Anouar Attia, écrivain trilingue | babelmed
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Anouar Attia
Anouar Attia est un des romanciers les plus en vue en Tunisie. Sa formation d’angliciste, sa vaste connaissance des littératures arabes et française se lisent dans des romans très remarqués : De A jusqu’à T ou Reflets changeants sur la Méditerrané, Hayet ou la passion d’elles. Interrogé sur sa filiation littéraire et sa relation à la langue française comme langue d’écriture, Anouar Attia répond en ces termes:

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On me demande si, selon moi évidemment, ce que j'ai écrit s'inscrit dans une lignée littéraire quelconque en référence au corpus de la littérature maghrébine d'expression française, et, si oui, de quelle façon et jusqu’à quel point il le fait.
Je voudrais moduler cette question (sans la dénaturer, j'espère) en interrogation, non sur une quelconque filiation — ou affiliation — culturo-littéraire de l'auteur, mais sur le fait d'intertextualité tel que ce fait, inhérent à toute œuvre, apparaît dans la sienne.
Cette reformulation de la question initiale se justifierait pour deux raisons : d'abord, la question devenant plus modeste de portée, elle serait plus en adéquation avec la très modeste quantité de ce que j'ai écrit — dans le genre "fiction" — : deux romans en tout(1); ensuite, plus généralement, bien que mis en situation de juge et partie du simple fait d'être interpellé sur ces écrits, je me sens davantage capable d'impartialité si j'ai à me prononcer sur un aspect suffisamment objectif concernant la définition d'un écrit par rapport à d'autres écrits, et, certes, l'aspect intertextuel d'un écrit est justiciable d'approches plus objectives que ne peut l'être l'examen de son éventuelle insertion dans des mouvements ou mouvances culturo-littéraires quels qu'ils soient.
Quelles seraient donc, selon nous, l'importance et la nature de l'intertextualité culturo-littéraire dans ces deux romans (ou, j'en suis convaincu, dans tout ce que je peux écrire qui relèverait de la fiction) ?
S'agissant de l'importance de l'intertextualité dans ces écrits, je pense qu'elle est grande, qu'elle peut même être considérée comme le facteur d'idendification majeur de ce produit.
Quant à la nature de cette intertextualité (de ce dialogue qu'entretiennent la fiction et le style définissant ces écrits avec d'autres fictions et styles), je la définirai, sans hésiter, en tant que triple : française, évidemment, mais aussi, d'une façon significative, arabe et anglaise (l'auteur est enseignant d'anglais à l'Université), les trois aspects étant indissociables et, je pense, se fécondant mutuellement dans le processus de création.
Peut-être pourrait-on affiner cette définition en faisant les remarques suivantes à propos de ses composantes : la manifestation de l'arabe serait, en ce qu'elle a de plus significatif (ne parlons pas de ses formes les plus visibles comme les greffes ou les emprunts), en la séduction-contagion que cette langue maternelle exerce occasionnellement sur la langue d'adoption, la française, quand, par exemple, la prose de celle-ci se met à ressembler euphoniquement à l'arabe (où la prose rythmée est souvent de la nature même du phrasé); ou quand, du point de vue de la structure narrative, se greffent sur des schémas reconnaissablement occidentaux (traditionnels ou novateurs) des techniques narratives arabes consacrées (revisitées plus ou moins librement), comme le recours à la digression-enchâssement, à l'épître, à la "séance" (la "maqama"), etc.
Quant aux éléments français et anglais dont se nourrit l'intertextualité dans ces deux romans, ils sont souvent (en raison de l'abondance des allusions plus ou moins directes — qui se font parfois citations — aux cultures et, plus spécifiquement, aux littératures française et anglo-saxonne) aussi importants dans la définition du texte que les ingrédients à partir desquels on définit en général une fiction (cadre, personnages, intrigue, thèmes…), formant ainsi un tissu fortement évocateur de culture "occidentale" (axée sur la française et l'anglo-saxonne.)
In fine, et pour revenir à la question initiale qu'on m'a posée, je pense que ce que j'ai pu écrire est trop marqué par un fait — mais aussi par un désir entêté — de syncrétisme culturo-littéraire (en l'occurrence triangulaire) pour se laisser aisément identifier (en termes de ressemblance et d'écart), par rapport à un courant culturo-littéraire bien défini, fût-ce celui auquel ces écrits appartiennent d'évidence, celui de la littérature maghrébine d'expression française; ce qui ne veut point dire que des critiques plus sagaces ou renseignés que moi ne puissent placer, d'une façon convaincante, ce modeste apport à la littérature francophone dans un cadre bien défini.

