Si les raisons de la révolte m’étaient contées! | Ben Boubaker Youssef, Kadhafi
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Ben Boubaker Youssef   
La révolution libyenne est-elle réellement une révolution où un complot ourdi par l’Occident pour renverser le régime du colonel Kadhafi afin de faire main basse sur les énormes richesses pétrolières dont regorge ce pays de l’Afrique du Nord ? Combien de fois m’a-t-on posé cette question lancinante qui revient comme un leitmotiv dans la bouche de la plupart des mes interlocuteurs!
Trois mois après la mort du colonel Kadhafi tué dans des circonstances non élucidées, la question taraude toujours plus d’un esprit.
Certains sont allés jusqu’à dénier aux événements advenus en Libye toute qualité ou caractère de révolution.
Donc, je me suis mis à me creuser un peu les méninges pour savoir si cette interrogation et ce doute étaient suscités par l’intervention de l’Otan ou si réellement des faits de quelque nature qui auraient pu m’échapper, ont motivé ces soupçons.

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Le piège de la propagande

La fameuse question m’a été déjà posée avec insistance début mars 2011 en Tunisie à la faveur de mon retour de la Libye dès le début des événements. Je ne m’étalerais pas sur les raisons de ce retour précipité, rappelons toutefois que l’intervention militaire occidentale n’a débuté que le 19 mars. Le dossier libyen était entre les mains de la Ligue arabe qui a retransmis le dossier au Conseil des Nations Unies qui a arrêté les résolutions 1970 et 1973 autorisant l’usage de la force au motif de protection des populations.
Force est de reconnaitre, toutefois, qu’à cette époque la féroce répression des manifestants libyens par les forces de Kadhafi était à son paroxysme.
Plusieurs morts, des centaines d’arrestations dès les premières manifestations. Le régime a tout de suite recouru à l’usage d’armes légères et lourdes.
Lorsque je discutais avec ceux qui me posaient ces questions, des chauffeurs de taxi, des professeurs et parfois de simples ouvriers, il en ressortait que pour eux, le peuple libyen vivait dans le paradis, ne manquait de rien, ne souffrait pas du chômage, ni de marginalisation. Par conséquent rien ne semblait motiver cette révolte soudaine contre Kadhafi après plus de 40 de règne.
Au regard de ces certitudes, je suis arrivé à la conclusion que la plupart des gens sont tombés dans le piège de la puissante propagande du régime de Kadhafi qui a voulu présenter au monde l’expérience d’un pays qui a atteint le stade final d’une société modèle ayant fait la synthèse des grandes théories qui ont régi ce monde, à savoir le Capitalisme et le Communisme.
Le pouvoir du colonel Kadhafi fondé sur les dogmes du Livre Vert ou comme il aime à le présenter, «la Troisième Théorie Universelle» est réputé annoncer l’ère de la société des masses basée sur une forme de démocratie directe stable, la prospérité et l’abondance incarnant l’ultime forme de l’Intelligence humaine.
C’est un mélange de socialisme, de décentralisation et de dosages subtiles entre tribus sur fond de pacte d’entente tacite qui répartis les rôles entre ces tribus.

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Une réalité amère

Voilà en ce qui concerne la théorie. Mais en pratique cela se traduit sur le terrain par des écoles à chaque coin de rue mais un système d’enseignement entièrement défaillant qui forme des étudiants sans aucun bagage intellectuel, de piètre niveau, et ne maîtrisant aucune langue étrangère.
Ceux qui sont envoyés pour poursuivre des études à l’étranger appartiennent pour la plupart au cercle restreint des fidèles du régime et de l’appareil des apparatchiks ou de ceux qui ont juré fidélité au Guide Kadhafi.
En fin ceux qui réussissent dans leurs études à l’étranger choisissent en majorité de rester en dehors du pays, dans les pays européens, et aux Etats Unis notamment.
Sur le plan du secteur de la santé, les hôpitaux et dispensaires sont construits dans chaque quartier mais sont caractérisés par un manque d’hygiène et leurs médecins sont incompétents. L’Affaire des cinq infirmières bulgares en 1989 accusées d’avoir inoculé volontairement le Sida à des centaines d’enfants libyens à Benghazi est symptomatique du système sanitaire du pays qui a perdu la confiance des patients.
Leur procès, véritable feuilleton, qualifié par de nombreux observateurs de parodie de justice intenté contre les praticiennes bulgares, a fait le grand déballage des lacunes dont souffre le système sanitaire en matière d’hygiène. Un rapport d’éminents scientifiques français et italiens a été produit sur ces dysfonctionnements graves. C’est pourquoi il fallait un bouc émissaire qui a été facilement incarné par les infirmières bulgares et le médecin palestinien incarcérés pendant de longues années dans les geôles libyennes.
Si les soins sont gratuits en Libye ainsi que les médicaments, la corruption a, là aussi fait ses ravages, les responsables des entrepôts médicinaux préférant liquider leurs stocks aux pharmacies privées.
Cette situation a fait que les Libyens se rendent pour se soigner, qui pour une carie dentaire, une fracture ou une opération bénigne, en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, ou en Europe.
En apparence chaque libyen possède une voiture neuve, octroyée après avoir déclaré allégeance au régime et épousé les dogmes du Livre Vert .
La grille des salaires, en Libye, figure parmi les plus basses au monde. Le salaire moyen mensuel ne dépasse guère les 200 dollars. Et depuis l’adoption de la loi n°5 en 1985 aucune augmentation de salaire n’a été octroyée. Le but est d’établir un système de compensation en nature, voitures et autres, ainsi que des enveloppes en dessous de table destinées à fidéliser les populations à l’égard du régime mais qui génère une corruption systématique. Celle-là même qui a gangréné la société libyenne à tous les niveaux, notamment l’appareil administratif.
Certes, les produits alimentaires de première nécessité sont subventionnés et commercialisés par le biais de coopératives communautaires mais mal gérée au point que l’Etat a, à maintes reprises, menacé de les dissoudre et de verser directement sur les salaires la valeur de cette enveloppe de subvention qui a atteint en 2008 quelque 8 milliards de dinars libyens (environ 7,5 milliards de dollars).

