Naissance de Nachaz, revue d’idées et de débats tunisienne | Nachaz, Jocelyne DAKHLIA, Fathi BEN HAJ YAHIA, Tahar CHIKHAOUI, Sami BARGAOUI, Hajer BOUDEN, Insaf Machta, Mohamed KHENISSI, Mohamed CHERIF FERJANI, Hichem ABDESSAMAD, Amna Guellali
Naissance de Nachaz, revue d’idées et de débats tunisienne Imprimer
Rédaction de Nachaz   

Naissance de Nachaz, revue d’idées et de débats tunisienne | Nachaz, Jocelyne DAKHLIA, Fathi BEN HAJ YAHIA, Tahar CHIKHAOUI, Sami BARGAOUI, Hajer BOUDEN, Insaf Machta, Mohamed KHENISSI, Mohamed CHERIF FERJANI, Hichem ABDESSAMAD, Amna Guellali

Pourquoi Nachaz ?

Voilà une année et demi que le régime de Ben Ali est tombé. Le sentiment d’être revenus de loin continue pourtant de nous habiter. A l’heure où la parole au moins est devenue libre, alors que les clameurs, les slogans, les manifestes, les pamphlets en tous genres emplissent les colonnes, les lucarnes et la rue, il n’est pas inutile de se rappeler ce temps livide du silence.

Combien de demandes de visa pour une association de recherche ou une publication simplement académique sont restées en souffrance dans les bureaux de l’Intérieur parce que le nom du secrétaire ou du trésorier apposé en bas du statut apparaît dans une vague pétition de défense de la liberté d’expression par exemple, ou pour une autre raison, ou sans raison.

Les désirs de Carthage n’ont pas le temps de devenir des ordres qu’ils sont exaucés déjà par une administration froide comme un monstre. Les oukases en haut lieu sont précédés par le zèle des zélateurs qui lui-même suggère l’autocensure, le détachement et enfin l’indifférence mortifère du chercheur de base.

C’est cet engrenage que la révolution du 14 janvier est venue gripper. Et quels que soient les gouvernants d’aujourd’hui ou de demain, quels que soient leurs agacements prévisibles, ils devront compter avec ceci : on s’habitue très vite à l’expression libre et multiforme. Jusqu’à l’addiction.

Alors que le pays entier est devenu un vaste forum, par ce périodique (en version numérique au départ) nous voulons saisir cette formidable opportunité et participer à l’effort collectif visant à transformer cette libre parole en débat permanent.

Cette initiative veut également combler un manque : aussi étrange que cela puisse paraître, il n’existe guère de revue d’idées et de débat indépendante en dehors des publications universitaires à éclipses et si rares.

Pourtant, si, il y a peu, nous déplorions l’absence de débat, nous ne sommes pas loin, aujourd’hui d’en être saturés. Car le besoin se fait sentir d’une prise de recul, empathique ou plus critique, et d’une lecture analytique par rapport à des débats qui se déploient sur des sujets souvent cruciaux dans la presse quotidienne ou hebdomadaire et sur les réseaux sociaux, mais dans l’instantanéité du moment. La masse foisonnante des textes de positionnement, la masse des témoignages, ainsi que la précarité de leur mode d’affichage et de diffusion, la tension de l’actualité et la succession rapide des thèmes faisant débat dans la sphère publique nous incitent à revenir à une forme éprouvée de la revue d’opinions.

A l’euphorie communielle de la libération a succédé l’inconfort de l’attente et la conscience de plus en plus aigüe que le bonheur révolutionnaire apporte  aussi son lot de souffrances et d’incertitudes. A un monde prévisible succède une société libre dans son expression mais plus insécure et fragile.

La Révolution fut à la base une véritable révolution populaire qui commandait pour cette raison une forme d’humilité foncière des intellectuels de tous ordres. La libération de la parole fut celle de toutes les paroles, chacun, de tous milieux sociaux et de tout niveau d’instruction ayant compris cette vérité première de l’exigence démocratique que chaque voix compte. Ce principe d’opinion n’est pas à mettre en question au nom d’une supposée clairvoyance de l’intellectuel mais nous souhaitons contribuer à mettre en lumière, dans leur complexité et toutes leurs implications, les points les plus cruciaux de notre cheminement collectif vers l’invention d’une société démocratique. Nous voulons travailler à faire ressortir les termes les plus problématiques et noués de ces enjeux et de leur expression civique par une écriture à la fois engagée et apte au recul des sciences sociales et de la recherche.

