TEATRO KA | Judite da Silva Gameiro, Noites de dia, Nuits de jour, Camille Soler
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Camille Soler   

 

TEATRO KA | Judite da Silva Gameiro, Noites de dia, Nuits de jour, Camille Soler

Noites de dia/Nuits de jour

Une petite fille traîne péniblement un aveugle accordéoniste au bout d’une corde jusqu’à la place publique. Mais les pièces de monnaie, ce jour-là, ne font pas entendre leur choc dans la boite du mendiant... L’homme, dans l’angoisse de l’inhabituel, parcourt à tâtons le long de la corde, seul lien avec l’autre, à la recherche de son guide. Quand au bout de celle-ci, la petite fille ne répond plus, autour de lui tout n’est plus que néant, et sa course paniquée le conduira à la rencontre de ses propres démons. Libéré de ses liens, l’angoisse de la solitude, mais aussi celle de la liberté prennent une dimension spectaculaire. C’est alors tout un univers intérieur qui prend vie devant nous, autour d’une structure complexe à l’image de la perdition de l’humain désorienté, anéanti par l’obscurité…
C’est d’abord l’écho de son propre souffle au loin qui le pousse à basculer dans ce monde surréaliste, où désirs, peurs, craintes et espoirs prennent vie tour à tour et simultanément, figurés par des créatures aussi éphémères qu’étranges. Venues du ciel ou de la terre, surgies de leurs cocons pour nous y faire sombrer, elles s’entremêlent les unes aux autres, et font vaciller l’aveugle entre l’effroi et l’exultation de ses propres songes. Images intérieures du silence et du noir, leur maladresse exprime à merveille le tâtonnement aliéné de celui qui ne voit ni ne parle.
Le spectacle est donc une véritable toile vivante qui pénètre nos âmes, et où le cri demeure un langage muet. L’accordéon, seul médiateur entre folie et raison est d’abord l’instrument de protection du mendiant contre sa propre imagination, avant de se laisser lui aussi séduire et nous conter, dans son propre langage, ce voyage à travers l’invisible et le silencieux. Des échasses à la danse, de l’acrobatie à la musique, tout est mis en œuvre pour évoquer la solitude de l’âme et son isolement avec une expressivité des plus remarquable.
Nuits de jour pose ainsi la question de l’acceptation de la liberté, quand on a perdu tous ses repères, et de la confrontation à ses propres joies et faiblesses, fantasmes et névroses…

Créée à Paris en 1986 par Judite da Silva Gameiro, la compagnie Teatro Ka s’installe au Portugal en 1999, et œuvre essentiellement pour l’échange culturel européen. Elle sera cette année en résidence en Angleterre pour le festival de Newcastle.

TEATRO KA | Judite da Silva Gameiro, Noites de dia, Nuits de jour, Camille Soler

La compagnie fait référence à la notion de force créatrice de la divinité (le dieu égyptien Ka), puissance spirituelle de la conscience collective et individuelle. Son invitation au festival du théâtre de rue de Chalon (Chalon dans la rue), l’été dernier, a permis au public français d’aller à la rencontre de cet art mineur au Portugal, et d’en reconnaître la qualité poétique portée par des artistes venus de divers horizons, aussi passionnés que talentueux.
Seul acteur français de la troupe, le «danseur aveugle» répète depuis un an avec Teatro Ka, qui s’efforce de faire vivre le théâtre dans la rue, art quasiment inexistant dans un pays où être artiste représente une réelle prise de risque. Au Portugal en effet, le spectacle de rue ne bénéficie d’aucun soutien financier ni d’aucune protection, il est le fruit d’engagements et de combats mus par le seul désir de poétiser l’espace urbain et lui rendre une dimension humaine.
Michel Roubaix, qui estime que «le concept de marginalité colle trop à la valeur qu’on donne à l’artiste», rejoint le combat que mènent les intermittents en France: «Les grosses productions, les musiques populaires comme le football, les grands concerts médiatisés me font toujours un peu peur. Je vois plus de vitalité dans la création qui me fait vivre. Il faut qu’il nous reste ce choix.»
L’initiatrice du Teatro Ka, elle, comprend peu les évènements qui bouleversent la vie culturelle française aujourd’hui, et ces artistes qui courent après le maintien d’acquis sociaux inespérés dans son pays.
Ces contradictions entre deux cultures aux pratiques bien diverses et cette divergence d’opinion ne sont en somme que le fruit d’un combat unique, celui d’un art libre et reconnu socialement. Elles sont la preuve que si le spectacle vivant a toutes les raisons de défendre son statut, il ne peut se réduire à une question d’économie. Il nous reste donc à espérer qu’il pétille encore, et nous fasse vibrer malgré toutes les décisions politiques prises à son égard.

Camille Soler