès aux chaînes TV satellitaires, à internet… Déjà dans les années 1990, il y avait dans les lycées une faune très variée avec des jeunes à fond dans le hip hop, d’autres plutôt technophiles, ou encore ceux branchés musique métal, hard rock avec toute l’esthétique gothique qui allait avec, il y avait aussi les jeunes qui penchaient plus pour la culture orientale, avec le cinéma égyptien, la chanson de variété arabe. Bref il suffit de passer en revue les modes et les styles de musique pour se rendre compte que nous avons évolué dans la diversité culturelle. On accédait aux films via streaming, on se procurait les cd dans les boutiques de nos quartiers qui les gravaient.

A toutes ces références culturelles s’ajoutait un héritage politique de gauche, porteur de la pensée marxiste, omniprésent à l’université. Malgré la persécution du régime, il y avait des jeunes de 20 ans qui débarquaient à la fac et qui découvraient de plus près ces valeurs là, y adhéraient et se mettaient à militer. L’outil technologique a joué aussi un rôle majeur. Rappelons-nous l’entrée fulgurante des Anonymous dans la révolution tunisienne, de l’opération qui a abouti au crash de tous les sites des ministères. Internet nous a permis de communiquer, de partager des informations, de nous rassembler et de faire émerger une conscience collective qui s’est transformée progressivement en militantisme sur le terrain

Trois ans après ce 14 janvier 2011, la société tunisienne est extrêmement polarisée, coincée entre deux pôles, les pires qui soient, à savoir Ennahdha d’un côté et de l’autre le mouvement Nidaa Tounes, un parti composé de membres de l’ancien régime auxquels se sont alliés des gens de gauche prêts à tout pour se débarrasser d’Ennahdha. C’est clair ! La réalité est bien loin d’être à la hauteur de notre révolution et de ses aspirations.

 


Propos recueillis par Nathalie Galesne

19/01/2014