Jeune sur l’Ile | Gilbert Calleja
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Gilbert Calleja   
Du soleil, de la stabilité, et des gens chaleureux. C’est vendeur pour les touristes, mais comment vivent véritablement les jeunes Maltais ? Comment s’en tirent-ils, sur une minuscule île euro-méditerranéenne qui a l’ambition de devenir un centre international de communications ? Qu’est-ce-que ça fait d’être un jeune qui vit aujourd’hui à Malte, cette île si densément peuplée?

Naissance d’une génération

Les jeunes adultes Maltais d’aujourd’hui sont nés vers les années quatre-vingt. L’Etat contrôlait tout, et ceux qui osaient s’opposer au gouvernement socialiste de Dom Mintoff, puis de Karmenu Mifsud Bonnici risquaient les insultes et les coups de dangereux fanatiques. L’agitation politique a conduit à des violences urbaines, et certains ont payé leurs idées de leur vie.
La culture prenait la forme de festivals comme la « Warda Kanta » (littéralement, la Rose Chantante) ou « Gensna » (Notre Nation), dans lesquels des ballades kitsch (même pour les standards des années 80) exaltaient les valeurs du Maltais dur à la tâche, et célébraient les exploits de nos grands hommes, pères de cette jeune Nation, dont le courage, le sang et la persévérance avaient fini par payer, en débouchant grâce à Mintoff sur l’ « expulsion » des Britanniques en 1979, et sur la proclamation de la République de Malte.

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Rencontre entre des étudiants et le premier ministre Lawrence Gonzi

Transformations et développement
Les vives tensions politiques entre “Mintoffians” (partisans du Labour) et “Nazzjonalisti” (Nationalistes), les rigueurs de l’économie, les grèves des enseignants et des médecins, ainsi que les violentes rivalités entre adhérents des deux partis, sont des sujets dont les jeunes Maltais parlent relativement peu. Est-ce là le signe d’une amnésie collective, d’une sorte d’apathie, dans la mesure où les jeunes ne veulent pas s’embêter à se tourner vers le passé du pays, pour en tirer des leçons ? Ces événements ont-ils été volontairement oubliés par une génération qui a grandi dans l’optimisme généralisé et dans le confort qui ont prévalu dans les années 90?
L’un des moyens de comprendre ce phénomène est d’accepter qu’apparemment, les jeunes adultes semblent n’avoir aujourd’hui que de vagues souvenirs, peu nombreux, des difficultés éprouvées une décennie auparavant, parce que la plupart d’entre eux étaient tout simplement trop jeunes pour s’en rappeler.

Les jeunes aujourd’hui
Les jeunes d’aujourd’hui semblent moins enclins au fanatisme politique, et bien que le phénomène continue d’exister, on est loin des niveaux extrêmes qui prévalaient à la fin des années 70 et dans les années 80.
Néanmoins, lors des dernières élections législatives de 2008, le taux de participation était de 93% - l’un des plus hauts d’Europe, mais le plus bas pour le pays depuis 1971.
En théorie, c’est un signe de bonne santé politique que la majorité des gens soient directement impliqués dans le processus démocratique, mais les choses sont en réalité bien plus complexes. On peut se poser un certain nombre de questions : Comment les gens choisissent-ils leurs représentants ? Par qui ou par quoi leurs choix sont-ils influencés dans l’isoloir ? Qu’est-ce que les jeunes et les primo-votants comprennent à la situation politique actuelle ? Quels sont les sujets dont ils débattent, et à partir desquels ils font leur choix ? Dans quelle mesure font-ils preuve de discernement ?
S’il est vrai que les jeunes d’aujourd’hui sont plus ouverts à la discussion et moins sujets aux pressions des pairs et de la famille que ne l’étaient leurs parents dans les années 70 et les années 80, leur accès à une information claire et politiquement neutre sur les questions d’actualité reste limité. Un bon exemple en est la manière dont des sujets tels que l’adhésion à l’Europe, vigoureusement débattue, la construction du nouvel hôpital Mater Dei ou encore le divorce, ont été politisés puis présentés dans la presse locale.

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Une partisane du Parti Nationaliste (PN)

Le problème des médias
A Malte, les trois principales chaînes de télévision sont TVM (Television Malta), possédée par l’Etat, la Net television du PN (Partit Nazzjonalista / Parti Nationaliste), et One Productions, la chaîne du PL (Partit Laburista/ Parti du Labour de Malte); la situation de la presse écrite est très similaire. Par conséquent, l’information qui arrive à l’homme de la rue est rarement, pour ne pas dire jamais, indépendante des intérêts des partis adverses.
Des journaux indépendants comme le MaltaToday mettent souvent au défi le système bipartisan, en révélant des cas de corruption et des relations troubles entre des membres de partis, des candidats, des politiciens et les hommes d’affaires les plus importants ; en dénonçant le népotisme, le manque de transparence dans la manière de gouverner, les lois rétrogrades sur la diffamation, utilisées pour réduire les critiques au silence, ainsi que l’absence totale de méritocratie dans l’accès aux postes-clés. Ils soutiennent aussi la cause des lobbyistes écologistes, et servent de tribune indispensable pour les autres minorités et pour les voix indépendantes.
Les ordinateurs personnels, la téléphonie mobile, le câble et Internet ont redéfini le mode de vie non seulement des jeunes, mais des Maltais en général. Bien que des inégalités demeurent, presque que chaque foyer à Malte est aujourd’hui on-line, et l’île a sa petite armée de jeunes facebookers, de bloggers et d’experts de la Toile.

