Libye, quand le rap devient une arme | Ben Boubakar Youssef, Adel Majdoub, MC Jdoub, Slouma Belhadj, Hamaza Dargouth
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Ben Boubakar Youssef   
Les jeunes en Libye ont constitué un support essentiel à l’insurrection dans le pays que ce soit en prenant les armes contre le régime de Kadhafi ou en adoptant la musique rap et le hip-hop comme mode d’expression dans leur révolte.

Libye, quand le rap devient une arme | Ben Boubakar Youssef, Adel Majdoub, MC Jdoub, Slouma Belhadj, Hamaza Dargouth

La voix forte résonnant comme un cri d’espoir se répercutant à l’infini, Adel Majdoub Alias MC Jdoub, s’applique avec ferveur à fredonner «Freedom forever» la chanson phare du tout nouveau et premier album en gestation de son groupe musical « Brothers in freedom ».
Il s’applique à scander les paroles de cet hymne à la liberté chèrement acquise en Libye, affirme-t-il l’air espiègle.
«Vole, cours et saute de joie tel un oiseau. Vis ta vie, l’avenir t’appartient. Donne libre court à tes sentiments. Plus jamais de peur, et plus rien ne sera comme avant…», chante-t-il en synchronisation avec le rythme soutenu d’une musique où le son de la batterie résonne en saccade.
Lead Vocalist du groupe de rap libyen « Brothers in freedom », Adel 24 ans et ses deux compères Imed et Sabri du même âge se sont installés dans un studio amateur réduit à sa plus simple expression placé dans sa chambre personnelle comprenant une console et un clavier.
Pour Imed le choix du rap, musique contestataire, permet d’exprimer les sensations et de véhiculer de puissants messages pouvant toucher directement les jeunes et les galvaniser.
Ses amis et lui habitent le même quartier de Souk Jumaa à Tripoli, connu pour avoir été un quartier particulièrement actif lors du soulèvement contre Kadhafi. Ils ont en commun la passion de la musique notamment le rap, dit-t-il.
Aussitôt après le déclenchement de la protestation, ils ont songé à apporter leur contribution à l’édifice de «la révolution du 17 février», raconte-t-il. Ces événements ont précipité la formation de leur groupe musical dont le nom a été choisi en commun, affirment-il en chœur.
Les trois compagnons se sont investis avec les moyens de bord pour mener à terme leur projet.
Plusieurs morceaux de leur album évoquant la répression, les affres de la dictature, les déceptions et brimades vécues, ont déjà circulé sur les réseaux sociaux durant la phase d’instruction et ont rencontré un franc succès, indique Sabri.
Pour lui le prochain défi est de faire la promotion de l’album à travers sa diffusion sur les radios et TV locales et espérer par la suite trouver les moyens financiers pour l’enregistrer sur CD avec l’objectif d’assurer un rayonnement au-delà des frontières.

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Isslam Barassi
L’implication de la jeunesse libyenne

Les expressions artistiques ont, dès le début, accompagné l’insurrection en Libye que ce soit les graffitis ou la musique notamment le rap.
Genre musicale pratiqué en majorité par les jeunes, le rap a servi d’instrument privilégié, utilisé par les jeunes Libyens pour extérioriser leurs revendications et exprimer leurs espoirs et attentes tout en dénonçant les exactions et violations du régime du colonel Kadhafi.
Ce phénomène a débuté avec la prise des villes de la région orientale de la Libye en particulier Benghazi, l’épicentre de la révolte en Libye, Derna et Beidha avant de prendre une grande ampleur dans les autres villes du pays.
Représentant plus de 60% de la population libyenne, les jeunes ont joué un rôle prépondérant dans l’insurrection contre la dictature qui a sévi pendant 42 ans dans leur pays.
Outre, qu’ils représentent le gros des troupes des milices qui ont lancé la révolte en prenant les armes, les jeunes Libyens ont été à la pointe de toutes les formes d’expression et de revendication durant ce qu’ils appellent communément la révolution du 17 février.