Anouar Attia. Tunis 2004.

(1) De A jusqu'à T ou Reflets Changeants sur Méditerranée. Paris: Publisud, 1987.
Hayet ou La Passon d'Elles. Tunis: Cérès Editions, 2002.
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Inédit

ECRIRE ou De la Remington à Viviane, en passant par Merlin

"Viens", me disait la vieille Remington de Grand'Pa. Une vieille machine rongée des ans. Grand'Pa l'utilisait à faire des vers qu'il remisait dans un carton, dans la buanderie, jusqu'au jour où, sentant sa mort prochaine, il fit venir ses enfants, ses petits-enfants, dont moi, leur parla sans autres témoins: "Brûlez-moi tout ce qui est dans le carton, dans la buanderie, ce qui, je veux dire, n'a pas été mangé des vers ou des rats… Vous croyiez qu'un trésor était caché dedans. Je suis désolé, je ne vous laisse que du vent."

Sa Remington, Grand'Pa l'appelait " la Sirène ". Plus d'une fois, me montrant les trucs qui, lorsqu'il était à les malmener, emplissaient la maison de leur clac-clac assourdissant, et sous lesquels, dans le corps même de la machine, il avait fait graver les mots suivants: "Protégez-nous, Allah, de la sorcellerie des mots: El Jahidh", il me disait: "Surtout ne la frappe pas là où ça fait clac-clac, en elle il y a une djinnia qui alors sortira, te bouffera tout cru…" Et j'avais peur d'elle et ne l'approchais jamais…

Jusqu'après quelques jours de la mort de Grand'Pa.

Je voulais l'avoir, la vieille Remington, en souvenir de Grand'Pa, avais-je dit aux adultes, qui, trouvant qu'elle déparait trop dans la pièce libérée par la mort de Grand'Pa, étaient trop heureux de s'en débarrasser.

Je suis seul dans la pièce que je partage avec mes frères et sœurs, et maintenant avec elle. Elle me regarde. J'ai peur. Soudain, je l'entends qui me dit, en murmure qui va s'amplifiant: "Viens… Caresse-moi. Là. Oui, là. Tu aimeras. Tu verras… " Je veux fuir. Je ne peux pas.

─ Viens. Là où tu es, tout finit par foirer ou décevoir. Viens à moi, en moi seule est l'espoir, tu peux me croire.
Un frémissement inaccoutumé me prend aux doigts, me fait mal.

─ Viens, je suis belle, tu n'es pas aveugle, tu n'es pas manchot. .. Tu as envie… Je veux bien...

Et je la caressai là où Grand'Pa disait qu'il ne fallait pas. Et j'écrivis le premier mot du premier verset: "Lis…" Puis en coup de vent je la quittai, m'en fus lire tout, partout, en classe, en bibli, sur les bancs publics, au lit, puis revins à elle, et, sous couvert de Rimbaud, m'appliquai à écrire en jolie calligraphie: "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu…", interrompis soudain le copiage, voulus y aller perso, et j'avais l'impression que le moment de prononcer le "oui", pour le pire et pour le meilleur, pour la vie, était venu; je pris une feuille vierge, mais, car trop effrayé au début, ou trop pressé après, j'écrivis laid. Elle m'interrompt, me dit : "Vas-y plus assuré, plus léger, plus continu, comme frange après frange viennent sans cesse sur la plage mourir revivre les vagues de ta Méditerranée…"

