Les défis de la communauté gitane en Espagne, le pari des “chavales” | Miguel Angel Vargas Rubio, Podemos, Sevilla, Isidro Rodriguez, Joaquín López Bustamante, Cuadernos Gitanos, Hospitalet de Llobregat, Sant Andrià del Besòs, R.O.M. Rights of Minorities
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Cristina Artoni   

Malgré les difficultés apportées par la crise économique et les nombreux préjugés encore largement enracinés, on compte dans le pays un taux élevé d'intégration, qui passe par des projets d'insertion professionnelle. Alors que les problèmes de logement sont de plus en plus rares, le souci majeur reste l'échec scolaire chez les jeunes gitans : 48,8% d'une population qui, selon de récentes estimations, compte un million de personnes.

Les défis de la communauté gitane en Espagne, le pari des “chavales” | Miguel Angel Vargas Rubio, Podemos, Sevilla, Isidro Rodriguez, Joaquín López Bustamante, Cuadernos Gitanos, Hospitalet de Llobregat, Sant Andrià del Besòs, R.O.M. Rights of Minorities« En Espagne il n'y a pas des dizaines de milliers de gitans, mais plutôt des dizaines de milliers d'espagnols gitans. C'est une nuance importante”. Ainsi s’exprime Joaquin López Bustamante, directeur de la revue Cuadernos Gitanos et chroniqueur branché, à la radio nationale, d'une émission sur l'art et les cultures gitanes1. La diversité est tout simplement logique, car une communauté aussi nombreuse ne peut être homogène, souligne Bustamante : « On trouve des croyances, des idéologies, des professions et des parcours qui varient selon le contexte.» Mais l'élément dont il faut tenir compte c'est la conscience d'une appartenance commune. Un sentiment vécu avec un profond orgueil : «Cela ne va pas se perdre. Au contraire, précise le directeur de Cuadernos Gitanos, la crainte que l'école puisse apayar2 (“espagnoliser”) les gitans est dépassée. Cela appartient à l’histoire. Aujourd’hui, l'éducation est considérée comme un moyen pour acquérir de nouveaux outils intellectuels et pour mieux connaître notre histoire et nos cultures. Elle renforce nos revendications ».

Il s'agit là de signes importants d'une évolution lente mais constante au sein de l'univers gitan en Espagne ; une évolution à nuancer par rapport aux transformations qui touchent les autres communautés du pays. Il n'y a pas eu ces dernières années de recensement des kalés, mais d'après la dernière étude de l'agence de recherches sociales FOESSA3, leur nombre oscille entre 800 mille et un million de personnes, dont presque la moitié (48,8%) est âgée de moins de 25 ans. On parle donc d'une population jeune, qui a grandi au cours des dernières décennies avec certaines garanties fournies par le service publique, et qui a eu la chance de s’intégrer au système éducatif : une clé de lecture essentielle pour comprendre l'essor de cette communauté.

« Jusqu'à la moitié des années 1980 il n'y avait pratiquement pas de gitans dans les écoles, nous raconte Isidro Rodriguez, directeur général de la Fondation du Secrétariat Gitan (FSG). Aujourd'hui presque 100% des enfants gitans terminent l'école primaire. La société gitane est en train de changer, et de manière significative, mais les espagnols ne s'en rendent pas forcément compte. » Aujourd’hui ce processus d'insertion et d'intégration doit faire face à la crise économique qui, y compris en Espagne, touche surtout les groupes sociaux les plus fragiles. Parmi ces groupes on trouve celui des gitans qui, d'après une étude de la FOESSA, compte “des niveaux d'exclusion alarmants, empirant très rapidement avec la crise et les coupes budgétaires. Auxquels il faut ajouter la grande discrimination dont ceux-ci sont victimes”. Tous ces facteurs se reflètent dans l'éducation et deviennent un vrai problème,

surtout pour les adolescents. En effet, une étude de la FSG4 de 2013 montre qu'à partir de douze ans la déscolarisation est cinq fois plus importante chez les élèves gitans que chez le reste de la population.

Le taux d'exclusion des élèves gitans du système éducatif, qui a doublée au cours de ces dernières années, est un signal d'alarme qui montre la grande inégalité qui touche cette communauté : de 18,7 % en 2007 à 36 % en 2013. Tandis que dans le reste de la société espagnole la courbe montre une évolution inverse : de 10,2 % en 2007 à 7,7 % en 2013.

