Les arts plastiques en Tunisie sur la sellette face à un iconoclasme officiel ! | Houcine Tlili, Mahmoud Chelbi, El Abdellya, Najet Ghrissi, Kassar Saïd, Omar Bey, Samir Makhlouf, Paolo Perrelli
Les arts plastiques en Tunisie sur la sellette face à un iconoclasme officiel ! Imprimer
Houcine Tlili   

//Mohamed Ben Slama « Soubhane allah » Technique : mixte résine perleMohamed Ben Slama « Soubhane allah » Technique : mixte résine perleLes artistes de tous bords, les musiciens, les acteurs, les plasticiens, les hommes de culture, les démocrates en général ont été très inquiétés de voir se développer, de nouveau dans notre pays, en général tolérant, les événements qui se sont déroulés à Tunis la veille du 23 octobre 2011. La même ambiance inquisitoire politique extrême s’est installée à La Marsa, à El Abdellya, autour d’une exposition d’art très innocente.

Les arts, les artistes, les galeries d’art, les opérateurs du domaine, les syndicalistes ont subi des agressions inqualifiables, amplifiées et même suscitées par l’autorité de tutelle et par un ministre de la Culture qui, pour une fois, a été trop rapide et trop zélé pour condamner pêle-mêle artistes, syndicalistes, organisateurs sans avoir entrepris les vérifications d’usage les plus élémentaires !

Les travaux artistiques jugés blasphématoires auraient été constatés au Palais El Abdellya. Le ministre qui aurait, en civil, visité l’exposition n’avait pas relevé l’existence de ces travaux… Drôle de ministre qui condamne des travaux artistiques qu’il n’a pas vus officiellement et donc il n’a pas constaté le caractère blasphématoire… et pour cause !

Drôle de temps où un ministre, en principe protecteur des arts, se déjuge lui-même et condamne ses « propres administrés » : les artistes et ceux qui les défendent.

Drôle de pays qui vit au rythme des harcèlements iconoclastes de quelques extrémistes religieux (à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de l’administration) surtout après les attaques lancées contre les films Persépolis diffusé par Nessma et celui de Nadia El Fani projeté à l’Africa, juste avant les élections d’octobre 2011.

D’autres événements ont suivi ces incidents. A la même date, la sculpture de Najet Ghrissi fut éloignée de l’exposition de posters appelant à voter, dans la galerie de l’Information sur l’avenue Habib Bourguiba.

Nous savons aujourd’hui comment ces événements ont été exploités pour enfoncer politiquement les forces démocratiques et modernistes comme ennemies de Dieu, de l’islam… et du pays. L’amalgame a servi à faire gagner les « amis » de Dieu !

Sommes-nous en train de vivre le même scénario de la marginalisation des forces créatrices et novatrices de notre pays sous prétexte d’attaques contre le Sacré ?

 

La campagne aujourd’hui est autour de l’image ! Contre l’image

Les artistes plasticiens ne se trompent pas un seul instant sur le véritable sens à donner aux événements provoqués artificiellement par certaines forces rétrogrades religieuses (prêches religieux dans les mosquées) relayées sans aucune vérification par les autorités religieuses (le ministre des affaires religieuses) et par le ministre de la Culture un peu trop pressés d’en découdre avec les artistes qu’il n’ a jamais aimé et qui le lui rendent bien aussi, d’ailleurs !

Politiquement, le ministre, très critiqué par tout ce que compte de créateurs dans le pays, voulait prouver sa fidélité à ses bienfaiteurs, ses maîtres. C’est pour cela qu’il est monté, le premier, au créneau d’une manière inconsidérée et irresponsable en montrant du doigt les criminels… Les artistes et leurs amis… à La Marsa et ailleurs ! cela pouvait aider la campagne pour criminaliser  les atteintes du sacré !

Cette attitude a déclenché une campagne très violente contre les artistes créateurs et contre leur liberté en prenant soin de distinguer l’exposition à El Abdellya préentée comme trop blasphématoire et celle de l’Union nationale organisée au Palais Kheireddine, en présence du ministre, trop sage, belle et sans problème. Les véritables criminels sont dénonncés par le ministre lui-même et par son obséquieux et servile « conseiller » en arts plastiques ( à la chaîne 1 le lendemain en présence de  Mongi Maatoug). Pourrons-nous, un jour, dépasser les séquelles de cette crise ?

