L’Espagne vue par Mara, Fran et Jordi | Cristina Artoni
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Cristina Artoni   
L’Espagne vue par Mara, Fran et Jordi | Cristina ArtoniBarcelone. Juste après la Rambla, dans le bar de la Radio, comme son nom ne l’indique pas, deux grands écrans de télévision se détachent. On est dimanche soir, et les rues sont à moitié désertes comme chaque fois que joue le Barça. Fran et Jordi ont le regard tourné vers le grand écran, les joueurs bleu et grenat ne réussissent pas à tenir tête à l’équipe adverse. Marta, au contraire, est déchaînée. Elle discute rage et révolution : “J’ai 22 ans, j’ai eu mon diplôme en sciences politiques ici, à Barcelone, où je suis née. Dans les livres, j’ai étudié la politique institutionnelle, et j’ai compris que ça ne m’intéressait pas du tout. Je crois dans la politique, mais seulement dans la politique directe, où l’individu a voix au chapitre. Là, ça fait des mois qu’on met la crise à toutes les sauces. Mais je suis convaincue que la violence la plus grande, c’est l’Etat qui l’effectue, en détruisant les institutions sur lesquelles se basait notre société. Le premier exemple qui me vient, c’est celui du système éducatif, réduit à néant par la réforme de Bologne. Maintenant, tu peux avoir genre 4 masters, et rester quand même au chômage. Mais est-ce qu’ils ne nous avaient pas toujours dit qu’avec des diplômes, t’arrivais à te réaliser dans la vie ?”.

Fran et Jordi viennent respectivement de Séville et de Majorque. Ils travaillent dans le monde du théâtre et sont un peu plus âgés que Marta.
Fran a 26 ans : “Je suis technicien lumière depuis six ans, et je n’avais jamais vu autant de gens de mon secteur au chômage, comme ces derniers mois. J’ai toujours su que j’avais choisi un travail qui peut difficilement donner une stabilité. Mais maintenant, les offres de travail sont de plus en plus limitées. A tel point que le peu de gens qui ont un contrat à durée déterminée se gardent bien de le quitter”.

Désormais, les pirouettes sans succès des héros du Barça ne sont plus qu’un fond sonore. La seconde tournée de bières arrive à table, et sur la précarité imposée par le monde du travail Jordi aussi à des choses à dire :
“Je suis arrivé à l’âge de 29 ans content de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mais je crois que je me sens comme ça surtout parce que je ne me suis pas aliéné à un système qui me déplaît. Si je l’avais fait, j’en aurais pas dormi la nuit.” En même temps, Jordi parle aussi d’impuissance. “Je le cache pas. La situation dans laquelle on se trouve fait peur, parce que ce que je vois par exemple dans mon propre secteur du théâtre est très clair. Les grandes multinationales vont de l’avant, tous les autres secteurs sont obligés de fermer boutique.” Avant de devenir machiniste au théâtre, Jordi était graphiste. Un travail créatif, pour lequel il fallait lutter pour essayer d’émerger sur un marché où il y a peu de demande : “Pour moi, c’était impensable d’entrer dans une logique de guerre pour survivre. Du coup, pour dénoncer ce monde d’exploitation et d’agressivité, on a créé un collectif d’artistes qui porte un nom très clair “La puta grafica” (La pute graphique). Le travail au théâtre m’a semblé plus fait pour moi, plus adapté à ma sensibilité…”. Fran, en revanche, refuse de parler de peur: “Je crois qu’au final, il y a toujours de nouvelles routes à parcourir. La vie offre de nouvelles options, de nouvelles possibilités. C’est vrai que quand j’étais étudiant à Séville, je ne pouvais pas imaginer qu’une fois adulte, je serais confronté à cette absence d’avenir. Mais je crois encore qu’avec une prise de conscience, certaines choses peuvent changer. Par exemple, dans mon domaine, il faut chercher à syndicaliser les techniciens qui n’ont pas un contrat bien défini. En effet, beaucoup de collègues qui sont au chômage n’arrivent pas à toucher d’allocation”. Mais, en même temps, pour Fran, le travail est seulement un outil pour pouvoir ensuite se réaliser avec autre chose : “Dans l’Espagne d’aujourd’hui, il faut trouver de l’air. Pour moi, c’est la musique, mes percussions, les voyages et la montagne. C’est même nécessaire, parce que le mode de vie que t’imposent certains univers est suffocant. Barcelone est l’une de ceux-ci. Ici, tu vis pour travailler, c’est une machine qui te bouffe tout ton fric. A Séville, tu vis avec peu... avec très peu. Tu peux presque vivre dans la rue et aller bien. Parce qu’au final, tu peux vivre avec peu d’argent”.
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Les Ramblas - Barcelone

C’est un mode de vie que Marta, même si elle se définit comme une privilégiée parce qu’elle a le choix, a adopté. C’est celui que les jeunes Espagnols appellent “reciclage” : “Avec mes colocataires, on vit avec 5 euros par semaine chacun. Nos courses, on les fait avec les aliments que les marchés et les supermarchés jettent parce qu’ils sont sur le point de périmer. On n’imagine même pas combien de fruits et de légumes encore comestibles sont jetés aux ordures. Nous, on arrive un peu avant qu’ils finissent dans les poubelles. C’est pas toujours facile, parce que les commerçants n’approuvent pas tous. En plus de ça, j’essaie de travailler le moins possible, deux ou trois heures par jour, parce que je préfère m’occuper de choses plus importantes que gagner de l’argent. Je fais des petits boulots qui m’occupent peu pour pouvoir me consacrer à des activités comme l’engagement dans un centre social, dans l’université libre où on fait des cours, ou dans un cabinet d’avocats qui défendent les migrants. C’est ma réponse à un monde du travail corrompu, où je crois que le seul salut, c’est le travail d’autogestion, ou dans des coopératives capables d’impliquer les citoyens ”. En fait, il y a une distance évidente entre Madrid et la manière de penser et surtout d’agir des jeunes en Espagne. La politique suit les voies institutionnelles. Dans la ville, même s’il ne faut pas exagérer, les squats qui deviennent des espaces sociaux et des lieux de sociabilité, les associations de soutien aux migrants, les laboratoires créatifs et les centres culturels comme celui de Barcelone dans le quartier Poble Sec, continuent de se développer : « On l’a ouvert par passion, dit Jordi, on a prévu aucun type de profit, et si par hasard il nous arrive de gagner de l’argent, on l’investit dans une soirée ou dans la structure. On l’a ouvert il y a un an et demi, sans financements publics, et le résultat le plus important pour nous, ses organisateurs, c’est qu’une famille se soit créée autour du centre, qui réussit à maintenir la vie du quartier active. On est pas un îlot de félicité. Disons que l’économie est l’économie, mais nous, on est autre chose ”. Marta, malgré les critiques qu’elle fait du système éducatif, précise que dans son avenir proche, elle se voit encore étudiante: “Je veux faire du droit. Puis, avec ce diplôme, on verra si je réussis à faire sortir les immigrés enfermés dans les Cie (Centre d’inspection et d’expulsion). C’est ça mon objectif et mon avenir dans l’Espagne moderne.”

Cristina Artoni
Traduction de l’italien Marie Bossaert
Mars 2010

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