 

Le risque de ghettoïsation

//Hopital de LlobregatHopital de LlobregatUne exclusion discrète, sans clameur, mais tout aussi concrète pèse sur l'avenir des élèves gitans, surtout dans les banlieues ou dans les communes qui gravitent autour des grandes métropoles. Un exemple parmi d’autres est celui de Hospitalet de Llobregat, ville catalane de 200 mille habitants au sud de Barcelone. On y trouve, comme dans d'autres zones périphériques, des écoles qui ont de fait une très grande concentration d'enfants gitans, comme nous l'explique Andrea De Lotto, ancien instituteur en maternelle et au primaire : « On atteint 90 % d'élèves gitans dans des classes au nombre réduit d'élèves, et ce n'est absolument pas le fruit d'un choix. Au cours des années, pour des raisons diverses et variées, les inscriptions de la part des familles non-gitanes de la zone ont chuté. Résultat, certains établissements ont été transformés de fait en écoles gitanes, au point de devenir des points de repère importants pour les communautés Roms. Il arrive aussi que des enfants gitans d'autres quartiers rejoignent ces écoles en raison de leur nouvelle caractéristique. Là où j’enseigne, la direction et le corps enseignant ont une attention et une flexibilité envers les élèves et les familles qui sont impensables ailleurs. C’est la valeur ajoutée de ce genre d'établissement». Cela va de l'aide pour constituer le dossier donnant accès à la gratuité de la cantine à la disponibilité et au soutien aux familles à problèmes. « Cette sensibilité et cette capacité de dialogue influencent de manière positive les élèves, qui du coup sont plus motivés et assidus, souligne Andrea De Lotto. Alors que dans les autres écoles ils sont davantage discriminés et exclus. Cela mène le plus souvent à la déscolarisation de l'élève gitan. Mais les écoles à majorité gitane risquent aussi d’être une arme à double tranchant, en devenant des sortes de ghettos. Les plus gros problèmes arrivent après l'école primaire, quand les enfants intègrent un nouveau cycle éducatif dans des écoles “mixtes” qui ont du mal à répondre aux exigences des communautés gitanes. Face aux nombreuses difficultés qui se posent alors, beaucoup décident d'abandonner leurs études».

Une confirmation nous vient de Sant Adrià del Besòs, autre grand centre urbain aux portes de Barcelone où Basilio Perona, engagé depuis toujours dans la vie associative gitane du quartier de La Mina, a été élu membre du conseil municipal avec la liste associée à Podemos et à Barcelona en Comù : « Comme dit José Mujica, ancien président de l'Uruguay, l'émancipation des peuples marginalisés ne se fait qu'à travers l'éducation, l'éducation et encore l'éducation. C'est pour moi la clé. Il faut qu'on réduise l'absentéisme dans notre quartier, où la moitié de la population est gitane et l'autre moitié paya5, mais où les écoles comptent 95 % d’élèves gitans. Nous sommes en train de créer des ghettos, il faut intervenir rapidement ! »6.

Dans le passé, la désaffection des communautés gitane à l'égard de l’institution école était surtout liée à la crainte de la perte de leurs valeurs traditionnelles : « Les valeurs fondamentales de la gitanidad étaient la solidarité, le respect pour les anciens et le soutien réciproque, explique Isidro Rodriguez, mais ces peurs sont en train de disparaître. L'Espagne a prouvé que nos valeurs gitanes sont compatibles avec la société dominante. Mais il y a encore quelques décennies ce n'était pas une chose “de gitan” que d'aller à l'université ou que de laisser une femme de travailler ».

C'est surtout l'engagement des jeunes générations, souvent soutenues par les précédentes, qui a brisé cet héritage de valeurs surannées : des femmes et des mères qui ont eu la force d'interrompre des cercles vicieux. C'est précisément l'histoire de Marta, vingt-cinq ans de Malaga, qui se souvient des encouragements de sa mère Montse : “Ne lâche rien Marta – me répétait toujours ma mère – prends ton diplôme. Si tu redoubles, tu pourras toujours retenter. Ne t'arrête pas”. Cette jeune femme est devenue kinésithérapeute, elle est la fierté de ses parents et un point de repère pour toute sa communauté.

