Le long chemin pour l'intégration des Calés d'Espagne | Calés, gitans, Espagne, Andalousie, Jiménez Gonzales, Ian Hanckock, Tia Anica la Piranaca, Carmen Amaya, Tomàs des Perrate, R.O.M. Rights of Minorities
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Cristina Artoni   

Le long chemin pour l'intégration des Calés d'Espagne | Calés, gitans, Espagne, Andalousie, Jiménez Gonzales, Ian Hanckock, Tia Anica la Piranaca, Carmen Amaya, Tomàs des Perrate, R.O.M. Rights of MinoritiesEn Espagne, malgré les persécutions, explique le sociologue Jiménez Gonzales, le degré d'intégration des gitans au sein de la société et dans la culture populaire est bien plus élevé que dans les autres pays d'Europe et du monde”.

Pourtant, dans la péninsule ibérique les discriminations contre les Roms persistent, bien que ces dernières décennies un effort considérable ait été fait pour la défense des minorités présentes dans le pays. Pour atteindre leur intégration actuelle, les Calés ont payé le prix fort, à commencer par le sacrifice d'un large pan de leur culture. C'est ce que dénonçait déjà en 1830 le pasteur anglican George Borrow, qui voyagea dix ans durant dans toute l'Espagne afin de découvrir les multiples réalités sociales présentes sur le territoire : “Je doute qu'il existe un autre pays où l'on ait promulgué autant de mesures pour supprimer le nom […] et les coutumes des gitans”(1).

Au cours de leur processus migratoire qui les mène au Xème siècle à fuir la région située entre le nord de l'Inde et l'actuel Pakistan, les populations gitanes n'ont réussi à entrer en Europe qu'au XIVème siècle. Pendant ce long cheminement pluriséculaire, bon nombre de ses communautés ont trouvé refuge en Cappadoce, en Turquie, anciennement appelée Asie Mineure. C'est de là que vient le nom “égyptiens” attribué, il n'y a pas si longtemps encore, aux gitans que l'on pensait à tort originaires d'Egypte (2).

Le long chemin pour l'intégration des Calés d'Espagne | Calés, gitans, Espagne, Andalousie, Jiménez Gonzales, Ian Hanckock, Tia Anica la Piranaca, Carmen Amaya, Tomàs des Perrate, R.O.M. Rights of MinoritiesPlus tard, pour permettre aux pèlerins gitans de se rendre sur le tombeau de l'apôtre Jacques à Santiago de Compostelle (3), le Pape Sixte Quint, lors du Concile de Constance, leur accorde un laissez-passer : l'Europe de l'ouest leur ouvre ses portes. En 1425 dans la péninsule ibérique, sous le règne Aragonais, arrive un premier groupe de trois mille personnes. Le roi Alphonse V décide d'étendre la bulle pontificale adressée aux gitans, et en quelques décennies plusieurs communautés s'installent en territoire espagnol, notamment en Andalousie. Mais l'hospitalité espagnole ne dure pas longtemps.

Spécialisés dans l'artisanat et le travail manuel au service de la noblesse, les gitans fascinent aussi par leur habileté dans le chant et la danse. Jusqu'en 1478 ils participent aux processions catholiques de Guadalajara, Ségovie et Tolède. Mais bientôt, leur verve démesurée, leurs habits bariolés et leur mode de vie hétérodoxe nourrissent les premiers préjugés.

L'Eglise catholique considère la médecine orientale comme une pratique à la limite de la sorcellerie, mise à mal par l'Inquisition.

Alors que les autres pays d'Europe mettent en oeuvre les premières expulsions, l'Espagne est en plein processus d'unification (1492-1517). Les rois catholiques veulent “uniformiser” leur royaume et encouragent les persécutions des juifs, des musulmans et des gitans. En 1499 la loi “Pragmatica” exige des Egyptiens “qu'ils cessent d'errer dans le royaume” et qu'ils trouvent un emploi fixe. Cette mesure prévoit des sanctions progressives : de 60 jours de réclusion à l'esclavage en passant par l'amputation des oreilles (4).

C'est à partir de ce moment-là, souligne Sergio Rodriguez Lòpez-Ros, actuel directeur de l'Institut Cervantès de Rome, professeur et auteur du livre “Gitanidad”, au début de la répression, que les gitans espagnols abandonnent le nomadisme pour se sédentariser. Certains travaillent comme ouvriers agricoles sur les terres de la noblesse, d'autres choisissent l'artisanat urbain. Leurs premiers quartiers historiques naissent autour des enceintes des villes, comme Triana à Séville, le Rastro à Madrid ou encore la Cera à Barcelone.

