Pour faire le portrait du populisme : l’exemple tunisien | Jalel El Gharbi, M. Bahri Jelassi, Chebbi, M. Rafik Ben Abdessalem, Bourguiba, Nahdha, Hachemi Hamedi, Moncef Marzouki, Ibn Khaldoun
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Jalel El Gharbi   

La dérive populiste née après la révolution n’épargne aucun parti. On la retrouve aussi bien à gauche qu’à droite. Son premier symptôme, c’est la promesse électorale mensongère. Flatter le peuple pour avoir ses voix est chose commune. Mais les moyens mis en œuvre pour parvenir à cette fin atteignent parfois le ridicule, révèlent souvent des attitudes pathologiques. Retour sur le discours populiste en Tunisie.

//Président Moncef MarzoukiPrésident Moncef MarzoukiLe propre du discours populiste est d’émaner de quelqu’un qui n’est pas, ou n’est plus enfant du peuple. C’est tantôt le discours d’un milliardaire établi à Londres, ou celui d’un homme d’affaires résidant dans un beau quartier de Tunis. Le populisme a son look : celui du Président Moncef Marzouki qui oppose une résistance farouche au port de la cravate tellement il se sent, dit-il, près du peuple. A Tunis, on comprend d’autant moins ce dédain de l’élégance que d’anciennes photos montrent M. Marzouki en costume cravate. S’afficher ainsi attifé, en burnous ou en chapeau de paille ne me semble pas avoir servi l’image du président ni celle du pays.

Spatialement, le discours populiste oscille entre les quartiers chics de Carthage et les banlieues populaires. Hachemi Hamedi, qui rêve de la magistrature suprême, confia un jour qu’il discutait avec son épouse de la future résidence présidentielle: Carthage, comme il sied à un président, ou Ibn Khaldoun comme l’exigent ses choix populaires. M. Hamedi n’a pas jugé nécessaire de préciser quelle était la préférence de celle qu’il voyait déjà en première dame du pays. Heureusement, ce dilemme vaguement cornélien fit long feu. A y regarder de près, on constate que le discours populiste s’accommode bien des contradictions. C’est ainsi qu’un des trois partis fondés par Hachemi Hamedi s’appelle le Parti des Conservateurs Progressistes ; celui de Bahri Jelassi : Parti de l’Ouverture et de la Fidélité – ce qui est une déclinaison à peine voilée du nom du premier parti. La contradiction n’est pas à analyser ici comme un fait poétique ni même politique. Loin s’en faut. Il s’agit plutôt d’un refus de l’esprit cartésien, aristotélicien : le principe d’identité voulant que « a » soit différent de « non a » est mis en brèche. Le monde n’est pas à corriger en fonction des canons qu’imposent la raison ou le bon sens ; il doit être refait à l’aune des compromis, surtout ceux qu’on fait au détriment des valeurs progressistes, aux dépens des valeurs d’ouverture. L’ambition de ces nouveaux politiciens est de brasser large, de recruter à droite, à gauche, de glaner des voix çà et là. Le tri, le choix, la distinction les rebutent. Ce qu’ils contestent d’abord, c’est le paysage politique et surtout culturel. Rien ne les agace plus que ces « prétendus intellectuels » surtout quand ce sont des femmes. Ils récusent tout système de pensée complexe et optent pour un discours simple, simplificateur, simpliste. Les valeurs qu’ils défendent sont celles de la doxa, celles du bon petit peuple : fraternité, virilité et piété. C’est ainsi que dans ses discours anachroniques, M. Hachemi Hamedi martèle sans cesse « oh mes frères ».

