Voix et chemins de l’hispanisme marocain | Eloy Santos
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Eloy Santos   
 
Voix et chemins de l’hispanisme marocain | Eloy Santos
Les premières tentatives manifestes, les premiers exemples de transfert linguistique vers l’espagnol se produisirent durant la période du Protectorat, à partir du début des années quarante.

Dans la plupart des cas, ses initiateurs ont reçu une double formation académique, à l’université marocaine et à l’université espagnole. Il s’agit d’études historiques et sociologiques, de reportages, de recueils de contes traditionnels ou de proverbes, de poésie à thème patriotique... Les difficultés auxquelles ces derniers se heurtent pour publier et se faire connaître sont énormes. Les rares possibilités de publication se présentent par la voie de deux revues bilingues: Ketama et al-Motamid. Parmi les auteurs que les anthologies incluent dans ce groupe de pionniers (cf ces anthologies dans la section bibliographique), il y a deux noms significatifs: celui de Mohamed Sebbagh et celui de Mohamed ibn Azzuz Hakim. Le premier est l’un des précurseurs de l’ouverture de la poésie arabe marocaine à la modernité. Bien que ses oeuvres en espagnol soient relativement secondaires par rapport à son travail en arabe, sa présence prolifique sur la scène littéraire ibérique, son amitié avec Vicente Aleixandre ou Gerardo Diego ainsi qu’avec d’autres figures emblématiques de la poésie contemporaine, et son activisme culturel désintéressé, ont laissé une empreinte et une signification durables.
De son côté, Mohammad ibn Azzuz Hakim, historien et philosophe, auteur de nombreux essais et recueils d’ouvrages d’anthropologie, a consacré une importante partie de ses nombreuses oeuvres à la défense passionnée des racines communes de l’être entre les deux rives. Dans un contexte culturel aussi réticent à l’ouverture, frontière résignée de deux mondes en apparence irréconciliables, le regard de ibn Azzuz Hakim implique un effort considérable de compréhension des motifs historiques et culturels de cet éloignement, ainsi qu’un acte militant à l’encontre des idées reçues et en faveur d’une acceptation mutuelle:
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Santiago Matamoros
«Il est temps que disparaisse de l’esprit espagnol l’idée du «maure» et de l’«Afrique» synonymes de barbarie, de croisade, de guerre, de mort, de violence, d’ennemis infidèles de la Sainte Foi, et que disparaisse une fois pour toutes le «Santiago Matamoros» (Tuer de Maures). Il faut que les espagnols cessent de croire le Maroc est un pays arriéré, peuplé de primitifs n’ayant rien de bon à leur offrir.
Il est temps que disparaisse de l’esprit marocain l’idée du «nasarani Kaffîr» et de «Al-Andalus, paradis perdu» synonymes de «Djihâd» ou encore d’«ennemis de Dieu et du Prophète». De la même façon, Il faut que les marocains eux aussi cessent de penser, à tort, que l’Espagne, en tant que grande puissance, nation et peuple, n’a rien de positif et profitable à leur offrir».

Au-delà d’éventuelles répercussions symboliques ou émotives, il n’y a ni continuité ni lien entre la littérature des morisques qui, expulsés de l’Espagne au dix-septième siècle, se sont dispersés et implantés sur les côtes nord du Maghreb, en particulier au Maroc et en Tunisie, et l’hispanisme marocain contemporain. Il s’agit là d’une opinion communément acquise parmi ses propres protagonistes.

Malgré cela, Mohamed Chakor, dans son conte La llave (La clef), tiré du recueil de récits homonymes publié en 1992 s’apparente idéalement à ce monde perdu, à travers le monologue imaginé d’un descendant de la diaspora morisque.

«Nous sommes un petit bout d’Al-Andalus qui voyage, soupire, chante et rêve. Grenade, Qasîdah brodée dans l’aube, nous savons qu’elle aussi nous pleure. Nous appartenons à ces Espagnes perdues qui toutes, l’Omniscient seul sait quand et comment, célébreront, la retrouvaille». Au-delà des circonstances sociologiques, de la proximité géographique, de la présence coloniale au temps du Protectorat, il est probable qu’au moment de choisir l’espagnol comme langue littéraire, la conviction qu’une partie de la propre identité réside encore dans la langue de la rive nord, pèse davantage sur l’inconscient des écrivains. Le miroir d’une dimension intérieure qui lutte pour émerger avec des mots nouveaux. Une langue qui nuance, enrichit et complète la propre identité des marocains. A Madrid, son lieu de résidence, Mohamed Chakor représente l’une des figures clef de la défense, de l’essor et de la revendication de la valeur de ce mouvement littéraire, avec la publication de diverses anthologies importantes, même si ponctuées de quelques imperfections. Il est l’auteur également de récits, de recueils de poèmes et de plusieurs oeuvres intéressantes sur le thème du soufisme. Engagé en première ligne avec le mouvement en faveur de la paix et du dialogue interreligieux, Chakor demeure un point de repère inéluctable dans ce domaine.
Un autre éminent connaisseur du territoire imaginaire que les deux rives de Detroit de Gibraltar partagent est Abdellah Djbilou. Il a apporté une précieuse contribution sous forme d’études anthologiques, comme Diwan modernista. Una visión de Oriente (Le Diwân moderniste. Vision d’Orient) (1984), Tánger, puerta de África (Tanger, porte de l'Afrique) (1989) ou encore Miradas desde la otra orilla. Una visión de España (Regards depuis l’autre rive. Une vision d’Espagne) (1992). Dans ces oeuvres, il étudie remarquablement les textes, les connotations et la singularité des regards réciproques que chacune des cultures porte sur l’autre. Dans ce parcourt du miroir déformé de cette frontière vitale et immuable au cantonnement en schémas conceptuels, l’auteur met en évidence d'une certaine façon le caractère restrictif de la critique orientaliste quant à l’explication de la nature particulière de la relation entre le Maroc et l’Espagne.

«Pour l’écrivain marocain, l’Espagne n'est pas un pays exotique ou lointain qui l’attire par son contraste culturel ou encore un moyen d’évasion. Bien au contraire, lorsqu’il aborde le thème de l’Espagne, il pénètre davantage à l’intérieur de son histoire et de son identité (...) Il serait vain de chercher parmi la littérature marocaine des textes pour une anthologie portant sur un quelconque autre pays européen ou africain, car le monde marocain et le monde espagnol se complètent et se mêlent intimement». Eloy Santos
(03/02/2006)
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