 

Le long chemin pour l'intégration des Calés d'Espagne | Calés, gitans, Espagne, Andalousie, Jiménez Gonzales, Ian Hanckock, Tia Anica la Piranaca, Carmen Amaya, Tomàs des Perrate, R.O.M. Rights of MinoritiesDu Romani au Calo

Une série de nouvelles lois draconiennes sont introduites, comme l'interdiction de parler romani ou de porter l'habit traditionnel. Des mesures de répression qui laissent planer le risque d'expulsion. En 1749 Fernand VI ordonne les premières arrestations de masse et condamne douze mille personnes aux travaux forcés. Il faudra attendre 1783 pour assister au relâchement du contrôle de ces communautés. Charles III leur concède la “liberté” de travailler, mais leur langue est définitivement interdite. “Ces mesures très sévères ont porté les gitans à utiliser le romani exclusivement dans le cercle familial et communautaire. Ainsi la langue devient un instrument de cohésion et de protection contre les gadjé, la population majoritaire, précise Sergio Rodriguez. Au fil du temps, la langue d'origine sanskrite en se mélangeant au castillan, est progressivement remplacée par le calo. Aujourd'hui il ne reste que peu de mots d'origine romani employés par l'espagnol”. Le calo ne peut se définir comme un dialecte issu du romani, mais plutôt comme le croisement de deux cultures”.

Pour les Calés, les gitans d'Espagne, il s'agit d'une transformation imposée au cours de l'histoire des persécutions. Ils ont été privés de leur langue ancienne qui reste, malgré les longues migrations, l'élément commun aux multiples communautés romani dispersées aux quatre coins du monde. Au fil des siècles et jusqu'à nos jours, cette langue a contribué à la diffusion d'une identité et d'une certaine auto-défense, explique le chercheur gitan d'origine britannique Ian Hanckock: “La langue a été un instrument de communication, mais aussi de défense contre les persécutions”. Pour survivre les gitans espagnols ont donc dû sacrifier une partie d'eux-mêmes et de cette langue, et le peu qu’il en reste se trouve encore menacé : “Nous, gitans espagnols, nous parlons le calo qui risque pourtant l'extinction, explique le sociologue Jimenez. Si la fonction première d'une langue est de permettre la communication, il y a longtemps que le calo a perdu cette faculté. Aujourd'hui c'est un outil identitaire permettant de déclencher une solidarité entre les différentes communautés”. Le castillan n'a pas échappé non plus à l'influence linguistique de cette langue. Bon nombre de ses mots sont issus du romani, comme “chaval” qui signifie “jeune homme”, “camelar” qui veut dire “désirer” ou encore “jallar” pour “manger”. Beaucoup sont utilisés couramment, surtout en Andalousie, au point qu'il existe un proverbe qui vantent ce melting-pot: “Ici on ne sait pas où fini un gitan et où commence un andalou”.

 

Le flamenco gitan

Le long chemin pour l'intégration des Calés d'Espagne | Calés, gitans, Espagne, Andalousie, Jiménez Gonzales, Ian Hanckock, Tia Anica la Piranaca, Carmen Amaya, Tomàs des Perrate, R.O.M. Rights of MinoritiesOutre la langue, ce sont la musique et le flamenco qui ont permis aux gitans de s'intégrer dans la société espagnole. Les premiers cafés chantants deviennent en Andalousie, autour de 1850, une scène pour les artistes qui, jusqu'alors, étaient obligés de se cacher dans la clandestinité. À travers l'art, dans une esthétique qui mélange improvisation et mouvement, le monde des Calés trouve sa place dans la société espagnole, aussi grâce à des monuments comme la bailadora Carmen Amaya (5). “Nous les gitans, quand nous chantons le flamenco, dit l'artiste Tomàs de Perrate, nous faisons bien plus que de la simple musique. Nous transmettons oralement notre culture. Plus bouleversant encore, le ressenti d'une légende du flamenco andalou, Tia Anica la Piraňaca, de la ville de Jerez. Quand on lui demandait ce qui la poussait vers cette plainte douloureuse, elle répondait : “Quand j'éprouve du plaisir à chanter, je sens dans ma bouche le goût du sang” (6).

Bien que cet art réussisse à rapprocher ces communautés du reste de la société espagnole, le chemin vers l'intégration est encore long et difficile. Notamment parce que, malgré les acquis, les communautés gitanes ont été forcées dans les années 1950, du fait de l'industrialisation des campagnes, à l'exode rural vers les grandes villes où elles sont restées en marge du système productif. Les quartiers périphériques où s'installent les gitans deviennent des “ghettos”, où les débouchés pour ses habitants se font toujours plus rares, et où la structure familiale traditionnelle est mise à mal par des phénomènes de criminalité.

 

Le monde associatif en défense des communautés romani

C'est dans ce contexte alarmant que naissent, aussi grâce à l'effort de certaines branches de l'Eglise catholique, les premières organisations de défense des gitans. Une nouvelle conscience collective se propage parmi les jeunes générations. “Nous devons former des médiateurs, élaborer du matériel pédagogique, créer nos médias et lutter pour faire partie des institutions”, affirmait déjà à l'époque le psychologue Domingo Jiménez.

En 1965, le Secrétariat Gitan de Barcelone voit le jour. Avec l'aide d'une dizaine de diocèses, il inaugure une série de projets d'intervention sociale et de sensibilisation publique pour faire connaître et respecter la culture gitane.

