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  XXX  de La Fura Dels Baus | babelmed Depuis son invitation à inaugurer en fête les Jeux Olympiques de Barcelone en 1992, la FURA DELS BAUS a pu officialiser un théâtre de l’extrême et confronter son genre à un large public. Cette année, la troupe catalane s’est risquée à apporter une dimension sexuelle à la scène européenne. Pour délivrer nos esprits de toute espèce de morale, le spectacle XXX emploie massivement les procédés technologiques pour remettre au goût du jour une oeuvre bien connue du 18ème siècle, La philosophie du boudoir du Marquis de Sade (1795). Elle pose un regard brut sur notre civilisation, dont l’aspect grotesque est si quotidien qu’ il ne nous surprend même plus.
La pièce nous conte le destin violent d’Eugénia, étudiante de 18 ans venue participer à un casting dont elle ne soupçonne pas la tournure. Elle apparait sur une scène vide et se laissera manipuler par une séduisante porn star, Lula, à laquelle s’ajoute incestueusement le frère, puis Dolmance, le réalisateur à la philosophie maladivement sexuelle. La jeune fille devenue perverse «femme objet» finira par assouvir les moindres désirs du trio libertin, allant même jusqu’au viol de sa propre mère.
Un écran omniprésent nous livrera sans tabou, tout au long de la pièce le détail de cette initiation à la géométrie sexuelle dont nous devenons les spectateurs voyeuristes, et parfois actifs...Car la FURA DELS BAUS va plus loin encore, en rompant le rapport scène/salle. Pourtant, lorsqu’un jeune spectateur est convié à participer sur scène aux ébats scandaleux, la pudeur prendra le dessus et désenchantera la vision simpliste du sexe-marchandise.
Ce parti pris de la provocation pour bouleverser nos idées reçues nous pousse à aborder autrement la question du rapport au sexe. Les pratiques les plus délirantes (viol, inceste, orgie, pédophilie, sadomasochisme etc.) sont ainsi banalisées en vue de dénoncer une humanité malade de sa sexualité. La retransmission digitale en direct reflète l’ introspection des fantomes d’un imaginaire collectif auquel chacun est sensé s’identifier. Plus besoin d’imaginer donc, les pires fantaisies sont dictées et réalisées avec ou sans consentement sous nos yeux, sur un fond de musique allant de la pop aux chants grégoriens. L’action virtuelle se substitue au caractère immédiat des actions présentes sur la scène d’un théatre, et pose alors la question d’un rapport au réel troublé par l’image.

La technologie offre à nos quotidiens de multiples opportunités d’attiser nos curiosités, elle déshumanise la chair au profit d’une économie foisonnante et chaotique. Cybersexe, films pornographiques, effets de mode, les phénomènes sont nombreux qui réduisent le corps au simple objet sexuel et éveillent nos instincts refoulés pour mieux controler ses pulsions consommatrices.
Plus précisément, en critiquant l’idée du sexe d’un point de vue économique, XXX nous parle de la perception occidentale du corps féminin, dans une société où l’image joue le premier role. L’esthétique est un outil marchand et, au meme titre que n’importe quelle autre «denrée périssable», la femme se retrouve souvent réduite au simple objet de commercialisation. La publicité hier, s’emparait du modèle de la parfaite ménagère pour l’associer aux produits les plus adaptés à nos habitudes. Aujourd’hui, elle s’allie au cyberquotidien et dénude la femme devenue une valeur marchande sure, pour l’assujettir aux moindres envies d’autrui.
XXX  de La Fura Dels Baus | babelmed Le corps féminin fait vendre et se vend, en deça d’une morale qui condamne toute forme de proxénétisme ou de prostitution.
D’autre part, ces produits d’alimentation, cosmétiques ou d’entretien ont tous et à eux seuls la clef de la perfection féminine si chère à notre société. Continuellement et sans pudeur, des modèles de beauté réels ou virtuels s’ exposent en surabondance à nos regards crédules. La pornographie elle aussi a envahi nos espaces urbains, virtuels, spectaculaires....On finit par accepter l’image comme modèle de normalité. Des canons esthétiques sont ainsi comme dictés à la gente féminine. Est-il trop banal de rappeler que cette confrontation avec la vision que donnent les médias de la femme est intériorisée, et que ces médias prescrivent implicitement certains critères de beauté au nom desquels nous modifions nos apparences?
Les témoins oculaires sans cesse sollicités seraient les seuls capables d’une sensation de réel, et la vue le seul moyen d’emettre un jugement légitime? La séduction se fait par clichés interposés qui annihilent toute signification d’une autre vérité, et tout autre rapport entre individus.
En résulte que nous désapprenons la relation à l’autre, avec la prise en compte de son intimité, de sa propre personne. Comment alors comprendre et accepter désirs, frontières, caractères respectifs. Au royaume de la virtualité où règne en maîtresse mère l’image, on finit par se perdre. Preuve est ce phénomène social inquiétant qui se propage au Japon: le pays à la pointe de la technologie voit ses enfants négliger leur adolescence et nier leur société en s’isolant dans leurs chambres. De leurs temples, interdits d’accès à quiconque et où ils consacrent leur temps aux jeux vidéos, ils ne sortent qu’au bout de quelques années.

«Un corps exhibé n’est pas un corps offert» devrons-nous bientôt apprendre aux nouveau venus? La cour d’école est déjà le terrain d’un combat entre le port du string et celui du voile...
Les limites seraient donc franchies, d’un extrême à l’autre?
Ce «théâtre digital» que propose la FURA ne salue pas la disparition d’un théatre érotique dit «de salon», ni ne le renouvelle; il sonne l’avènement d’un théatre pornographique qui interroge les limites que nous voulons bien nous imposer, et les autres....«Un autre monde est possible» semblait nous dire l’écran géant surplombant la scène nue...oui mais lequel? Doit-on faire, encore et toujours du sexe une machine d’économie, ou bien faire un peu l’économie du sexe en préservant tout ce qu’il implique de précieux et d’intime? Camille Soler
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