Le retour des bateaux | James Debono
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James Debono   
L'arrivée soudaine de près de 1000 migrants en provenance de Libye, dont 800 en l'espace de deux jours a alimenté la crainte des alarmistes qui prospère. L'indifférence européenne face à la détresse de Malte n’est pas étrangère à ce climat.
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Aucune objection n’a été soulevée lorsque les moyens du pays ont été poussés à bout et que, sous les projecteurs internationaux, Malte servait de base logistique à l'exode massif de travailleurs étrangers venus Libye. Même si elle était prévisible, l’arrivée soudaine de migrants subsahariens fuyant la guerre en Libye a laissé, cette fois-ci, une sensation de malaise totalement différente. Ainsi le gouvernement a qualifie ces nouveaux flux migratoires de « crise » tandis que l’opposition insiste sur le fait que « l’intérêt national » n’est pas assez défendu.

Les deux quotidiens maltais, l-Orizzont (travailliste) et in-Nazzjon (conservateur) font référence aux 812 migrants arrivés à Malte sur deux bateaux comme des «immigrés illégaux» alors que la plupart d’entre eux sont des demandeurs d’asile.

« Il est évident que ces personnes proviennent d’un pays (la Libye) où leur vie et leur sécurité pourraient être en danger. Et quand ils viennent de Somalie ou d’ Erythrée, ils ne peuvent pas rentrer dans leur pays d’origine où ils ont le même problème, » constate Jon Hoisaeter dans une interview publiée en avril dans le journal indépendant Malta Today. Hoisaeter accuse de mauvaise foi une partie de la population Maltaise qui colle sur tous les migrants l’étiquette de « clandestins ».

« A quelle réaction s’attend-on en répétant constamment aux Maltais que ces immigrés sont illégaux? Pourquoi est-ce qu’on les considère comme des « clandestins » alors qu’ils sont en droit de demander protection ? »

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L’arrivée soudaine de trois bateaux de migrants contraste avec l’accalmie des arrivées qui se vérifie entre l’automne 2009 et avril dernier. Comme le confirme l’enquête de l’Euro baromètre réalisée au printemps 2009, l’immigration était la première préoccupation des Maltais. La diminution subséquente du nombre d'arrivées a entraîné une forte baisse du taux de Maltais concernés par l'immigration - indication évidente que c'est l'arrivée dramatique de migrants qui déclenche la plupart des appréhensions maltaises.
(http://archive.maltatoday.com.mt/2009/12/20/t14.html)

Localement, la baisse du nombre d’arrivées est attribuée à la politique de refoulement adoptée par le gouvernement italien et libyen qui a été bien accueillie par les deux principaux partis politiques maltais parce qu’elle réduisait le nombre de traversées dangereuses en Méditerranée.

Grâce à cette politique, des centaines de migrants potentiels ont été interceptés en mer et envoyés en Libye. On leur a donc refusé le droit d’asile. Ce n’est qu’à titre exceptionnel qu’en août 2010, un bateau en détresse a été intercepté par les Libyens et les Maltais et que les immigrants ont été arbitrairement divisés entre les deux pays.

Malte a également approuvé la demande de 5 milliards d’euros de Kadhafi qui menaçait d’envahir l’Europe de migrants africains. Ce scénario a changé après la répression brutale du soulèvement libyen.

Avec la dénonciation par l’Italie de son ancien allié et sa participation active à l’intervention militaire actuelle pour faire respecter la résolution 1973, les bateaux ont repris leurs dangereuses traversées. Contrairement aux arrivées précédentes composées principalement de jeunes hommes adultes, le nombre de mineurs et de femmes a cette fois augmenté, passant de 12 à 31%.

Malgré cette terrible épreuve, certains demandeurs d’asile sont toujours maintenus en détention alors que leurs familles sont accueillies dans un centre de fortune situé dans un hangar de l’ancien aéroport.

Interrogé par Karl Stagno Navarra, journaliste de Malta Today, le prêtre érythréen Moses Zerai, fondateur et coordinateur de l’Agence des réfugiés érythréens Habeshia, a exprimé sa frustration devant le traitement réservé aux réfugiés qui ont réussi à arriver à Malte. « Je sais que la situation est mauvaise en Italie mais rien de comparable avec ce que j’ai vu au centre de détention à Hal Far… Je suis profondément choqué de voir des hommes, femmes et enfants dans un hangar et maintenus dans des conditions aussi misérables… Des enfants jouent sur des planchers crasseux, leurs mères me disent qu’ils tombent malades à cause d’infections tandis que les conditions d’hygiène sont épouvantables avec des égouts à ciel ouvert et les rats qui sortent la nuit. »

