Tunisie. Siliana… Et maintenant? | Seif Soudani, Hamadi Jebali, Siliana, Moncef Marzouki, Ennahdha, Front Populaire, UGTT, Chokri Belaïd
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Seif Soudani   

Après une semaine de fiasco en matière de gestion et de communication de crise, le gouvernement Jebali ne s’en cache pas : il va devoir tirer les conséquences politiques des évènements de Siliana. Cela passera par un important remaniement. Qu’elles prennent part ou non à un futur gouvernement restreint remanié, les diverses composantes de l’opposition ont compris que c’était le moment ou jamais pour engranger, chacune à sa façon, un bénéfice politique de la déroute gouvernementale.

L’impasse dans laquelle s’est enfermé Hamadi Jebali à Siliana n’est en somme que la face cachée de l’iceberg. Elle ne fait qu’accélérer ce qui semblait déjà inéluctable depuis l’accumulation des crises qui ont émaillé chaque mois de son mandat, avec pour point d’orgue le recours injustifiable à la chevrotine pour disperser les émeutiers.

//Les évènements de Siliana imposent désormais la nécessité d’un profond remaniement gouvernemental. Faouzi Dridi / AFP.Les évènements de Siliana imposent désormais la nécessité d’un profond remaniement gouvernemental. Faouzi Dridi / AFP.

Dans un discours très attendu, Moncef Marzouki a plaidé vendredi pour la primauté de « la compétence » dans le choix de la future équipe ministérielle. Une façon polie de rendre ses alliés d’Ennahdha responsables de l’actuelle situation qu’il impute aux nominations partisanes à tous les échelons de l’Etat.

Le Premier ministre a acquiescé tout aussi poliment, histoire de sauver ce qu’il reste d’entente cordiale au sein d’une troïka agonisante, même si quelques ténors du parti islamiste se sont chargés de mettre en garde Marzouki contre toute velléité d’ingratitude ou tout réflexe « putschiste ».

Un climat médiatico-politique délétère

Ce n’est un secret pour personne : en matière de débat politique, les réseaux sociaux sont le lieu de prédilection du défoulement bas de gamme. Mais quand les mêmes propos orduriers se retrouvent dans les médias les plus lus, sur les plateaux TV, voire à l’Assemblée, les débats s’enveniment et s’installent dans une atmosphère générale détestable.

C’est ainsi que la dernière semaine de novembre a vu un élu indépendant, Karim Krifa, lancer à des élus CPRistes que le « RCD est leur maître », que le couple Abbou cristallise autour de lui une haine hors du commun (voir l’expression « qui lui sert de mari » ici), que l’avocat de Kamel Letaief traite Samia Abbou de clown, que Mohsen Marzouk qualifiait le ministre de l’Agriculture de « sinistre ministre » de la « ghalba » (24ème minute), et que la vice-présidente de l’ANC s’entendait dire qu’elle était « mal élevée »… parmi d’autres charges verbales qui tendent le climat politique dans le pays.

Dans ce contexte, lorsque Béji Caïd Essebsi intervient dimanche dernier pour demander au gouvernement de démissionner, on peut comprendre que sa requête ne soit pas au goût de tout le monde.

En écho à ce qu’il perçoit comme une injonction hautaine, Ameur Laârayedh, du bureau politique d’Ennahdha, a répondu que la participation à un nouveau gouvernement d’union nationale ne concernera « que les personnalités ayant participé à la révolution ».

Le Front Populaire en cavalier seul

Grand bénéficiaire du désamour des Tunisiens vis-à-vis de leur classe politique, le Front Populaire confirme sa percée dans les sondages, propulsé en 3ème position en termes d’intention de vote.

A Siliana, ses leaders ont continué à tirer à eux la couverture révolutionnaire. Chokri Belaïd et Hamma Hammami y étaient dans leur élément : avec l’UGTT, ils ont remporté une mini bataille. En faisant preuve de jusqu’auboutisme, ils ont contraint le gouverneur à déléguer ses prérogatives au Premier délégué à défaut de partir. Une façon pour Mahjoubi de sauver la face.

//Symboles de la répression des mouvements populaires sous Ben Ali, les grenades lacrymogènes ont été à nouveau utilisées à grande échelle à Siliana en même temps que la chevrotine. Photo Rached Cherif/LCDASymboles de la répression des mouvements populaires sous Ben Ali, les grenades lacrymogènes ont été à nouveau utilisées à grande échelle à Siliana en même temps que la chevrotine. Photo Rached Cherif/LCDA

Dimanche, de retour d'un voyage au Maroc, le sémillant Chokri Belaïd a appelé ses partisans à venir l'accueillir nombreux à l'aéroport Tunis-Carthage. Ceux-ci ont répondu présents. Selon les militants du Front Populaire, il y avait de sérieuses craintes d'arrestation du leader d'extrême gauche, au motif d'une implication présumée dans les évènements de Siliana.

Ce dernier s’emparait volontiers de ce rôle de bête noire du « système », alors que la diabolisation de la gauche radicale par l’actuel pouvoir rapproche le discours du Palais de la Kasbah de celui de l’ex régime.

A une année, voire plus, des prochaines élections, les nouveaux candidats aux portefeuilles ministériels réfléchiront sans doute à deux fois avant d’accepter d’être associés à une gouvernance plus impopulaire que jamais, en rupture avec les objectifs de la révolution.

 



 

Seif Soudani

Article paru dans www.lecourrierdelatlas.com

 

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