Le résultat de cette campagne déclenchée par le ministre de la Culture lui-même a été catastrophique. Une centaine de condamnations à mort ont été prononcées contre les artistes tunisiens d’avant-garde, hommes et femmes. Une centaine d’artistes furent ainsi agressés, menacés, harcelés jour et nuit… Une ambiance de haine domina la scène… Qui en est responsable ? Le ministre lui-même et son malheureux conseiller qui ont cru que l’heure est venue pour baliser le terrain des arts plastiques et pour éliminer les adversaires et dominer ainsi les structures, la commission d’achat et tous les projets futurs… et surtout de limiter la liberté de création des artistes… objectif principal en fait de cette campagne iconoclaste !

L’iconoclasme a été très souvent utilisé dans les périodes les plus difficiles de l’empire arabo-musulman. Cette utilisation a été toujours politique et a servi à éliminer les adversaires rationalistes, libres penseurs ou même tout simplement artistes.

Rappelons-nous la période d’El Moutawakil, au IXe siècle abbasside (IIe siècle de l’Hégire) ou les adeptes rigoristes de la sunna ont interdit avec Boukhari et d’autres théologues la représentation figurée… parce que déjà blasphématoire. Cet iconoclasme était politique et était dirigé contre les mutazilites très favorables à la philosophie grecque, à la traduction des livres de médecine, de littérature… illustrés par par la miniature qui aboutira à la prestigieuse miniature d’Al Wasiti de 1237.

L’iconoclasme d’aujourd’hui est aussi d’essence antiartistique mais surtaout politique.

 

//Mohamed Ben Slama « Couscous à l'agneau » Technique : peinture à l'huile sur toile  dimension 150  * 150 cm, 2011.Mohamed Ben Slama « Couscous à l'agneau » Technique : peinture à l'huile sur toile  dimension 150  * 150 cm, 2011.

L’exposition d’El Abdellya du Printemps arts fair Tunis qu’en est-il actuellement ?

 

Cette exposition annuelle du Printemps (2012) est beaucoup moins touffue et beaucoup moins provocatrice que celle de 2011. Sa structure est transparente et son circuit balisé par les stands des galeries de la banlieue nord, très clair. Aucune œuvre ne présentant de caractère blasphématoire… Le vernissage du 1er juin n’a rien révélé de tel. La clôture du 10 juin n’a rien révélé non plus ! Le ministre aurait assisté « en civil » au vernissage. S’il était présent pourquoi n’avait-il pas dénoncé cela, lui qui n’est rapide que dans la dénonciation des œuvres moralement « contestables » ?

L’exposition du Printemps art fair est de type nouveau. Elle ne repose plus sur l’ancienne conception du Printemps caractérisée par son ambiance festive et populaire développée par son ex-directeur Mahmoud Chelbi, le tonitruant organisateur d’événements plastiques à El Téatro et ailleurs. Mahmoud a été éloigné et a été remplacé par Paolo Perrelli depuis un an… et c’est Mahmoud qui reçoit les menaces de mort les plus violentes… Il n’y avait pas de quoi susciter autant le courroux des salafistes… sauf peut-être les dénonciations proférées par le ministre de la Culture toujours aussi arrogant, intempestif et, en fait, peu au courant des arts plastiques, des différences qu’il y a entre peintres autodidactes réalistes, conceptuels ou même figuratifs libres !

Les arts plastiques tunisiens méritent mieux que cette crise et cette hystérie soulevées par des ministres peu au fait de la culture… et de liberté de création !

L’ambiance peu sereine aujourd’hui ne pourra être propice à une résolution positive des problèmes des arts plastiques en Tunisie. Ces problèmes sont multiples et très compliqués. La plupart sont hérités depuis des lustres et datent plus particulièrement de la période 1996-2005. Ces problèmes sont structurels. Aucune institution d’arts plastiques ne fonctionne sérieusement, légalement. Tout marche pourtant… mais l’on ne sait plus comment réellement ! Peut-être parce qu’il y a des institutions et une bonne volonté des créateurs eux-mêmes

Le Musée d’art moderne et contemporain existe en principe mais n’a pas d’existence juridique réelle. Il existe sous forme de bâtiment mais n’est pas encore fonctionnel. Sa conception et sa réalisation demandent… déjà une reconversion de ses bâtiments et de ses fonctions.