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En 2007, le Colonel Kadhafi a lui même dénoncé la corruption qui a pris des proportions inquiétantes dans le pays et reconnu l’échec de la politique sociale adoptée par les différents gouvernements qui se sont succédés.
Il a, à ce propos, déclaré citant des statistiques officielles, l’existence de plus d’1milions de Libyens sous le seuil de la pauvreté sur une population totale de 5 millions et demi d’individus.
Cette proportion n’est pas à minimiser vu les énormes potentialités et richesses du pays en hydrocarbures générant bon an mal des recettes de l’ordre de 60 milliards de dollars à l’année.
Pour parer à cette anomalie, Kadhafi a ordonné en 2008 la création d’un Fonds de développement économique et social chargé d’investir sous forme de portefeuille la somme de 30.000 dinars au profit de chaque famille démunie.
Mais là aussi force est de constater que ce sont les caciques du régime et ses laudateurs et thuriféraires qui en ont bénéficié alors que les véritables pauvres ont été écartés sans ménagement.
En fait la nature du régime, fondée sur le clientélisme, permet d’occulter la réalité car les intermédiaires font parvenir un message rassurant selon lequel tout beigne dans le meilleur des mondes.
Est-ce une raison pour les dédouaner pour autant de leurs responsabilités à l’égard de cette situation? La réponse est bien entendu non!
A ce sujet, il y a une anecdote qui a eu lieu dans le sillage du 3ème sommet Afrique-Union européenne tenu en novembre 2010 en Libye et au cours duquel les autorités du pays ont voulu faire passer le message aux partenaires européens selon lequel la Libye est un pays de la prospérité et où la pauvreté n’existe pas.
Mais des responsables européens ont fait savoir au Guide Kadhafi, que ce n’était pas la réalité car son pays comptait des libyens mendiants.
Cette remarque a provoqué le courroux du colonel qui a fait, juste après le sommet, une expédition punitive un certain vendredi contre les mendiants, accompagné de la TV nationale pour leur dénier la citoyenneté libyenne, les taxant d’être des étrangers et d’avoir déshonoré le pays.
A cela, il faut ajouter l’absence totale de canaux d’expression politique. Aucune forme d’opposition n’était tolérée sous le régime de Kadhafi. Toute cette réalité constitue un motif assez valable pour les Libyens de se révolter. Leur insurrection, s’il elle vient dans le sillage de celle de l’Egypte et auparavant de la Tunisie, n’en est pas moins motivée par des facteurs tout à fait objectifs.
Quant à l’intervention de l’Otan elle est mue par les enjeux que représente ce pays de l’Afrique du Nord disposant d’énormes potentialités en hydrocarbures, un produit stratégique pour les pays occidentaux, la France et les Etats-Unis notamment.
Ainsi, ont peut dire, de l’avis de nombreux observateurs, que la révolution libyenne a été récupérée par certaines puissances dont les véritables motivations sont inavouées.
C’est ce qui explique qu’en Syrie, qui n’a pas été gâtée par la nature de cette même richesse, aucune intervention n’ait pu se faire malgré les milliers de morts civils et la répression féroce du régime.
En somme, seuls les Libyens sont capables d’apprécier à sa juste valeur la nature de leur révolte contre Kadhafi.



Ben Boubaker Youssef
06/02/2012