Toutes les occurrences qui institutionnalisaient la discrimination contre les gitans ont été supprimées de la Constitution de 1978. Il faut dire que le régime franquiste avait repris la persécution de plus belle. Outre le fait d'empêcher l'utilisation du calo, il avait introduit deux lois contre les communautés gitanes qualifiées de “délinquantes” et accusées de “nomadisme”. Mais à la chute du franquisme, grâce à l'introduction dans la Constitution de l'article sur la liberté d'association, de nouvelles organisations sont crées, comme l'Association Gitane de Valence et l'Union Romani.

En 1985, le gouvernement met au point un programme de “développement gitan” qui comporte d'importantes subventions. Sur le plan politique les Parlements Autonome, comme celui de Catalogne, approuvent une résolution qui reconnaît “l'identité du peuple gitan et la valeur de sa culture”. “Maintenant, précise Sergio Rodriguez, ils participent directement à la vie politique et tous les partis ont inséré dans leur programme électoral la question gitane. On trouve aussi au sein des institutions, comme le ministère de la culture, des oreilles attentives à leurs revendications”.

Parmi les premiers à s'être consacrés à la lutte politique pour l'amélioration des conditions du peuple gitan, figure Juan de Dios Ramirez-Heredia, député espagnol, de 1977 à 1985, puis député européen jusqu'à son élection à la présidence de l'Union Romani.

Mais des siècles de préjugés ne s'effacent pas en quelques décennies. Un grand nombre de stéréotypes contre les gitans influencent aujourd'hui encore la vie des ces communautés, dont les droits fondamentaux et les différences culturelles sont rarement respectés. Il y a en Espagne 750.000 gitans qui sont encore socialement marginalisés (7).

Grâce au travail des organisations romani, on sait qu'aujourd'hui 60% des jeunes gitans de plus de 16 ans sont analphabètes et que 36% de la population gitane est sans emploi, un problème qui est en train de devenir chronique si l'on considère qu'au cours des dix dernières années le taux de chômage a triplé et que les emplois saisonniers ont pratiquement disparus.

Au cours des dix dernières années, on a observé une amélioration des outils de lutte contre la discrimination qui, ceci étant dit, n'a pas vraiment diminuée, explique Sara Giménez de la Fondation Secrétariat Gitan. Ainsi on continue de nier aux gitans les services de base ainsi que l'accès à l'emploi, au logement et à l'éducation”. Cent cinquante et un cas de discrimination ont été recensés rien qu'en 2014. “Il y a des contextes où se manifeste quotidiennement le refus de l'autre, refus qui vire souvent à l'agression” (8). Une grande part de responsabilité revient aux médias (32%), qui diffusent et alimentent les stéréotypes contre les gitans. Alors que sur les réseaux sociaux et le net (19%), la discrimination laisse la place à l'incitation à la haine”. La Fondation Secrétariat Gitan (FSG) a signalé dans le monde du travail vingt-deux cas de personnes à qui l'on a refusé un poste à cause de leur appartenance au monde des Calés. Mais de nombreuses personnes, selon les associations, évitent de dénoncer ces cas de discrimination ethnique.

La situation économique de nombreuses communautés reste très difficile, surtout depuis la crise de 2008 (9). Aujourd'hui en Espagne, 3 citoyens Roms sur 4 vivent en dessous du seuil de pauvreté, et 54% de la population gitane se trouve dans des conditions d'extrême pauvreté. Il y aurait en Espagne au moins 40 mille Roms venus d'Europe de l'est, principalement de Roumanie ou de Bulgarie, qui sont assimilés d’officie aux vieilles populations Kalés.

 


 

Cristina Artoni

Traduction de l'italien Matteo Mancini

 

Avec le soutien de :

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(1)Los Zincali, Los gitanos en Espana, George Borrow, Portada Editorial, 2000.

(2)Gitanida, otra manera de ver el mundo, Sergio Rodrìguez Lòpez-Ros, édition Kairos, 2011.

(3)El Camino a Santiago. Las peregrinaciones al sepulcro del apòstol, W. Starkie, édition Càlamo, Valencia, 2010.

(4)Los gitanos, seis siglos discriminados, Ramon Chao, Le Monde Diplomatique, Avril 2012/

(5)Carmen Amaya 1963. Taranta. Agosto. Luto. Ausencia, Ana Maria Mox (textes), Colita et Julio Ubina, Editoriale Libros del Silencio, 2013.

(6)Muriò a los 88 anos Tìa Anica la Pirinaca, El Pais, 6 novembre 1987.

(7)El Pais750.000 maneras de ser gitano, El Pais, 2 septembre 2013.

(8)Las mayores discriminaciones a la comunidad gitana se dan en prensa y empleo, El Mundo, 4 février 2015.

(9)PNUD. The Health Situation of the Roma Communities. Analysis of the Data from the UNDP/World Bank/EU Regional Roma Survey.

Http://issuu.com/undp_in_europe_cis/docs/health_web#