Tunisie: silence, on agresse  | Adel Habbassi, Ben Ali, Ezzeddine Gannoun, théâtre El Hamra, Rejeb Maghri, Mohamed Ben Tabib, Alaeddine Ben Abdallah
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Adel Habbassi   

Depuis la fuite de Ben Ali, la rue tunisienne a alterné le meilleur et le pire. Après l’élan de solidarité des comités populaires de défense des quartiers (janvier 2011), d’autres types de scènes et certains groupes ont progressivement envahi l’espace public : barbes, costumes et drapeaux noirs pour des projets de société pas toujours clairs. Les signes extérieurs de ces groupes permettent de les attribuer aux diverses mouvances salafistes importées, via satellites, de certains pays du Golfe. Les apparitions de ces groupes ont souvent été “remarquables” durant les manifestations citoyennes et/ou artistiques. Ces groupuscules de fanatiques s’attaquent essentiellement aux libertés fondamentales des Tunisien(ne)s.

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Silence, on agresse
Ces atteintes aux libertés ont pris une autre dimension après les élections du 23 octobre 2011 et surtout suite à la passation du pouvoir politique à l’actuel gouvernement, guidée par les islamistes d’ennahdha. Depuis le mois de février 2011, les Tunisien(ne)s sont les témoins d’agressions verbales, d’intimidations et d’atteintes à leurs libertés publiques et individuelles. Ces actes ont été, jusque là, “tolérés” par le gouvernement de Hamadi Jebali sous prétexte de fragilité de la situation sécuritaire et de volonté de préservation de l’unité nationale en une période de transition démocratique très délicate. La fermeture de plusieurs maisons closes à travers le pays, le saccage de la salle de cinéma Africart, l’invasion répétée de la Faculté de Manouba et la perturbation de ses cours, l’agression des artistes lors de la dernière journée mondiale du théâtre n’étaient que les faits les plus médiatisés de ces violences. Mais, si nous tenons compte de tous les incidents de ce genre à travers le pays, cela risque d’être beaucoup plus long : renvois d’imams dans des mosquées où on en impose d’autres, sabotages de rencontres et/ou de réunions publiques, agressions de journalistes, obligation des certaines administrations à prévoir des guichets et des files d’attente séparés (hommes/femmes), etc.

Dans ce feuilleton d’agressions morales, verbales et physiques, deux choses attirent notre attention. Les auteurs de ces violences sont, dans la majorité des cas, des groupes dits salafistes. La deuxième remarque concerne l’attitude des forces de l’ordre (et, parfois, de l’Armée nationale) qui se caractérise par une absence de réaction. L’épisode le plus flagrant de cette passivité de la police a été enregistré lors de l’agression (transmise dans le JT de 20 h) des jeunes étudiants-artistes de l’Institut Supérieur d’Art Dramatique qui fêtaient la journée mondiale du théâtre au cœur de l’avenue Bourguiba, soit à quelques dizaines de mètres du ministère de l’intérieur.

La culture et les artistes, cibles privilégiées

Malheureusement, l’actualité de la semaine qui vient de s’écouler confirme l’escalade de ce genre de violences. Mercredi 23 mai, Rejeb Maghri, enseignant d’art dramatique au Kef (nord-ouest de la Tunisie) a été violemment tabassé par un groupe de salafistes. Le bilan médical donne une idée de la sauvagerie de cette agression : un traumatisme crânien, plusieurs dents cassées, des contusions et divers hématomes sur tout le corps. Rejeb Maghri a été attaqué juste derrière le gouvernorat du Kef où il y avait des forces de police qui ont refusé d’intervenir en arguant « une absence d’instructions d’intervention en pareils cas ». Rejeb Maghri a affirmé qu’il a « été visé en tant que militant pour une culture citoyenne et en tant que secrétaire général de l’Association Arts et Cinéma.» D’ailleurs, plusieurs étudiants, membres de cette Association, ont été insultés et intimidés par des barbus au look salafiste lors des jours qui ont précédé cette agression. Dans le gouvernorat de Jendouba, limitrophe du Kef, la journée du samedi 26 mai a commencé très tôt. Dès six heures du matin, des groupes de salafistes, armés de bâtons, d’armes blanches et de cocktails Molotov ont attaqué quelques bars et hôtels et y ont mis le feu. Ces commandos d’incendiaires scandaient « allahou akbar » et criaient des menaces de mort contre tous « les mécréants » qui gèrent et fréquentent ces endroits. En raison de l’heure matinale, les assaillants ont eu tout le temps de finir leur sinistre besogne.

//Ezzeddine GannounEzzeddine GannounLe dramaturge Ezzeddine Gannoun s’est rendu au chevet de Rejeb Maghri pour lui exprimer son soutien en tant qu’artiste et citoyen. « ces bandes de fanatiques ne vont pas s’arrêter à mi chemin : ils comptent bien aller jusqu’au bout de leur projet fasciste pour essayer de confisquer toutes les libertés à commencer par celle des artistes et des créateurs » prédisait Gannoun lors d’un débat qui nous a réunis à Paris en novembre 2011 . D’ailleurs, Ezzeddine Gannoun et toute l’équipe du Théâtre El Hamra ont immédiatement diffusé un communiqué où ils ont exprimé leur soutien à Rejeb Maghri et leur ferme dénonciation du silence du gouvernement. Le même communiqué tient « le ministère de l’intérieur pour responsable de l’escalade de ces violences salafistes qui visent particulièrement les artistes, les penseurs et les journalistes tunisiens». La comédienne Leïla Toubel a également fait le déplacement à la clinique où Rejeb Maghri était hospitalisé: «il est tout à fait normal que ces gens s’attaquent aux artistes et aux créateurs, parce qu’ils créent et constituent un danger pour leur projet de société. Ces agressions sont aussi des messages envoyés à ceux (et celles) qui sont déterminé(e)s à défendre les libertés» a-t-elle déclaré. À l’heure où je boucle cet article, j’apprends que Mohamed Ben Tabib, cinéaste et universitaire, a été blessé avec un couteau par des salafistes. Cela s’est passé à Bizerte, ville natale de la victime.
À Tunis comme dans toutes les villes tunisiennes, il est facile de sentir le ras-le-bol des Tunisiens face à cette violence exercée en plein jour et dans l’impunité totale. Certains ministres du gouvernement Jebali ont même banalisé ces actes en mettant cela sur le compte d’un parti pris (politique) des journalistes qui les rapportaient. Alaeddine Ben Abdallah, professeur à l’Université d’Ottawa ne cache pas non plus son inquiétude: « L’actuel gouvernement entretient un rapport flou avec l’idée même d’État républicain » dit-il, dénonçant «un appareil policier, qui demeure très répressif contre les manifestants pacifistes, et n’intervient pas pour protéger les citoyens de ces agressions».



Adel Habbassi
28/05/2012