Le Fonds des arts plastiques, qui existe à Kassar Saïd depuis des lustres, reçoit dans ses réserves 11 000 travaux artistiques mais n’a pas non plus de statu juridique. Il fonctionne pourtant mais dans des conditions anormales de maintenance et de sauvegarde des travaux artistiques entreposés dans ces lieux quelque fois insalubres.

Le Centre d’art vivant de Tunis existe mais pas encore juridiquement. Il développe pourtant une activité intense que certains ne reconnaissent pas ou peu.

La Direction des arts plastiques du ministère de la Culture fonctionne également par « jurisprudence » mais sans moyens réellement !

La commission d’achat, qui existe légalement depuis 1973, a        vu ses possibilités augmenter mais sans réellement augmenter son efficacité. Elle a connu une période d’excès et d’exagération au niveau de sa gestion. Ces excès sont connus mais aucun responsable n’en a tenu compte. Des actions de corruption entre 1996-20&& ont bien eu lieu. Personne n’en parle malgré l’existence de dossiers accablants pour certains responsables et opérateurs du secteur.

La commission d’achat est en principe souveraine mais se voit doublée, ces derniers temps, par une structure de censure dirigée par un conseiller peu au courant de l’évolution des arts plastiques en Tunisie. Ce « censeur » officiel n’aime pas trop la liberté d’expression chez Omar Bey et Samir Makhlouf. Il n’aime pas non plus les peintres juifs… morts pourtant ! Ils seront donc sanctionnés ! Les vivants et les morts !

Les attaques subies par la commission et par son président sont injustes. Elles n’ont aucun fondement et servent seulement à faire peur à des gens qui n’ont jamais eu peur, tellement ils sont propres… Il faudrait réfléchir autrement.

La commission d’achat doit être immédiatement réformée dans le sens de sa restructuration ! Et de la création d’une structure triple se déployant professionnellement comme suit :

1- en une structure souveraine et autonome, une commission muséale spécialisée et spécifique formée par des experts muséographes, des historiens de l’art, des galeristes… afin de fournir et d’acquérir les meilleures œuvres d’art nationales, arabes, internationales pour constituer les collections du Musée d’art moderne et contemporain lui donnant ainsi une référence et une importance internationales.

2- La deuxième structure à créer concerne l’encadrement de la recherche plastique dans le secteur des jeunes créateurs. Ces jeunes (1ère exposition) devraient bénéficier d’une subvention à définir (frome et contenu) pour les inciter à entreprendre des recherches qui aboutissent à des œuvres.

3- La troisième structure s’occupera de la recherche plastique mais en rapport avec les chercheurs adultes et confirmés ;

La commission devra aussi définir les moyens et les buts pour susciter la recherche plastique dans notre pays.

Cette troisième structure devra, également en liaison avec toutes les autres institutions d’arts plastiques, se charger d’animer au niveau régional. Par exemple d’organiser des musées régionaux, des directions régionales d’arts plastiques et ceci en liaison avec les institutions universitaires de formation artistique ou de formation professionnelle artistique.

Les problèmes soulevés par la vie artistique dans notre pays sont complexes. Ils exigent beaucoup de travail, d’abnégation, de clairvoyance et de responsabilité. Au lieu de cela, les responsables de la culture semblent se préoccuper aujourd’hui de leur carrière, des relations avec les mouvements politiques, beaucoup plus que des véritables problèmes de notre pays.

La dérive constatée ces derniers jours doit être contenue. Par la faute de certains responsables, notre pays aurait pu basculer dans la guerre civile ! Que ces éléments tirent les conclusions nécessaires de leur action… Il y va de notre avenir et de notre liberté !

Un dialogue est nécessaire pour lancer une conception juste d’une culture nationale définie par tous les intéressés en dehors des suspicions et en faveur de l’éclosion d’une culture nationale et démocratique.

 

 


 

Houcine Tlili

09/09/2012