Alors que la discussion se focalisait sur la réticence de l’UE à soutenir Malte, cette situation n’a suscité aucune indignation nationale. Peut-être parce que dans les faits celle-ci n’était pas aussi sombre que certains l’ont décrite. Les états membres de l’UE se sont engagés à accueillir 323 demandeurs d’asile en provenance de la Libye. Malte a également reçu 126 millions d’euros de fonds européens pour l’immigration ; et le Bureau du Commissaire pour les réfugiés a parcouru un long chemin en matière de traitement des demandes d’asile. Aujourd’hui, le processus est plus rapide et plus efficace. Mais jusqu’ici l’Europe s’est abstenue d’établir un mécanisme d’obligation de « partage des responsabilités »

L’UNHCR (le Haut Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés) a reconnu le fait que Malte contribuait plus qu’équitablement au traitement des migrants. Son porte-parole a remarqué que « 800 nouveaux migrants à Malte équivalent à 120.000 migrants en Italie. »

L’un des aspects les plus frappants du débat est de voir comment le parti travailliste de centre-gauche joue le même jeu que les partis populistes de droite en Europe. En effet, selon Joseph Muscat, leader de l’opposition, les instances ou les Etats membres de l’UE qui se renvoient la balle sur la question de l’immigration sont un exemple de positions fortes que Malte serait également en droit de suivre. « L’Italie a délivré des papiers de séjour temporaire à ses demandeurs d’asile pour qu’ils puissent aller vers le Nord. La France et l’Allemagne les ont refusés parce qu’ils ont pris des positions unilatérales pour ne pas appliquer ces règles. Par conséquent, Malte ne devrait pas se gêner pour prendre une position forte pour défendre son intérêt national. Les intérêts nationaux avant tout. » Cette définition étriquée de l’intérêt national est très différente de celle du Jesuit Refugee Service pour qui « l’intérêt national est mieux servi en temps de crise lorsque la nation se montre capable d’affronter l’épreuve qui se présente plutôt que de se décharger de ses propres valeurs »

Pour Muscat, l’Italie a pris « la bonne décision » lorsqu’elle a refusé l’entrée de 170 migrants secourus par les Maltais.

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Même l’extrême droite, silencieuse jusque là, a fait entendre sa voix grâce à son «célèbre» représentant Norman Lowell – un négationniste connu et qui a déjà été condamné par la justice maltaise pour incitation à la haine raciale mais qui vante ses 3559 votes obtenues aux élections du Parlement européen en juin 2009.

Dans un discours de 26 minutes truffé d’attaques contre les Noirs, Lowell a fait l’éloge du chef de l’opposition pour « avoir récemment montré que son cœur battait au bon endroit », ajoutant que s’il restait aussi déterminé « il recevra notre soutien aux élections générales » Muscat n’a pas tardé à se distancier du « raciste » Lowell en faisant valoir que sa position de fermeté visait à tuer dans l’œuf le vote d’extrême droite. Toutefois, c’est l’exemple donné par des pays comme la France et l’Italie qui a renforcé le choix d’une telle position. Alors que la crise actuelle a révélé les contradictions qui caractérisent la pensée de droite en matière d’immigration – il ne peut y avoir de solidarité entre les gouvernements élus pour leur politique anti immigration intransigeante- l’instinct d’un grand nombre de Maltais est de suivre ceux qui adoptent une position sévère.

En fin de compte, depuis l’année dernière Malte n’a pas su évaluer la situation en prenant des mesures concrètes visant l’intégration des immigrés dont certains sont sur l’île pour y rester.

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le pays est envahi, le nombre d’immigrants sub-sahariens vivant à Malte est inférieur à 5000, soit environ 1% de la population. Un sondage d’opinion publié en 2009 a montré que la perception de l’immigration comme un fléau est enracinée parmi les idées fausses et irrationnelles sur l’ampleur réelle du phénomène auquel Malte est confronté.

Le sondage (http://archive.maltatoday.com.mt/2009/04/05/t1.html) a révélé que 84% de Maltais pensent que Malte traverse une « crise nationale » à cause de l’immigration. Mais seulement 50.4% pensent que moins de 500 migrants sur les 12.500 arrivés entre 2002 et 2009 ont été rapatriés. 5.7% croient qu’aucun immigré n’a quitté l’île durant cette même période.

Ce sondage a également révélé que 75% des Maltais n’ont aucun type de contact avec les immigrés. Seulement 25% ont déjà parlé à un clandestin. Interrogés sur la manière dont les autorités devraient répondre à un appel de détresse provenant d’un bateau d’immigrés clandestins, 4.3% répondent brutalement que les autorités ne devraient pas réagir et laisser les immigrés se noyer alors que 55.3% répondent que les autorités doivent apporter secours en haute mer et permettre aux migrants de poursuivre leur voyage.

Cette insensibilité vis à vis de la détresse des migrants a incité l’évêque de Gozo Mgr. Grech à condamner l’indifférence générale face aux tragédies survenues en mer – comme la mort de quelques 250 migrants en route vers Lampedusa à partir de la Libye. « Je vois que certains restent silencieux, indifférents ou tentent d’éviter la vérité », constate l’évêque Grech.
( http://www.maltatoday.com.migrant-deaths )


James Debono
Traduit de l’anglais par Elizabeth Grech
(23/05/2011)



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