Sara Giménez a entendu des milliers d'histoire de ce genre, elle qui est devenue en 2000 la première avocate gitane d'Aragón, la communauté autonome du nord-est de l'Espagne. Originaire d'une famille de commerçants ambulants, elle est la seule de sa fratrie qui a choisi la carrière universitaire. Elle est aujourd'hui une figure de proue de la cause gitane et elle dirigea notamment le département Egalité et Lutte contre la discrimination de la FSG. Son cursus est jalonné de la même phrase répétée encore et encore : “On ne dirait pas que tu es gitane”. Et pourtant elle a fait son choix sans jamais perdre de vue son identité, au point de se consacrer corps et âme à l'émancipation et à la défense des communautés gitanes espagnoles. “Ces dernières années, assure Sara Giménez, des milliers de femmes gitanes ont montré avec courage qu'il était possible de s'émanciper et d'être autonome en dépassant les barrières de la discrimination. C’est doublement difficile pour elles : elles sont femmes et gitanes.”

 

La question du logement

Les conditions de logement des communautés gitanes en Espagne sont bien meilleures que dans le reste de l'Europe, mais il y a toujours 4 % des familles qui habitent encore dans des taudis et 11 % dans des habitations insalubres7.Bien que limitées, ces situations précaires persistent notamment en Galicie et en Andalousie, où des projets sont en cours pour améliorer les conditions de vie des gitans en les sortant des camps. En Galicie, par exemple, où l'on compte le plus grand nombre de camps informels, environ trente pour 2.700 habitants, le gouvernement local a lancé un projet d'inclusion sociale visant à sortir les gens des habitations précaires avant 2020. Un engagement qui est lent et laborieux, comme le confirme aussi la FSG sur place, car il intervient sur un tissu social composé de relations essentiellement fondées sur la solidarité et le soutien réciproque. Cela dit, même si les conditions de logement sont difficiles, d’après les données recueillies par la Xunta de Galicia8, dans les vingt dernières années le niveau de scolarisation a augmenté. Plus de 87 % des jeunes qui vivent dans de mauvaises conditions a fini l'école obligatoire. Chez les adolescents, au contraire, l'absentéisme frise les 61 %. Mais le problème du logement n'est qu'un des nombreux aspects d’une question bien plus complexe.

 

Des préjugés qui ont la vie dure

En Espagne la précarité du logement est un phénomène marginal depuis que le pays, à la différence du reste de l’Europe, a engagé dans les années 1970 des politiques de droit au logement dans les centres urbains. Ces mesures ont nettement amélioré les conditions de vie des communautés gitanes, en favorisant par la même occasion leur intégration sociale. Aujourd’hui, le principal défi est de lutter contre les préjugés qui accablent encore trop souvent le quotidien des gitans : « Dans mon travail de responsable du département Egalité et Lutte contre la discrimination, nous explique Sara Giménez, je suis confrontée tous les jours à des cas de personnes qui se voient refuser une location, une embauche ou même l’entrée en boîte parce qu’elles sont gitanes. À la base de ces comportements : les stéréotypes qui ont la vie dure. »

//“Los gipsy kings”“Los gipsy kings”Mais ce sont surtout les médias qui ne cessent d’alimenter une image négative des gitans. Mediaset Espagne est particulièrement responsable de cet acharnement médiatique : après la diffusion de l’émission de téléréalité « Palabra de gitano » (“parole de gitan”, ndt), la chaîne a récemment lancé une nouvelle série, « Los Gipsy Kings »9, un cocktail de clichés, de l’homophobe au gitan criminel «par nature ». Pour Sara Giménez, «Ces messages salissent et détruisent des années de travail pour l’égalité. Nous avons protesté contre Mediaset, mais le plus important reste le soutien des citoyens et des dirigeants politiques contre ce type de programmes. »

Ce racisme latent est présent aussi dans une institution culturelle majeure du pays, la Real Academia Espanola. Censée promouvoir le castillan, dans la dernière édition de son dictionnaire, elle associe le mot « gitan » à « trapacero », c’est-à-dire « arnaqueur, personne qui par la ruse, l’astuce et le mensonge tente d’arnaquer son prochain.» La contestation des associations gitanes ne s’est pas faite attendre, soutenue par la campagne d’information « # Yo no soy trapacero. # Yo soy trapacera »10, elle a diffusé une vidéo dans laquelle des enfants gitans font l’expérience directe de la discrimination en lisant le dictionnaire. Les réactions oscillent entre incrédulité et déception. C’est une réalité encore très sensible pour les communautés gitanes, victimes d’anciens préjugés qui se reflètent encore dans la société.