//Hachemi HamediHachemi HamediIl s’agit d’un homme d’affaires qui a profité de l’appui d’un émir saoudien, soutiennent les méchantes langues. Il jouit d’un grand soutien dans sa région natale et dispose de sa propre chaîne de TV qui émet à partir de Londres. Ancien membre du parti islamiste Nahdha, Hachemi Hamedi a ensuite viré de bord en soutenant Ben Ali avant de « s’installer à son propre compte », le tout sans avoir mis une seule fois les pieds en Tunisie depuis qu’il a opté pour un exil doré à Londres où il est devenu sujet de Sa Gracieuse Majesté Britannique. Son parti, aujourd’hui dissous, La Pétition populaire (Al Aridha Cha’bia), a défrayé la chronique en talonnant le parti Nahdha, remportant jusqu’à 90% des voix dans certaines circonscriptions électorales. Il est difficile d’être catégorique, mais on pourrait imputer ce succès qu’aucun sondage d’opinion n’avait prévu à des considérations régionalistes, voire tribales. Il n’est pas impossible que l’argent ait également joué en faveur de M. Hamedi.

Souvent, le discours populiste est misogyne. Et en l’occurrence, la palme d’or revient à M. Bahri Jelassi qui a fait de la remise en question du CSP (Code du Statut Personnel) de 1957 son cheval de bataille. Cette « hérésie » fixant l’âge du mariage à 18 ans, interdisant la polygamie est à revoir. Ces acquis de la femme qui font la fierté de la Tunisie moderne sont ressentis comme une hérésie de Bourguiba (maçonnique et agent de la France !) et de l’élite tunisienne du début du XIXème siècle. Rien n’exaspère le populiste autant que le mot « élite ». Le mépris de l’intellectuel est sans doute le seul point commun à tous les populistes de tous les pays. Pourquoi se compliquer la vie ? Deux petites idées – souvent très courtes – suffisent pour comprendre le monde ; pour se démarquer de ces « modernistes qui passent leur temps à idolâtrer la femme ». Autre idée maîtresse dans le discours populiste : « avant de s’occuper des droits de l’homme, il faut s’acquitter de ses devoirs envers Dieu » (c’est-à-dire être pratiquant). Dans le dialecte tunisien, « devoirs envers Dieu » se dit « droits de Dieu ». Culturellement, les populistes brillent par leurs lacunes. Mais il est vrai que depuis l’ancien ministre des Affaires étrangères M. Rafik Ben Abdessalem aucune ignorance n’étonne plus les Tunisiens. Les populistes connaissent mal les textes auxquels ils prétendent se référer. C’est ainsi que M. Bahri Jelassi tira de sa poche un papier pour citer un verset du Coran, proposa d’envoyer les gauchistes en URSS et traita d’esprits corrompus tous ceux qui ont une idéologie d’inspiration occidentale.

//Bahri JelassiBahri JelassiPolitiquement, les populistes promettent monts et merveilles tant et si bien que le peintre tunisien représenta Bahri Jelassi sous les traits du père Noël dans une sa chronique illustrée de la révolution. Lors des dernières élections en Tunisie, il promit de construire un pont entre la Tunisie et l’Italie pour favoriser l’émigration, le pain à 100 millimes (4,5 centimes d’euro). Autant de promesses mirifiques qui – il faut bien en convenir – ont aguiché de nombreux électeurs. Le principe de la surenchère démagogique, à laquelle nous avons assisté la veille des élections de l’assemblée constituante est simple : il faut devancer les attentes du peuple et les combler. Le présupposé est que, étant l’émanation du peuple, sa voix, l’homme politique doit devancer ses attentes, ses aspirations et même ses fantasmes.

Si le populisme tunisien a pu faire florès et faire miroiter ses promesses sans vergogne, c’est surtout parce qu’il s’agit des premières élections dans l’histoire du pays. L’esprit populiste, pustule d’une démocratie qui cherche à naître, renaît sous d’autres formes encore plus dangereuses. Le slogan « le peuple exige », qui n’a jamais rien eu de populiste, est aujourd’hui perverti par le wahhabisme. Usant des mêmes flatteries et se nourrissant des mêmes aversions, ce courant flatte surtout le sentiment religieux et décline le slogan emprunté au poète Chebbi « le peuple exige la chute du régime » en « le peuple exige l’application de la charia ». Le peuple doit vouloir aller au paradis ; qu’à cela ne tienne, on lui offre l’enfer syrien ou simplement l’enfer.

 


 

Jalel El Gharbi

12/06/2013