L’Art est liberté - pour une tunisianité sereine  | Adel Habbassi, Ezzeddine Gannoun, Habib Bel Hédi, Giovanna Tanzarella, Gérarda Ventura, Salma Baccar, Hakim Gharbi, Rania Jdidi, Zinelabidine Ben Aïssa, L’Art est liberté
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Adel Habbassi   

« Considérant que l’exercice libre de l’art est un droit indéniable pour la citoyenneté, des associations de la société civile et des organisations des métiers de l’art ainsi que des artistes indépendants organisent une manifestation artistique et culturelle…». C’est à travers cet appel, diffusé sur Internet et dans plusieurs médias, qu’un très vaste collectif d’associations, structures artistiques et acteurs culturels de la société civile tunisienne ont organisé, samedi 30 juin, une manifestation baptisée « L’Art est liberté ». Trois semaines après les incidents qui ont éclaté autour d’une manipulation politico-médiatique concernant quelques œuvres exposées au palais Abdellya à la Marsa, cet important rassemblement d’artistes, intellectuels et acteurs culturels s’inscrit dans une actualité où la création artistique est sérieusement menacée du fait qu’elle se trouve instrumentalisée pour des raisons souvent politiciennes. Des membres de l’Assemblée Nationale Constitutionnelle appartenant à ennahdha (parti majoritaire de la troïka au pouvoir) veulent même présenter un projet de loi qui criminalise « l’atteinte au sacré et à ses attributs ».

 

//Vue d’une partie du public du BelvédèreVue d’une partie du public du Belvédère

 

Patrie, art, peuple: acteurs incontournables de la scène républicaine

La dimension symbolique de cette manifestation est intimement liée au cadre dans lequel elle s’est déroulée. C’est le parc du Belvédère, situé au centre de Tunis, qui a servi de scène ouverte vers laquelle des centaines de Tunisien(ne)s ont afflué pour apprécier les diverses prestations des artistes qui étaient au rendez-vous. Le programme, comportant du Théâtre, du slam, du rap, des ateliers de dessin, peinture, céramique, etc., était axé sur des spectacles dont l’impact sur les spectateurs-citoyens était direct. Comme pour dire la portée constructive de cette manifestation où l’art est proposé en tant que fondement d’une culture citoyenne et progressiste, la plupart des artistes qui se sont produits sur la pelouse du Belvédère étaient assez jeunes.

Largement diffusée à travers les réseaux sociaux, la manifestation a drainé une foule importante. J’y ai personnellement croisé beaucoup de jeunes. Mais, d’autres tranches d’âge et différentes catégories de la société tunisienne ont participé à la fête : on pouvait relever la présence de quelques couples de Tunisiens pratiquants tel que le laissaient comprendre certains signes extérieurs (voiles, barbes, etc.). N’était-ce pas là un des objectifs principaux de ce genre d’initiative ? L’ambiance bonne enfant et la complicité du public présent avec les artistes montraient clairement que la société tunisienne intègre, en les assumant pleinement, tradition et modernité. La plupart des participants et ami(e)s avec qui j’en ai parlé ont exprimé le souhait de voir ce genre d’accolade entre créateurs et citoyens de tous bords. Ezzeddine Gannoun, fondateur du Théâtre El Hamra (co-organisateur de « L’Art est liberté ») m’a confessé un rêve : « voir un lieu comme le Belvédère se transformer en un espace de création comparable à la Cartoucherie du bois de Vincennes, mais ouvert à toutes les formes d’expression artistique ». L’artiste a toujours raison, croyons fermement en nos rêves, pour qu’ils deviennent, un jour, réalités.