Les affaires et l’économie

L’argent est le sujet qui est sur toutes les lèvres, et la première priorité des jeunes et des plus vieux à Malte. Aujourd’hui, l’économie du pays semble être revenue au point de départ, et il faut bien que les gens se souviennent que parfois, il est nécessaire de modérer les dépenses. Le 27 janvier de cette année, le Conseil Européen a étendu d’un an la période durant laquelle Malte doit contenir son déficit budgétaire dans la limite des 3% imposée aux membres de l’UE. Cet allongement a été accordé à cause de l’ « aggravation significative de la situation économique ». Il est prévu de ramener le déficit sous la barre des 3.9% fin 2010. La récession a contribué à rajouter du stress à l’état déjà précaire de l’économie, à cause des pertes d’emplois dans des industries-clés telles que la manufacture, le bâtiment et le tourisme, contribuant également à empirer cette malheureuse situation.
La libéralisation de l’économie et la privatisation de la plupart des entreprises qui appartenaient à l’Etat, comme TeleMalta, la Malta Shipyards et la banque Mid-Med sont devenues des symboles de la volonté que manifeste le PN d’ouvrir et de diversifier l’économie. Le gouvernement a réussi à établir des liens avec de très grandes entreprises internationales, comme Lufthansa Technik, Microsoft, TECOM Investments et Sama Dubai. Avec ce dernier, il a établi un partenariat afin de constuire SmartCity Malta, un parc technologique « ultramoderne » (une des expressions favorites dans les médias du PN), et il y a eu beaucoup de bruit autour des 6000 nouveaux emplois qu’il est censé créer.
Le projet a été au centre des controverses parce qu’il a été officiellement lancé en septembre 2007, moins de six mois avant les élections législatives. Avec la récession et les renonciations de la haute direction, Smart City Malta apparaît aujourd’hui comme un projet irréalisable. Mais comment est-ce que tout cela touche les Jeunes Maltais ?

Trouver des alternatives
SmartCity est de loin le projet le plus ambitieux (à l’exception, peut-être, de l’Hôpital Mater Dei) entrepris ces dernières années. Il est en parfait accord avec l’ambition qu’ont les dirigeants de promouvoir les industries de technologie de l’information et de la communication. Le Malta College for the Arts, Science and Technology (MCAST) semble avoir été créé expressément pour fournir des travailleurs qualifiés aux emplois qui étaient attendus. Que feront de leur diplôme tous ces étudiants, à qui on a « conseillé » de poursuivre des études en « ICT » (Internet et Communication Technologies) ou dans les domaines apparentés, si le projet échoue?
Au cours de la dernière décennie, la perspective d’un travail sûr et bien payé a poussé les jeunes étudiants à se diriger vers le secteur financier (lors de la cérémonie de remise des diplômes à l’Université de Malte en octobre dernier, 661 diplômés sur 2734 en 2008-2009, provenaient de la Faculté d’Economie, de Management et de Comptabilité), mais que feront tous ces diplômés lorsque le marché du travail sera saturé pour les comptables, les économistes, et pour ceux qui font de l’audit? Quelles solutions les diplômés cherchent-ils pour trouver un emploi dans leurs domaines d’études ? Quel soutien et quelle aide fournit-on à ces nouveaux travailleurs spécialisés, pour leur permettre d’explorer d’autres domaines professionnels ? Des entités gouvernementales comme l’ ETC (Employment and Training Corporation), l’Agence pour l’Emploi et la Formation, et le MCAST fournissent une orientation et des cours spécialisés en entreprenariat, mais les diplômés qui optent pour de tels cours sont relativement peu nombreux, et les jeunes préfèrent explorer les possibilités d’emploi qu’offrent les pays étrangers.
Beaucoup d’autres diplômés, dans les domaines de la médecine et de la finance notamment, ont choisi de bouger dans des pays anglophones, principalement au Royaume-Uni. D’autres ont profité de l’adhésion de Malte à l’Union Européenne pour chercher des emplois de traducteurs, à Bruxelles ou au Luxembourg. Les observateurs locaux ont mis en garde contre l’exode des cerveaux, mais il est difficile avec la récession actuelle de créer des offres et d’améliorer les conditions de travail.

