Un affaiblissement indiscutable | babelmed
Un affaiblissement indiscutable Imprimer
babelmed   
Des deux théories sur l’état d’Al Qaida aujourd’hui, laquelle vous paraît la plus probable et pourquoi?
Un affaiblissement indiscutable | babelmed
Gérard Chaliand
Si l’on parle du noyau initial de ce qu’on appelle Al Qaida, son affaiblissement est indiscutable: l’écrasante majorité de ceux qui composaient l’état-major sont soit sous les verrous, soit physiquement liquidés. Dès 2002, il y a eu de facto une coordination des polices locales et internationales qui a touché de plein fouet l’organisation. Al Zawahiri a échappé au coup de filet et a pu reconstituer, à l’abri du sanctuaire pakistanais, un petit noyau. Ceci étant, on peut dire qu’aujourd’hui, et même depuis quelques années déjà, Al Qaida est surtout devenue un symbole. Ce qui compte en revanche, et ce qui existe vraiment, c’est ce que j’appellerai le “qaidaisme”. J’entends par là le fait que des organisations autonomes, qui se constituent ici et là, prennent la structure initiale comme modèle. Et non seulement ces groupes se proclament solidaires d’elle, mais ils se revendiquent comme des branches mêmes de l’organisation. Zarkaoui l’a fait au “pays des deux fleuves” (l’Irak), et plus récemment, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat l’a fait aussi en Algérie et au Maghreb. Ils se sont d’ailleurs rebaptisés Al Qaida au pays du Maghreb islamique.
Ces structures n’ont rien à voir de manière directe avec Al Qaida. Ce ne sont pas des branches constituées à partir de l’arbre, mais des greffes. Considérer donc, comme le font certains, qu’Al Qaida est devenue virtuelle, et qu’elle n’existe plus que via des outils comme Internet, est une analyse partielle. Il faut garder à l’esprit ces recompositions locales indirectes qui font que le “qaidaisme” n’est pas mort et que la trajectoire de ce mouvement jihadiste est encore dynamique.

Selon vous, c’est donc la structure et la stratégie d’Al Qaida qui sont en échec et pas l’idéologie?
Tout à fait.

Comment expliquez-vous cet échec de la stratégie?
Si on regardait les choses avec un peu de distance, on pourrait dire que de la même façon que le Japon s’est suicidé le 7 décembre 1941 à Pearl Harbour en entrant en guerre contre les Etats-Unis, Al Qaida s’est suicidée le 11 septembre 2001 en s’attaquant à un adversaire démesuré. En un mot, l’échec d’Al Qaida était inscrit dès le 11 septembre: le coup était trop gros et, entre parenthèses, un peu prématuré. C’est un mouvement qui n’aurait eu de sens que s’il avait pu, à l’occasion de l’expédition punitive américaine en Afghanistan en octobre 2001, susciter un jihad de masse quelque part, au Pakistan notamment. Mais ce jihad de masse qu’ont espéré Ben Laden et Al Zawahiri ne s’est pas produit. Et il ne s’est toujours pas produit depuis! C’est resté un mouvement de petits groupes, d’individus coagulés, mais à aucun moment il n’y a eu de greffe organique sur le terrain.

Pourquoi?

Parce qu’il n’y a pas eu de mouvement politique capable de le porter. Si on regarde l’histoire des mouvements insurrectionnels dans les soixante dernières années, on remarque qu’il y a toujours un parti plus ou moins légal qui se met en place en marge de l’organisation clandestine. Le parti mobilise et son organisation agit. Dans le cas d’Al Qaida, c’est l’organisation clandestine qui a d’abord agi et essayé de susciter, d’engendrer une structure organique capable de mobiliser les foules. Mais c’est resté de la propagande, de l’agitation : ils ont été totalement incapables de créer la structure politique. Or, susciter la sympathie est une chose, mais le pouvoir de commander les masses en est une autre. Quand le FLN décrétait “on fait grève générale”, tout le monde fermait boutique. Il y avait donc une organisation clandestine, certes, mais aussi un parti qui avait réussi à se faire entendre et à s’imposer auprès des masses. Ce n’est pas le cas pour Al Qaida et c’est ça la faiblesse du mouvement jusqu’à aujourd’hui.

