L'immigration illégale, entre drame humain, hypocrisies politiques et chaos médiatique | babelmed
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  L'immigration illégale, entre drame humain, hypocrisies politiques et chaos médiatique | babelmed La récente vague d'immigration illégale à Ceuta et Mellila a donné lieu à un florilège de déclarations, visites surprises et contre-sens politiques. Sans parler des droits humains fondamentaux qui sont allègrement bafoués.

Depuis quelques jours, des vagues nombreuses, bien organisées et animées de la force du désespoir ont pris d'assaut la double clôture de barbelés qui ceinture les enclaves espagnoles en territoire marocain, à Ceuta et Mellila. Cette clôture hautement sophistiquée, largement inspirée de celle érigée par Israël pour s'isoler des Territoires palestiniens, était réputée infranchissable. Mais qui savait que le désespoir pouvait franchir des barbelés hauts de trois mètres?

Dans le pêle-mêle des images de télévision, TVE, France 2 et France 3, la RAI et les autres nous auront tout montré, et surtout le pire: matraques, balles en caoutchouc et lacrymogènes dans le meilleur des cas; corps piétinés, malheureux largués dans des zones désertiques entre Algérie et Maroc, cargaisons d'illégaux embarqués menottés deux par deux dans des bus à la destination incertaine, rapatriements aériens plus ou moins respectueux du droit d'asile, dans les versions non édulcorées; on ne nous aura épargné que les corps de ceux qui sont morts sous la balles de l'armée marocaine.

Le spectacle donné par les politiciens n'est pas meilleur, loin s'en faut. Pressés par les sondages et par une opinion exaspérée, les Gouvernements européens mandent en toute hâte leurs plus médiatiques porte-parole sur le terrain.

Ainsi, Mme Fernandez de la Vega, Première Vice-Présidente du Gouvernement espagnol, est allée au Maroc, tandis le Ministre des Affaires étrangères en appelait à l'appui européen. Nicolas Sarkozy, Ministre français de l'Intérieur, est allé à Tripoli, autre point focal de la problématique migratoire, pour servir aux télévisions (françaises, bien entendu) des phrases empruntées aux décisions de principe déjà prises au niveau européen. Pour sa part, François Hollande, Secrétaire du Parti Socialiste français, a inventé une solution dans une émission télévisée ("aider la Méditerranée et l'Afrique", c'est facile il suffisait d'y penser).

Dans le feu de l’action le Ministre maltais des Affaires étrangères a déclaré, pour sa part, que l’Union Européenne mette en place un fonds d’urgence pour les pays touchés par l’immigration clandestine, «comme il en existe pour les tremblements de terre ou les incendies. Ce fonds pourrait aider les pays touchés par l'immigration illégale, comme Malte, l'Italie et l'Espagne”. Le parallèle évoqué par le Ministre laisse sans voix.

Avant eux, et depuis plus d'un an, Giuseppe Pisanù, Ministre italien de l'Intérieur, faisait régulièrement, sans le moindre résultat, le voyage de Tripoli. Sous la pression de l'Espagne, le Vice-Président de la Commission européenne, Franco Frattini, a annoncé un financement de 40 millions €, sans dire que celui-ci était adopté depuis août 2003 et affiché sur le site officiel de la Commission*, mais que l'on avait préféré ne pas en parler jusque là. Ce qui n’a d’ailleurs pas empêché le Ministre marocain délégué aux Affaires étrangères de déclarer aussitôt après que « l’Europe n’aidait pas le Maroc…».

Qui croire ? En politique étrangère, car c'est de cela qu'il s'agit au-delà du drame humanitaire, l'hypocrisie n'est jamais loin sous la surface. Tel responsable critique en direct le Processus de Barcelone et invite l'Europe à aider la Méditerranée, comme si les migrations incontrôlées étaient le fait des pays riverains de la Méditerranée ! Tel autre déclare que l'Europe devrait s'en mêler, oubliant au passage de dire que si la politique migratoire européenne est encore dans les limbes, c'est bien parce que les Etats s'y sont férocement opposés au sein du Conseil des Ministres européens! Critique de Rome contre "Bruxelles", aussi vive qu'hypocrite puisque les responsables concernés viennent du même parti et ont partagé les bancs du même Gouvernement Berlusconi!

Dans ce jeu où tout le monde tire sur tout le monde, on note cette étrange double incantation des politiciens européens: être contre «plus d'Europe» dans l'intimité des réunions ministérielles à Bruxelles, tout en invoquant "les ratés de Bruxelles" dès que leur responsabilité est questionnée par les citoyens et les médias.

Quand la cacophonie politique se sera calmée, il faudra bien dire quelques vérités criantes sur l'immigration illégale en provenance d'Afrique sub-saharienne.

Et en premier lieu que ces malheureux jetés sur les pistes, les déserts et les mers hostiles sont avant tout les victimes de l'état calamiteux de la gouvernance en Afrique, du Nord au Sud: fuyant les inégalités, les violences, la misère et la corruption dans leurs pays, ils partent munis des espoirs et des économies de tout un village. Tout juste pour se faire racketter le long du chemin par des réseaux internationaux de trafic d'êtres humains, avec la complicité active ou passive des forces de l'ordre des pays traversés.
Le calcul est vite fait lorsque l'on sait que le transit d'Afrique occidentale vers la Libye ou le Maroc coûte environ 1.000 à 1.500 € et qu'ensuite le passage vers la Sicile ou l'Espagne se négocie autour de 2.000 € supplémentaires. Ajoutons que le salaire moyen du militaire, du policier ou du douanier des pays traversés se situe entre 100 et 200 € par mois, et l'on comprendra aisément que l'Europe est en présence d'un phénomène aussi puissant que le trafic international de drogues ou de cigarettes.

Mais aujourd'hui, le phénomène des migrations illégales de l'Afrique vers l'Europe a atteint une telle ampleur qu'il est difficile de ne pas y voir une responsabilité politique conjointe de l'Union Européenne, de ses pays membres, des pays méditerranéens et des pays africains de départ. Nul ne connaît au juste le nombre des malheureux en marche chaque année: cent mille, deux cent mille, un demi-million?

L’une des rares déclarations sensées de ces derniers jours est celle de Alpha Omar Konaré, Président de la Commission de l’Union Africaine, qui a dit par la voix de son porte-parole: "Ce qui se passe en Espagne et au Maroc en ce moment, ces émigrés qui meurent et qui sont jetés à la mer, indique que seul un dialogue entre l'Europe et l'Afrique peut régler le problème. C'est la seule solution pour éviter le spectacle honteux auquel on a assisté en Espagne et au Maroc. Les murs ou les bergers allemands n'arrêteront personne. La réponse au problème de l'émigration n'est ni unilatérale, ni sécuritaire comme l'Europe le fait en ce moment. Elle passe uniquement par un dialogue entre les continents sur tous les aspects liés à l'émigration, y compris l'assistance au développement du continent africain".

Comme l'a écrit le poète italien Erri de Luca, dans Solo Andata (voir l'article).

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le départ est une cendre éparse, nous sommes des aller-simple. Rédaction Babelmed
(12 octobre 2005)
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