Tunisie: deux ans après la révolution il n'y a pas grand-chose à célébrer | Annamaria Rivera, Mohamed Bouazizi, Jabeur Mejri, Ghazi Beji, UGTT, Ennahdha, Il Manifesto, Fausto Giudice
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Annamaria Rivera   

//Mohamed BouaziziMohamed BouaziziDeux jours avant le deuxième anniversaire de la révolution tunisienne, le 12 janvier, un énième jeune chômeur s'est immolé par le feu en public, cette fois à Mnihla, un quartier pauvre et densément peuplé de la banlieue de Tunis. Nous l'apprenons par une brève de deux lignes, reproduite telle quelle sur tous les supports: aucun journaliste, aucun des blogueurs tant célébrés ne s'est donné la peine de parcourir de parcourir les quelques kilomètres du centre-ville à Mnihla pour se renseigner sur la biographie, le sort du malheureux et les raisons et les circonstances de son acte.

Ce suicide par le feu n'est que le dernier d'une longue série qui a continué à se dérouler pendant ce qu'on appelle la transition (à cet égard, voir notre livre Le feu de la révolte. Torches humaines du Maghreb à l'Europe, Dedalo 2012, à paraître en version française aux éditions workshop19 à Tunis en 2013). Mais celui-ci est on ne peut plus emblématique. C'est au même endroit, qu'il y a deux ans, le 12 Janvier 2011, éclatait l'une des révoltes populaires qui, déclenchées dans les régions les plus pauvres et les plus marginalisées de l'intérieur, se sont généralisées jusqu' à faire couler le régime. Ce jour-là, à Mnihla et Ettadhamen (qui constituent une seule commune), les révoltés ont saccagé un supermarché et incendié une banque et se sont affrontés avec la police, qui a tué deux jeunes et en a blessé d'autres.

Il est très probable que le jeune chômeur anonyme était un de ces révoltés. Si c'est le cas, il serait l'un des nombreux indicateurs du désespoir de masse pour la révolution trahie dont les protagonistes ont été dépossédés : la racaille qui n'a presque rien gagné à une insurrection payée d'un lourd tribut de sang et de répression. Cette «populace», dont font partie de nombreux jeunes chômeurs ayant un niveau d'éducation élevé, vit aujourd'hui une situation intolérable : frappée par la montée vertigineuse du chômage et du coût de la vie et par le creusement des inégalités sociales et régionales; marginalisée dans des ensembles urbains abandonnés à une dégradation et une pauvreté croissantes ; prise en tenaille entre le salafisme présent dans les quartiers populaires et l'arbitraire et la violence de la police ; toujours prête, cependant, à se rebeller, avec des émeutes récurrentes et éphémères que presque personne ne peut ou ne veut organiser. Et lorsqu’elles sont organisées, elles sont souvent sacrifiées sur l'autel d'un accord quelconque avec le gouvernement du moment.

Tunisie: deux ans après la révolution il n'y a pas grand-chose à célébrer | Annamaria Rivera, Mohamed Bouazizi, Jabeur Mejri, Ghazi Beji, UGTT, Ennahdha, Il Manifesto, Fausto GiudiceC'est ce qui est arrivé à Siliana, fin novembre, lorsque, au cours d'une longue grève générale soutenue par l'UGTT, la plus importante centrale syndicale, la police a blessé et / ou rendu aveugles avec des fusils de chasse près de trois cents manifestants. Et c'est aussi pour avoir dénoncé et condamné fermement les violences policières que le syndicat a subi une attaque contre son siège à Tunis, de la part des voyous des soi-disant Ligues pour la défense de la révolution (en fait des milices au service d'Ennahdha). Mais tout de suite après, comme d'habitude dans l'histoire de l'UGTT, sa direction nationale a cédé : elle a annulé la grève générale nationale, proclamée peu de temps auparavant, et a lancé la proposition d'un dialogue avec le gouvernement provisoire de Jebali. Plus tard, à l'occasion de ce deuxième anniversaire, elle a signé un "contrat social" avec le Premier ministre et l'organisation patronale.

Quelqu'un a écrit sur Nawaat, l'un des blogs tunisiens les plus populaires et engagés, que la seule conquête de la révolution était le bla-bla : " le plaisir gratuit de converser librement, de dire tout et n'importe quoi sans se sentir espionnés". Ce n'est pas entièrement vrai. S'il est indéniable que la révolution a libéré la parole publique et a brisé la chape de peur, il est tout aussi clair que la liberté d'expression est loin d'être garantie, comme l'a dénoncé dans un rapport publié il y a quelques jours Amnesty International. Il faut ajouter que les pratiques telles que la répression violente des manifestations, les arrestations illégales, la détention dans des prisons secrètes, et même le viol, la torture et le meurtre en prison et dans les postes de police sont encore coutumières.

//Jabeur Mejri et Ghazi BejiJabeur Mejri et Ghazi BejiÀ l'appareil répressif et judiciaire, qui est demeuré sensiblement le même, s'est ajouté le fanatisme islamique comme instrument de contrôle et de répression. À cet égard, rappelons juste trois épisodes. Le 28 mars 2012, Ghazi Beji et Jaber Mejri, deux jeunes de Mahdia, ont été condamnés à sept ans et demi de prison (le premier a réussi à s'enfuir vers l'Europe, l'autre est en prison), pour avoir publié sur Facebook des photos et des écrits jugés blasphématoires (dont nous avons parlé dans un précédent article). Entre septembre et octobre dernier, une jeune femme qui avait été interpellée avec son compagnon et violée par trois policiers, est dénoncée et poursuivie pour obscénité dans un lieu public, en guise de représailles pour avoir osé révéler la violence subie et avoir porté plainte contre ses violeurs. Heureusement, sous la pression de l'indignation et des appels internationaux, le tribunal a prononcé un non-lieu à son encontre. Enfin, il y a quelques jours est parue l'information selon laquelle une jeune fille de moins de vingt ans et son partenaire tout aussi jeune ont condamné à deux mois de prison pour s'être embrassés dans la rue.

Bref, deux ans après la fuite de Ben Ali, il y a bien peu de choses à célébrer en Tunisie. Certains sont même allés jusqu'à écrire que le deuxième anniversaire de la révolution du 14 Janvier était un jour de deuil. Et les habitants de Sidi Bouzid, la ville de Mohamed Bouazizi, ont décidé de boycotter les célébrations. En fait, l'anniversaire tombe dans un contexte de crise économique et d'inflation, de forte tension politique, d'affrontements, parfois très violents, entre factions religieuses et politiques, de mécontentement populaire très profond et de manque de perspectives.

C'est dans ce contexte, tout sauf rose, que se tiendra à Tunis, du 26 au 30 mars, le 12ème Forum social mondial. Dans une phase meilleure de la transition, la Tunisie avait été choisie à juste titre en tant que berceau du «printemps arabe» et que pays bénéficiant d'un riche tissu associatif. Maintenant que les choses semblent évoluer vers un futur problématique et incertain, le Forum pourrait néanmoins servir de stimulant pour une nouvelle vague de revendications et de luttes populaires, cette fois organisées. Ce n'est pas une hypothèse tirée par les cheveux : dans la tradition des régimes tunisiens, celui de Ben Ali en particulier, il y a tout un art d'utiliser la rhétorique des droits de l'homme et de la «société civile» pour se faire accréditer aux yeux de l'Europe et des institutions internationales.

L’article “Tunisia, anniversario amaro” est paru dans Il Manifesto le 15 janvier 2013. Traduction de l’italien en français de Fausto Giudice.


Annamaria Rivera