Ali Abassi, écrivain hybride | babelmed
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Ali Abassi
Ali Abassi est né en 1955, universitaire, romancier et essayiste. Il a longuement travaillé sur le concept d’ «hybride» dans le roman français. Son roman Tirza (Tunis, 1996) a permis de faire connaître ses talents de romancier au public tunisien et français. Sollicité sur le choix de sa langue d’écriture et sur ses domaines d’intérêt, Ali Abassi se présente en ces termes:

Parallèlement à un itinéraire universitaire d’enseignant et de chercheur, en particulier dans le domaine du roman (thèse sur Guy de Maupassant en 1987, des essais divers tels que Le Récit, Biruni, 1994, Le Romanesque hybride I et II, Tunis, Sahar, 1996, 1998, Stendhal hybride, Paris, L’Harmattan, 2002…), je tente de poursuivre une œuvre de créateur (deux romans de langue française: Tirza, Paris/Tunis, Joëlle Losfeld/Cérès, 1996, Voix barbares, Tunis, Sahar, 1999, un recueil de nouvelles et un troisième roman actuellement sous presse.
Loin de craindre la dispersion, je trouve dans cette conjonction de la recherche et de l’écriture romanesque un cadre idéal pour explorer les orientations d’un archétype qui me passionne et qui me semble caractéristique de notre modernité, à savoir l’hybride. J’assume cette activité comme une liberté et une responsabilité... Je sais bien que c’est un choix qui peut susciter de fausses impressions. Mais qui est à l’abri des malentendus? Il faut comprendre pour croire, même si, pour croire, il faut comprendre. Comment échapper à un cercle aussi vicieux, sinon au prix d’une quête fébrile et stoïcienne en même temps!


Ali Abassi
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Fragments

Nous proposons ici un extrait de son prochain roman à paraître en 2005

Chapitre III
1990: Lance-pierres

La belle image que le petit Houssem revoyait passer devant ses yeux, chaque fois qu’il était réveillé à l’aube par les pas furtifs de son père, était celle de Coquelicot. Cette fillette tout en rouge habillée, frêle et petite sous sa calotte noire, qui le dardait de ses yeux souriants quand il s’aventurait près de la colonie d’Afran, hantait ses réveils hébétés et simulait en lui le désir de partir à sa rencontre, comme si elle l’attendait nuit et jour, là-bas contre la grille. Il lui avait souri, lui aussi, quelques jours auparavant, et comme il ne savait pas lui parler dans sa langue, et que ses robes rouges ou rougeâtres lui rappelaient ces grosses fleurs tremblotant au milieu des près verts, il avait fini par l’appeler Coquelicot, et ne tarissait pas en parlant d’elle, à sa mère.

Mais, un jour, pour la quatrième aube déjà, Houssem se trouva sous l’emprise de cette envie d’emboîter le pas à Samed, son père. Ce dernier s’apprêtait à rejoindre les combattants de la rue, au fond de la triste ville, du côté de la mer, en emportant trois ou quatre lance-pierres de sa fabrication, bien cachés sous sa parka. L’enfant se laissa aller quelques minutes à cette hébétude matinale où le charivari de son père, qui trifouillait ici et là, couvrait le bruit sourd de la ville et les voix stridentes des muezzins mêlées aux lointains crachats des mitrailleuses. Des images de la veille revinrent. Houssem les regarda devant lui, dans les ténèbres de la chambre.

Il était d’abord tout minuscule dans une forêt de jambes qui se ruaient, se repliaient en arrière pour se ruer de nouveau, comme font celles des ballerines. Il revit aussi ces cerceaux géants tout en feu, ces pneus fumant sur le macadam, roulant à l’encontre des grands fantômes noirs et des gros scarabées ronflant dangereusement, en face de la foule insurgée. Dans ses narines, dans ses oreilles et sur la chair de ses jambes fluettes, il crut encore sentir les restes de poudre folle et excitante à la fois, de sueur moite et de sang giclant soudain du visage d’un homme blessé. Il tressaillit quand il lui sembla ré-entendre la déflagration qui avait jeté sur l’asphalte ce visage à moitié rouge, encadré d’un keffieh….
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Propos recueillis et extrait choisi par Jalel El Gharbi.
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