Un message galvanisant
Slouma Belhadj qui a déjà percé dans le milieu du rap en Libye avec deux albums à son actif «Mon pays » et « La victoire est irréversible » depuis le début de l’insurrection en février 2011, rappelle que le rap et le hip-hop n’étaient pas seulement un rythme accrocheur mais une musique engagée avec un but précis pour les jeunes libyens.
Pour lui « cette musique, porte-parole des masses populaires pauvres et des opprimés, est un art de la parole où la rime nécessite une interaction intelligente avec les mots qui vous font réfléchir sur le sens profond de l’action et sa portée dans la vie ».
Certains, selon lui prétendent que la musique rap et hip-hop n'a plus de messages à véhiculer et qu’elle ne produit plus d’artistes conscients de la portée de leur art et de la nécessité de s’engager pour un idéal. Or, l’attitude des rappeurs libyens constitue un démenti de cette vision. Leur engagement a en effet contribué non seulement à définir cette révolution, à galvaniser le peuple autour d’un objectif ultime qui est de déraciner la dictature, mais aussi à unir les gens autour d’un avenir commun partageant les mêmes valeurs de liberté, d’équité, de justice et de démocratie.
« Au moment où la répression et la violence étaient devenues endémiques, le rap et le hip-hop ont retrouvé avec la révolte leurs racines originales en servant de porte-voix de la jeunesse et des opprimés », clame Slouma.
Il est rejoint par Hamaza Dargouth pour qui le rap en Afrique n’est pas juste un air de danse entraînant. « Bien sûr, c’est un style musical à la portée de tout le monde, mais il est captivant et spirituel à la fois, plein d’images et d’allégories reflétant les aspirations de la jeunesse opprimée », soutient-il.
Pour lui des générations entières de jeunes n’ont connu que le règne hermétique de Kadhafi où tout était contrôlé et passé au peigne fin par la censure afin d’être conforme aux préceptes et dogmes du Livre Vert régissant la vie politique et sociale du pays.
Il se rappelle que durant les années 80, une révolution culturelle a été conduite dans le pays par les comités révolutionnaires qui ont mené des purges au sein des universités et dans les milieux culturels et artistiques.
«Des caciques du régime ont procédé à des autodafés et brûlé des ouvrages en langue anglaise et française qui ont été retirés des programmes», se souvient-il.
«Même la musique n’a pas été épargnée » poursuit-il «en particulier le Maalouf, musique traditionnelle andalouse très répandue en Afrique du Nord a été interdite et la propagande du régime l’a classée comme élitiste, pratiquée et écoutée par l’intelligentsia et bourgeoisie en opposition à la musique populaire chantant les louages du pouvoir.
Des instruments occidentaux comme guitares, percussions, pianos et batteries électriques ont été détruits en public en Libye sous l’ère de Kadhafi pour marquer le rejet de tout apport culturel étranger.
Brahim Slaheddine est un adolescent de 18 ans passionné de rap. Il se contente uniquement de l’écouter. Il se dit agréablement surpris par la qualité du rap en Libye qui n’a rien à envier à celui des pays occidentaux où cette forme de musique a vu le jour et s’est développée depuis de longues années.
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Imed
Grand fan des groupes de raps et stars américaines de hip-hop, Hamza utilise tous les accessoires des rappeurs allant du pantalon large, aux teeshirts, casquettes, bracelets jusqu’aux chaînes. Il pense que la révolution du 17 février a donné de l’élan au rap. Pour lui le recours de la jeunesse en Libye au rap et au hip-hop ne s’explique pas seulement par la recherche d’un mode d’expression permettant de dire les frustrations accumulées des décennies durant, mais vise aussi à inciter à un changement positif.
Ce changement escompté est celui qui apporte, selon lui, «la paix, la démocratie et la liberté pour une nation déchirée par la guerre.» Hamza aime à ce propos citer le jeune rappeur de Benghazi, Imed Abbar, qui a défini sa musique comme un défi. Pour ce dernier l'utilisation de la musique comme moyen de communication est un procédé pour attirer l'attention sur le sort de la jeunesse et de la population en général sous le règne de Kadhafi. Le but étant de susciter la prise de conscience des citoyens libyens.
Quand on évoque le sens et la portée de l’intervention de l’Otan aux côtés de la rébellion, Hamza réagit au quart de tour: «s’allier avec le Diable est mieux que le règne de Kadhafi. Au-delà de la dictature avec son cortège d’oppression, de privations de liberté et d’humiliations, Kadhafi a méprisé son peuple le privant de ses énormes richesses générées par les revenus pétroliers pour les dilapider sans vergogne. Aucune réalisation majeure, durant 42 ans de règne, au profit de la Libye».
Si le rap et le hip-hop ont servi de moyen d’expression pour la jeunesse libyenne durant l’insurrection, ils continuent après la guerre qui a renversé Kadhafi à susciter autant d’engouement auprès de cette importante frange de la société qu’est la jeunesse.
Toutefois, en l’absence d’une infrastructure et d’une industrie appropriée, notamment des maisons de disque et des circuits de distribution et de commercialisation, le rap et le hip-hop risquent de rester cantonnés dans un milieu restreint sans atteindre le grand public et de ce fait, finir comme un phénomène passager.

Ben Boubakar Youssef
31/12/2011


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