Tunisie: l’inquiétude | Cécile Oumhani, salafistes, La Marsa, Saint Augustin, Ibn Khaldoun, Tahar Haddad, Jamel Gharbi, Elyzad
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Cécile Oumhani   

Il y a vingt mois, assoiffé de liberté et de dignité, le peuple tunisien se soulevait pacifiquement et demandait la chute du régime. Il était suivi presque aussitôt par d’autres peuples et suscitait l’admiration de tous, au point que certains ont même demandé que le prix Nobel de la Paix lui soit attribué. Avec la révolution tunisienne, tout un pays accédait aux rives de l’inespéré et réenchantait le monde. Je n’oublierai pas cette femme venue me parler lors d’une rencontre dans une librairie parisienne pendant l’hiver 2011. Très émue, elle m’a dit que les Tunisiens lui avaient rendu l’espoir, après tant de déceptions passées dans les luttes qu’elle avait menées dans son propre pays.

Des années de dictature n’avaient finalement pu éradiquer les rêves et les aspirations. Car on n’empêche pas indéfiniment les humains de redresser la tête face à leurs tyrans. Quelques semaines avaient suffi à libérer les possibles. L’avenir était là avec l’immense bâtisse de la démocratie à construire. Les murs de Tunis, ceux de toutes les villes du pays, même des villages les plus reculés étaient devenus les pages d’un grand livre ouvert où chacun écrivait ses désirs, ses révoltes en même temps que l’Histoire.

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Aucune transition démocratique ne peut s’accomplir en quelques semaines, ni même en quelques mois. C’est une évidence et les Tunisiens le savent depuis le début. La société civile l’a montré par sa vigilance sans faille et le courage exemplaire avec lequel elle continue de réagir, chaque fois que la révolution est menacée.

Pourtant les horizons se sont obscurcis. Les attaques se sont multipliées contre des cinéastes, contre des journalistes, contre des artistes, contre une exposition à La Marsa, confisquant cette liberté pour laquelle tout un peuple s’était soulevé. Y-a-t-il liberté sans celle de s’exprimer, sans celle de créer ? Y-a-t-il liberté s’il faut s’incliner devant la volonté de censeurs auto-proclamés qui font régner la terreur ?

Il faut bien le dire, ces groupes de salafistes qui font parler d’eux depuis quelque temps ont instauré un climat de peur. Festivals annulés, manifestations culturelles empêchées à coups de sabres et de gourdins, sans que la police intervienne, est-ce là la Tunisie dont voulaient les révolutionnaires ? Ces idéologies obscurantistes, qui déversent la haine appartiennent-elles d’une quelconque manière à la Tunisie, à son Histoire enracinée dans une Méditerranée plurielle, celle qui a vu naître Saint Augustin, Ibn Khaldoun, Tahar Haddad? Ces factions fascisantes vont-elles en toute impunité éclipser ceux qui avaient fait de la révolution tunisienne un exemple?

 

Tunisie: l’inquiétude | Cécile Oumhani, salafistes, La Marsa, Saint Augustin, Ibn Khaldoun, Tahar Haddad, Jamel Gharbi, Elyzad

 

J’aime passionnément la Tunisie, mon deuxième pays depuis quarante ans. Est-ce bien dans ce pays qu’a été roué de coups par des salafistes, l’élu franco-tunisien Jamel Gharbi, alors qu’il se rendait à la boulangerie avec sa femme et sa fille, parce qu’elles portaient des tenues d’été? C’est une scène que j’aurais pu vivre avec les miens l’été dernier, alors que nous avons aussi croisé des salafistes. en allant faire nos courses chez l’épicier. Cette Tunisie n’est pas celle que je connais, celle où j’ai toujours été bien accueillie, où que j’aille, sans qu’on s’en prenne ni à mes origines, ni aux vêtements que j’ai pu porter.

Je voudrais dire ici ma solidarité avec les démocrates de Tunisie, ceux qui restent épris de liberté et de tolérance et combattent le retour de la censure sous toutes ses formes. Je voudrais dire ma solidarité avec les femmes tunisiennes toujours mobilisées contre un article de la nouvelle constitution, qui, s’il était voté, remettrait en cause l’égalité entre hommes et femmes. Faire de la femme le complément de l’homme, c’est la spolier d’un statut qui était, à juste titre, la fierté de la Tunisie. Ce serait une inacceptable régression.

Des menaces bien réelles pèsent sur l’avenir en train de se construire et le rêve de démocratie de tout un peuple. Vigilance et mobilisation suffiront-elles à les dissiper? Les Tunisiens retrouveront-ils le cap de ce changement vers lequel ils avaient su ouvrir un chemin qui étonnait le monde?

 


 

Cécile Oumhani

27/08/2012

 

Cécile Oumhani est écrivain et maître de conférences à l’Université de Paris-Est Créteil. Elle vient de publier Une odeur de henné (Elyzad, Tunis). Son roman L’atelier des Strésor paraîtra en septembre toujours chez Elyzad à Tunis.