Selon une étude du Centre d’enquêtes sociologiques (CIS)11, réalisée en 2015, « 40 % des espagnols n’aimeraient pas avoir des voisins gitans ». Et un espagnol sur quatre ne voudrait pas que son enfant ait des camarades gitans. L’étude conclue donc que les gitans restent le

groupe social le plus discriminé, davantage que les immigrés ou les SDF. Une situation qui est, selon Isidoro Rodriguez, moins grave qu’ailleurs : « Si on compare notre cas avec celui des autres pays européens on se rend compte tout de suite que l’on est dans une bien meilleure situation. Le système espagnol garantit une protection sociale et des programmes d’intervention qui visent à diminuer les inégalités. Ici les communautés gitanes ont plus de droits et de meilleures conditions sociales. La réalité est bien plus grave dans les pays d’Europe de l’est, en Italie ou en France ».

 

Le « modèle espagnol »

Le « modèle espagnol » d’intégration sociale sert d’exemple à des pays comme la Roumanie et la Bosnie en raison de l’importance qu’il accorde à l’éducation et à l’emploi. C’est le cas du projet d’aide à l’emploi « Acceder »12, qui développe des programmes spécifiques d’apprentissage. À Barcelone, des parcours d’insertion professionnelle ont été mis en place au sein de la Croix Rouge, et des projets d’entreprises consacrés aux jeunes voient le jour régulièrement.

Ces expériences ont de bons retours surtout maintenant que le marché du travail est en crise. Au cours des six dernières années le taux de chômage a triplé chez les gitans, tandis que chez le reste de la population il a doublé. Mais ce qui inquiète le plus ce sont les jeunes entre 15 et 19 ans, qu’on appelle les ‘ni-nis’ parce qu’ils ne font pas d’études et n’ont pas d’emploi. Ils représentent 43 % des ‘chavales’13 et 12 % des jeunes espagnols.

Malgré toutes les difficultés sociales on respire en Espagne un air de changement. Une nouvelle idée de politique voit le jour, qui permet de porter un regard nouveau sur la société. C’est ce que pense Miguel Angel Vargas Rubio, scénographe gitan engagé à Séville dans les rangs de Podemos, le parti de Pablo Iglesias : « C’est une erreur politique de considérer les gitans comme un problème. Être gitan c’est une des manières possibles de ne pas cautionner la pensée dominante qui voudrait nous faire croire que l’Europe et l’Occident sont meilleurs que le reste du monde. »

 


 

Cristina Artoni 

Traduction de l’italien Matteo Mancini

12/06/2015

 

Avec le soutien de :

  Les défis de la communauté gitane en Espagne, le pari des “chavales” | Miguel Angel Vargas Rubio, Podemos, Sevilla, Isidro Rodriguez, Joaquín López Bustamante, Cuadernos Gitanos, Hospitalet de Llobregat, Sant Andrià del Besòs, R.O.M. Rights of Minorities

 

 
 
 
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1- romaní’, une émission de la Radio Nacional née à Radio Exterior.

2-  Joaquín López Bustamante (Valencia, 1961) est co-directeur et présentateur de ‘Gitanos: arte y cultura

“Apayar” , c'est rendre un gitan “payo”, terme utilisé en Espagne par les communautés gitanes pour qualifier “les non-gitans”.

3-  publicaciones_periodicas.aspx - Fundaciòn FOESSA, Fomento de estudios sociales y de sociologias aplicada: http://www.foessa.es/

4-  Fundaciòn Segretariado Gitano, 2013 https://www.gitanos.org/actualidad/archivo/102969.html

5-  Non-gitane.

6-  Interview à Basilio Perona du 31/05/2015, http://www.museuvirtualgitano.cat/ca/entrevistes/basilio-perona-un- concejal-gitano-en-sant-adria-del-besos.html

7-  Mapa sobre vivienda y comunidad gitana www.gitanos.org

8-  http://benestar.xunta.es/web/portal/plan-desenvolvemento-xitano

9-  http://www.mitele.es/programas-tv/los-gipsy-kings/temporada-1/programa-1/

10-  La campagne vidéo: “Yo no soy Trapacero”: https://www.youtube.com/watch?v=07AOykW9KxI).

11- https://www.gitanos.org/centro_documentacion/documentos/fichas/25179.html.es

12-  http://www.gitanos.org/iguales/gitanos_empleo/gitanos_y_empleo.html

13-  « jeune » en langue romani.