Cependant, en moins de temps qu'il n'en faut à un chien pour faire deux battements de queue, je devins adulte, je pleurai le sort maudit qui m'arrachait à mes irresponsabilités, et pour me consoler j'allais de temps en temps me livrer, sur la Remington, à des jeux plutôt délictueux donc plutôt délicieux…

Et puis, en moins de temps qu'il n'en faut à une allumeuse pour faire deux battements de cil, je devins vieux, sans que je l'eusse jamais demandé au bon Dieu.

Viviane… Je l'appelle Viviane. Je meurs d'envie de dire son vrai nom, son plus-joli-nom-de-tunisienne-que-le-sien-tu-meurs, mais je ne peux… mais elle se reconnaîtra … et alors ça me fera une belle jambe, et, à mon pied, ça me fera un gros orteil. Donc, je trimbalais de classe en classe mon barda fait tout de vers d'emprunt, que j'essayais de faire aimer aux vingt-vingt-cinq ans, qu'elle, du moins, Viviane, vingt ans et des poussières, aima. Je l'appelai Viviane en hommage à l'intérêt particulier qu'elle avait montré à ma narration de l'épisode de Merlin et Viviane, l'un des épisodes des légendes arthuriennes. Viviane de la légende, jeune et belle, et magicienne par dessus le marché, aura beau jeu de prendre dans ses rets Merlin le vieux magicien, qui, séduit et abandonné dans sa forêt, se morfondra à se jurer, mais trop tard, qu'on ne l'y reprendra plus. Viviane de la réalité, disciple de celui qu'elle a appelé un jour Merlin, que maintenant elle appelle "Maître", avait pris du barda de celui-ci un brin d'émotion, en a fait une mélodie. "Maître, j'ai écrit une mélodie" dit ce jour-là à son prof la belle enfant. Et, entourée de parfum mi à elle mi à des essences de jasmin, en accents de voix qui tour à tour s'avive et défaille sur des lèvres supplice de fruit irrésistible mais défendu, en glorieuse féminité non réfrénée de tunisienne émancipée, Viviane s'était mise à dire sa mélodie… Toutes choses accumulées qui eurent pour effet immédiat de mettre le cœur du vieux Merlin en émoi bien dangereux. Mais le pire est à venir, qui ne tarda pas à venir. En élan inattendu, juste après qu'elle lui eut dit : "Maître, aimez-vous mon tendre refrain ?", citant verbatim, et en V.O. évidemment, un vers des "Idylles du Roi" d'Alfred Tennyson, et qu'il eut balbutié "oui", elle prit de sa main la main de Merlin, la posa sur son cœur d'étudiante trop directe, trop passionnée, trop ignorante de son pouvoir à charmer, lui disant, en éclair qui traversa les profondeurs de ses yeux à elle, de son cœur à lui : "O merci maître, sentez comme mon cœur bat à votre compliment".

La scène d'après nous montre Merlin titubant sur un sentier sinueux qui mène à sa forêt. "J'ai à faire" dit le "maître" à sa femme, qui lui dit: "Ah oui, ce laïus sur ce que ça veut dire qu'écrire"; ce à quoi il répond par son "oui" des jours mauvais.

La scène suivante nous le montre aller titubant vers sa Remington. Qui est bien surprise du retour de celui qui l'avait, lui, séduite, puis, lui, abandonnée.
"Je t'ai langui, tu sais", lui dit la Remington.
Et il la prend au fond de sa forêt, et, sous couvert d' Ovide, il procède à d'abracadabresques métamorphoses, puis, sous couvert de Rimbaud, de nouveau, il se met à tendre "des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile", et, sur un air de vanité perdue, ou de rêve retrouvée, il se met à danser. Propos recueillis et extrait choisi par Jalel El Gharbi.
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