 

//Ezzeddine Gannoun et le Théâtre El Hamra ont tout fait pour faire réussir cette manifestationEzzeddine Gannoun et le Théâtre El Hamra ont tout fait pour faire réussir cette manifestation

 

Droit à la culture et liberté de créer, enjeux démocratiques

À la marge de « L’Art est liberté », des associations et organismes de la société civile, décidés à défendre les artistes et leurs libertés, faisaient circuler (et signer) une pétition visant à intégrer le droit à la culture et la liberté de créer dans la Constitution tunisienne en cours de rédaction. D’ailleurs, la présence de Habib Bel Hédi, comédien et promoteur de cette pétition, était remarquable. Depuis le petit stand qu’il occupait à l’entrée du parc, il rappelait aux présent(e)s l’importance de leur soutien à cette pétition en les invitant à la signer. En tant qu’artiste et citoyen, Habib Bel Hédi pense que ce genre de manifestation envoie un message assez fort au gouvernement en place et à la classe politique tunisienne en général : « nous refusons la marginalisation systématique de la culture, des arts et cette hégémonie du politique sur la société tunisienne depuis le 14 janvier 2011 », a-t-il insisté. Zinelabidine Ben Aïssa, universitaire et président de l’AAB (Association des Amis du Belvédère), va dans le même sens et trouve qu’« il est temps qu’artistes et intellectuels osent quelque chose pour une démocratisation effective de la culture et de l’art dans notre pays ».

 

//Habib Bel Hédi invitant les présent(e)s à signer la pétitionHabib Bel Hédi invitant les présent(e)s à signer la pétition

 

//Zinelabidine Ben Aïssa, président de l’AABZinelabidine Ben Aïssa, président de l’AAB

 

De passage à Tunis, Giovanna Tanzarella et Gérarda Ventura, respectivement déléguée de la Fondation Seydoux et vice présidente de la plateforme non gouvernementale Euromed, étaient parmi les visiteurs de cette kermesse citoyenne. Madame Tanzarella a rappelé qu’« il s’agit, là, d’une manifestation indispensable et salutaire ». Elle a ajouté qu’« il faut continuer à croire en cette dimension citoyenne de la culture en invitant d’autres artistes et intellectuels à s’y impliquer ». Quant à Madame Ventura, elle a souligné « l’interdépendance des droits culturels et des luttes pour les droits de l’homme en général ». Toutes deux ont tenu à dire aux Tunisiens qu’« ils ne sont pas seuls dans ce combat et qu’ils peuvent compter sur une solidarité transméditerranéenne ».

 

//Gérarda Ventura  et  Giovanna Tanzarella Gérarda Ventura et Giovanna Tanzarella

 

« Cette patrie est pour tous, ne laissez pas la haine nous tuer… ! »

Ce dernier sous titre est une traduction du refrain d’une belle chanson qui a été très applaudie par la foule du Belvédère. L’interprète, Rania Jdidi, accompagnée de Hakim Gharbi à la guitare, a charmé son auditoire en chantant quelques titres d’un spectacle intitulé « Les voix de la terre ». Lorsque j’ai demandé à la jeune artiste de m’expliquer le sens de sa participation à « L’Art est liberté », sa réponse était claire : « les artistes qui sont là ce soir veulent montrer qu’ils sont solidaires, à l’image des Tunisien(ne)s aujourd’hui ». Hakim Gharbi a, de son côté, qualifié l’acte de présence des artistes qui ont pris part à ce rendez-vous citoyen de « cri de conscience pour défendre les libertés de penser et de créer ».

 

//Hakim Gharbi et Rania JdidiHakim Gharbi et Rania Jdidi

 

Finalement, le bilan de cette manifestation permet d’entrevoir quelques lueurs d’espoir quant à l’avenir de la culture et de la création artistique dans une Tunisie qui n’en a pas encore fini avec sa révolution culturelle. La présence d’une cinéaste comme Salma Baccar, membre de l’Assemblée Constituante (Parti républicain), est à ce titre significative. Après avoir signé la pétition dont nous parlions plus haut, elle a jugé qu’« il est important de maintenir ces liens intimes entre les artistes et toutes les catégories de la société tunisienne ». Nous ne pouvons que partager ce souhait, il y va de l’avenir et de la réussite de cette transition démocratique chargée d’attentes et de grands espoirs.

 



 

Adel Habbassi

01/09/2012