Conscients que l’entrée en citoyenneté de la société tunisienne est une avancée décisive et irréversible de celle-ci, nous nous refusons à récuser les premières expressions électorales de ce processus que nous appelions si fortement de nos vœux et à nous lamenter. La virulence des débats et leur confusion masquent trop souvent, par ailleurs, les questions sociales. Le tâtonnement politique qui est en toute humilité celui de la société tunisienne aujourd’hui et la difficulté où nous sommes tous de produire une lecture claire des enjeux et des positionnements possibles de chacun nous confirment donc dans la nécessité de créer un lieu pour refroidir, sans concession sur le terrain des divergences et des désaccords. Sans céder en vigilance face à des projets politiques qui ne sont pas les nôtres, nous souhaitons élargir notre tribune à des points de vue qui ne seraient pas non plus les nôtres.

Il s’agirait donc de contribuer à une lecture de ces débats qui soit tout à la fois ancrée dans l’actualité qui nous mobilise tous si intensément, et en distance par rapport à celle-ci, aidant à l’anticipation des enjeux politiques et sociaux que recèlent de tels débats, dans leur traduction constitutionnelle et parlementaire, citoyenne et civile...

Des idées, des éclairages interdisciplinaires, mais aussi des chroniques, des documents… Bref, une publication ni académique ni « grand public », à mi-chemin entre la revue et le magazine, traitant de questions de fond relatives à la politique, à la société et à la culture, en résonance avec ce qui nous paraît travailler en profondeur la société tunisienne depuis le 14 janvier.

Chercheurs, vos papiers ? La question impérative ne manquera pas de nous être posée. Nous pourrions certes protester de notre foi dans le débat, de notre amour de la discussion et de la contradiction, mais nous aurons de toutes façon à « répondre de » notre identité politique. Puisque c’est de politique qu’il s’agit aussi en dernière analyse. Alors autant plaider coupables tout de suite : le groupe fondateur est formé d’enseignants, de chercheurs, universitaires ou pas, de traducteurs… réunis par l’amitié et quelques convergences intellectuelles et politiques, sans doute floues et instables mais suffisamment solides pour cimenter des complicité et un horizon commun qu’on hésite à désigner par un seul mot : la gauche, la culture, le souci de « défendre la société » (au sens donné à cette expression par M. Foucault). Notre « unité » s’arrête là. Au tout début, lorsque nous évoquions ce projet, pour donner de la consistance à nos palabres et pour être en prise avec l’actualité révolutionnaire, nos divergences étaient évidents à peu près sur toutes les questions brûlantes : que penser et comment faire avec l’islam politique ? Quid des démons des déchaînements identitaires ? Sans doute la peur de nos différends nous a-t-elle longtemps paralysés.

Alors que nul n’entre ici s’il n’est incertain. Et que les quémandeurs de vérités héroïques ou consolatrices passent leur chemin. Cette revue ne sera pas un ghetto douillet, encore un, pour cultiver le quant-à-soi de démocrates autoproclamés. Elle sera avant tout un espace du désaccord avoué, revendiqué et mis par écrit. Une place importante sera dévolue à la discussion, argument contre argument, réflexion contre réflexion entre des intellectuels ou des acteurs de tous bords. La seule exclusive sera l’anathème de quelque légitimité qu’il se drape : religieuse, identitaire ou « laïciste ».

Ce périodique (et pour l’heure ce site) sera bilingue, même si la surface rédactionnelle principale sera de langue arabe. Pour une raison évidente, l’arabe étant la langue des Tunisiens. Il s’agit aussi d’articuler notre réflexion collective, nos contradictions à des choix qui dépassent  les frontières tunisiennes et arabes. Cela se fera aussi en ouvrant cet espace à des contributeurs  qui vivent entre deux mondes et à des plumes non tunisiennes, francophones mais pas uniquement. Nous aurons, d’ailleurs, à revenir sur cette question essentielle de la langue.

www.nachaz.org