Education: quel emploi?

«Politiques d’ouverture», «étudiants impliqués», «possibilités d’apprentissage scolaire ou non-scolaire», « meilleure intégration », « classes de niveau mixte », « égalité des chances », « écoles de la seconde chance », « assistants de soutien scolaire », « pro-activity » … toutes ces formules composent le compendium des mots dans l’air qu’on utilise pour décrire les changements que le système éducatif connaît actuellement. Ce sont certes tous des concepts intéressants, mais quels sont les résultats de cette forme de scolarité ouverte et moins académique ? Dans quelle mesure les jeunes profitent-ils de ces changements ? Comment ces nouvelles techniques rendent-elles plus facile le passage des jeunes du secondaire à la formation professionnelle, puis au lieu de travail ?
La majeure partie des personnels éducatifs semblent favorables aux réformes du système scolaire, mais beaucoup d’entre eux ont des soupçons envers les nouvelles « pressions » qui appellent à augmenter les effectifs dans les classes et à retenir les élèves à l’école, et qui sont dues notamment à l’engagement de Malte dans l’agenda de Lisbonne. Celui-ci exige qu’avant la fin de cette année, 85% des étudiants poursuivent leurs études dans des « établissements d’enseignement professionnel supérieur». Les professeurs du supérieur, en particulier ceux qui sont spécialisés dans le secteur professionnel comme au MCAST voient plus cela comme un coup politique, dans lequel la quantité compte plus que la qualité, que comme une véritable tentative d’améliorer les conditions de vie des jeunes.

Attentes professionnelles et projets de mobilité
Les chiffres de l’an dernier indiquent que si on compte à la fois les cours à temps partiel et ceux à temps plein, le MCAST avait presque 10 000 étudiants, grosso modo les chiffres de l’Université. Il n’existe malheureusement pas de statistiques officielles permettant de montrer avec exactitude si les diplômés issus des deux institutions trouvent du travail dans leurs domaines respectifs de spécialisation, et encore moins si l’emploi qu’ils trouvent satisfait leurs attentes.
En l’absence de tels chiffres, il est intéressant de comparer la plus grande liberté avec laquelle les jeunes adultes maltais changent aujourd’hui de travail, avec à l’attitude plus persévérante dont faisaient preuve les générations précédentes de jeunes travailleurs. Ces derniers avaient tendance à s’établir dans un travail, en s’attachant de préférence à un seul employeur, et accordaient plus d’importance à la stabilité professionnelle. Cela ne signifie nullement qu’ils étaient plus performants, quelque soit le critère envisagé. Leur attitude envers leur poste était simplement différente de celle des jeunes générations d’aujourd’hui. Métaphoriquement parlant, ils voulaient rester là où ils étaient, alors qu’aujourd’hui, les gens veulent bouger.

“The place to be”

A Malte, week-end rime avec Paceville. Des nuées de jeunes envahissent ses rues, et s’amassent dans ce vaste lieu de divertissement, qui concentre bars, clubs, restaurants, sur place ou à emporter, pensions et hôtels.
Autre option, les énormes fêtes très en vogue, où des DJ et des artistes mondialement connus font régulièrement danser des milliers de gens. Le brijju (Ndt : ambiance de fête, effervescence populaire) ou le marc tal (Ndt :défilé de la fanfare) des fêtes locales traditionnelles, dans les villages, se sont elles aussi transformées, pour devenir des raves, au cours desquelles les fêtards se rassemblent pour danser sur de la pop et de la musique de boîte de nuit, qui rugissent dans les immenses haut-parleurs installés pour l’occasion.
Jeune sur l’Ile | Gilbert Calleja
Jeunes dans les rues de Paceville

L’alcool n’est pas cher, il est facile d’accès, et les cuites font presque partie d’un rite de passage. La consommation de cannabis est répandue, les pilules d’ecstasy et la cocaïne se vendent illégalement dans la rue. Des associations comme Sedga ou Caritas, qui travaillent avec les jeunes ayant des problèmes de drogue, font résolument pression pour qu’on augmente les contrôles et la prévention. Cependant, faire de nouvelles expériences, briser les obstacles et défier les normes sociales sont des attitudes qui continuent de caractériser le comportement des jeunes Maltais en société.
Le théâtre, les expositions artistiques et les évènements culturels restent indéniablement le domaine d’une infime minorité cultivée, qui a fait des études après le bac ou qui va à l’université.
Le seul lieu qui rivalise véritablement de popularité avec Paceville chez les jeunes, c’est Internet, avec ses sites de chat bondés et ses réseaux sociaux, comme Facebook et hi5. Les profils mis online et les photos téléchargées, voilà peut-être le meilleur reflet des jeunes Maltais : c’est là que l’histoire et les habitudes d’une génération sont présentées, commentées, discutées, et mises à jour en temps réel.

Gilbert Calleja
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
Mars 2010

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