Est-ce que cela explique que certains, parmi les premiers théoriciens du mouvement, prônent aujourd’hui le compromis politique plutôt que la poursuite de la lutte armée ou du jihad?
Une partie du mouvement ne peut pas continuer d’ignorer la modestie relative des objectifs atteints. En dehors des conflits où le terrorisme ne joue qu’un rôle très marginal, comme en Irak ou en Afghanistan (il faut en finir avec cette idée que ce sont des guerres contre le terrorisme car on ne combat pas un mouvement clandestin), les actions à caractère terroriste réussies ici et là au cours de ces sept dernières années par Al Qaida ou tous ceux qui se revendiquent du qaidaisme se montent à une soixantaine. C’est un résultat modeste pour un -groupe qui avait déclaré qu’il allait semer l’Apocalypse en octobre 2001! Cela peut donc reposer pour certains, effectivement, le problème de la stratégie à adopter.

Que peut-on dire aujourd’hui des groupuscules “qaidaistes” qui se créent un peu partout?
Il faut bien faire le distinguo entre le Maghreb et l’Europe. Au Maghreb, c’est le GSPC qui regroupe de jeunes hommes mal formés et qui bricolent comme ils peuvent. En Europe en revanche, on peut imaginer que quelques agents de réseaux dormants travaillent de manière plus construite. Au Pakistan, dans les zones contrôlées par les talibans, il y a des types venus d’Europe ou des gens d’origine non-musulmane, convertis, qui viennent s’entraîner. Mais leur nombre est très limité, c’est infinitésimal. Dans l’ensemble, en dehors de l’énorme retentissement psychologique qu’ils peuvent engendrer, ils représentent militairement très peu de choses.

Que peut-on savoir aujourd’hui du leadership d’Al Qaida?

Ce que l’on sait (on ne peut pas prétendre bien connaître un mouvement clandestin), c’est qu’Al Zawahiri est un monsieur important qui continue de penser et de réfléchir. Il essaie, comme l’ensemble du mouvement, de tirer quelques leçons mais, pour l’instant à mon sens, le mouvement se trouve dans des conditions difficiles un peu partout, à l’exception du Pakistan qui reste l’épicentre de la crise et qui peut permettre un certain espoir pour ceux qui misent encore sur ce type de stratégie.

Pensez-vous que cette stratégie puisse perdurer en l’absence d’un vrai leader?
Pour l’instant, on connaît de manière sûre Al Zawahiri. On ne sait pas si Ben Laden est vivant. Il peut avoir disparu depuis un moment, mais sa disparition gêne le mouvement et gêne aussi Bush. Il y a eu en ce sens une véritable complémentarité entre le programme d’Al Qaida et la politique agressive de Bush qui permettait, sous couvert de la guerre contre le terrorisme (expression qui n’a aucun sens du point de vue technique), de vendre la guerre d’Irak et de développer toute une stratégie au niveau international sans compter l’affaiblissement des libertés aux Etats-Unis mêmes.

Le nombre de victimes civiles dans le monde musulman peut-il dissuader ceux qui croient encore au jihad?
Je pense que ceux qui sont engagés dans le combat ne peuvent plus être convaincus: une fois qu’on est dedans, on va jusqu’au bout. En revanche, cela peut jouer un rôle pour d’autres couches, pour lesquelles effectivement le fait que le nombre de victimes musulmanes soit élevé est inacceptable. Certains jihadistes peuvent penser que ce n’est donc la meilleure façon de se rendre populaires.

Pensez-vous qu’Al Qaida constitue encore une menace pour l’Europe?

Je pense que menace est un trop gros mot. Une menace est quelque chose qui met en danger votre intégrité. Ce n’est pas le cas ici. On peut dire que c’est une nuisance non négligeable. Il est cohérent de penser que le GSPC fait tout ce qu’il peut pour organiser un attentat en France. C’est cohérent, et ça se fera un jour ou l’autre. En ce sens-là, je dirais que la dynamique n’est pas achevée. Très franchement, et ce sera ma conclusion, je comprends parfaitement la frustration de celles et ceux qui s’engagent dans ce type de combat, pour des tas de raisons liées à l’humiliation subie, au double langage des Occidentaux sur la Palestine. Mais le programme de restauration des califats, d’éradication des Etats musulmans corrompus etc. est bien au-dessus de leurs moyens. A l’heure d’aujourd’hui, répondre au défi de l’Occident par ce moyen-là reste très en dessous de la réponse que l’Inde et la Chine apportent en se mettant à la concurrence économique, seul moyen de rabaisser la place hégémonique qu’occupent les Occidentaux.

(1) Auteur entre autres d’ Histoire du terrorisme: de l’Antiquité à Al Qaida . Ed. Bayard, 2004.

Propos recueillis par H. H.


mots-clés: