Les joies et colères des murs en Libye | Ben Boubakar Youssef, Fethi Shaibi, Albert Camus, Mc Aziz, Afnan Al-Safani, MakSndr
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Ben Boubakar Youssef   
Les joies et colères des murs en Libye | Ben Boubakar Youssef, Fethi Shaibi, Albert Camus, Mc Aziz, Afnan Al-Safani, MakSndrChose inimaginable il y a encore un an, sous le régime du colonel Kadhafi, les murs de Tripoli s’expriment comme ils ne l’ont jamais fait. Graffitis, dessins et toiles de peinture ornent les espaces urbains donnant une ambiance colorée et exquise inhabituelles pour les Tripolitains.
Les murs de certaines casernes, les ponts, échangeurs et autres citadelles de la ville ont été envahis par des artistes en herbe assoiffés d’expression pour crier tout ce qu’ils avaient sur le cœur.
Le quartier de Bab Al-Aziziya qui servait de résidence et abritait les quartiers généraux de Kadhafi est entièrement repeint de graffitis et peintures tout comme la Place de la Liberté à Benghazi, où a éclaté la première étincelle de la révolution du 17 février.
En empruntant les rues, on se croirait, à s’y méprendre, dans le quartier du Bronx à New York ou encore dans une des cités dortoirs ou banlieue en Europe en raison des ces graffitis qui couvrent les rues de la capitale libyenne, Tripoli et de nombreuses autres villes du pays.
Les Libyens ont, dès le début de la révolte après le contrôle de certaines villes, adopté ce moyen de la culture urbaine pour conquérir l’espace et une identité différente et nouvelle à la fois, s’affirmer et exprimer leurs désirs et souffrances ainsi que leur soif de liberté.
La révolution en Libye a permis de révéler au grand jour les talents cachés des artistes libyens qui ont donné libre cours à leur imagination débridée en prenant les murs comme support pour exprimer la créativité si longtemps refoulée durant 42 ans de règne sans partage de Kadhafi et ses proches.

Révolution culturelle

Au lieu des portraits géants omniprésents qui garnissaient, jadis, les carrefours et grandes avenues des villes libyennes et des slogans à la gloire de Kadhafi et de sa politique panafricaine ainsi que sa haine contre l’impérialisme des Occidentaux relayée par la puissante machine de propagande du régime, ce sont des fresques représentant l’ancien dictateur sous les traits d’un diable assoiffé de sang ou d’un rat sortant des égouts qui dominent le paysage des cités libyennes.
Considéré par les Libyens comme la principale cause de tous leurs malheurs tout au long de 42 ans de règne, le personnage extravaguant de Kadhafi, est revisité dans ces graffitis sous toutes les coutures. Son, style vestimentaire notamment ses goûts immodérés pour les vêtements excentriques sont largement mis en exergue dans les dessins et peintures.
Les appels à marcher rapidement et par millions sur les villes détenues par les rebelles lancés par Kadhafi à ses partisans sont tournés en dérision et traduits dans des caricatures où l’ancien dirigeant libyen, tué le 20 octobre dernier dans des circonstances tragiques, apparaît sous la forme d’une grosse tortue peinant à se déplacer.
Des graffitis aux couleurs du drapeau de l’indépendance devenu symbole de la résistance libyenne, des dessins rendant hommage aux combattants ou mettant en exergue les tortures et les souffrances subies à cause de la répression de l’ancien régime ou encore des slogans à la gloire de la révolution sont présents dans ces nouvelles œuvres artistiques dont les styles mélangent, pêle-mêle, les expressions esthétiques.

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La puissance des images

Les libyens apprécient, dans leur ensemble, ces couleurs vivent qui peuplent et décorent désormais leur quotidien. « C’est comme s’il s’agissait d’une nouvelle naissance » affirme Oussama Hadj Ahmed, un agent de la poste libyenne qui indique que ces graffitis symbolisent le changement en cours en Libye.
« Avant, sous le régime de Kadhafi on ne pouvait pas dessiner sur les murs sauf pour les portraits de Kadhafi, ou encore pour des peintures à la gloire de sa politique ou du Livre Vert », confie-t-il, précisant que les comités révolutionnaires, gardiens du régime, craignaient que ces dessins ne soient détournées. Alors ils étaient tout simplement interdits.
Pour Noura Ibrahim étudiante à la faculté des arts et communications à l’université de Tripoli, ces graffitis et dessins incarnent l’esprit de liberté qui règne actuellement en Libye, affirmant qu’ils « servent d’exécutoire pour les artistes qui ont fait une révolution culturelle ».
« Les artistes », poursuit-elle, « sont sortis des sentiers battus pour exprimer à travers ces graffitis leur contribution à la révolution du 17 février ainsi que leur engagement en envahissant l’espace public urbain et en en faisant un instrument d’expression des revendications et aspirations du peuple libyen ».
Cet avis est partagé par Abdelmoumen Ramadan artiste peintre libyen qui a dessiné un tableau où apparaît une blonde portant dans ses bras un enfant. Les personnages de cette toile émergent d’un champ de fleurs et d’herbes vertes sous un ciel bleu dominé par un soleil de plomb dans une ambiance dégageant une note d’enthousiasme et de bonheur.
Interprétant son œuvre, Abdelmoumen, affirme que « cette femme incarne la nouvelle Libye avec à la fois sa jeunesse, sa vitalité et sa soif de vivre », indiquant que « l’ambiance printanière évoque l’avenir radieux qui attend son pays ».
Selon lui : « les Libyens ont brisé les liens qui les ont enchainés quatre décennies durant pour devenir libres payant un prix fort grâce aux sacrifices consentis ».
Les changements intervenus dans le paysage urbain de la Libye ne sont pas passés inaperçus chez les visiteurs de ce pays. Ainsi, le vice-président du Conseil régional des Pays de la Loire en France, Jean-Philippe Magnen qui faisait partie d'une délégation de députés écologistes européens en visite en Libye a témoigné que «Tripoli, par exemple, est couverte de graffitis forts et étonnants, beaux souvent, insultant le dictateur, rendant hommage aux combattants, mais aussi exprimant l'espoir ».
Il renchérit pour le site « Territoire d’innovation pays de Loire »  en s’étonnant « qu'en aussi peu de temps les artistes aient pris les murs de leurs villes comme exutoire de leur haine du dictateur, de leurs envies, des malheurs, mais aussi de la force du peuple libyen, avec beaucoup de talent ». 
M. Magnen conclut enfin que «ces graffitis témoignent à la fois de la terrible répression qu'a vécue ce peuple et de l'irrépressible force révolutionnaire qui est aujourd'hui en marche, avec toutes ses complexités ».

Les joies et colères des murs en Libye | Ben Boubakar Youssef, Fethi Shaibi, Albert Camus, Mc Aziz, Afnan Al-Safani, MakSndrDiverses formes d’expressions
Pour l’universitaire libyen Fethi Shaibi qui enseigne la sociologie à la faculté de Tripoli, la pratique du graffiti par les Libyens est une manière d’affirmer leur existence, de s’approprier les lieux, et d’éprouver ainsi l’impression d’une nouvelle vie en adéquation avec les changements en cours.
« Contrairement à la signification que revêt ailleurs le graffiti comme moyen d’expression d’une minorité ou d’un groupe social vivant dans un milieu urbain se révoltant contre sa condition, les graffitis en Libye véhiculent une révolte dans sa genèse » selon M. Shaibi, « il servent surtout pour les Libyens de moyen de refléter leurs émotions et leur vécu ».
A cet égard, M. Shaibi fait noter la diversité des graffitis et peintures allant de scènes de vie quotidienne, exprimant l’espoir ou rappelant les souffrances, aux images qui restituent des scènes du conflit représentant des voitures surmontées de mitrailleuses ou de batteries de missiles en allusion à l’usage des armes durant cette révolte.
Par ailleurs, la révolution en Libye a permis une explosion des moyens d’expression. Outre, la peinture et les graffitis, les morceaux de rap relayées par les différentes chaînes de télévision et radios du pays, qui ont vu le jour dans pratiquement toutes les grandes villes libyennes, ont connu un grand succès.
Plusieurs jeunes encouragés par cet engouement à l’égard de cette nouvelle expression musicale dans le pays ont formé des groupes de rap et interprètent des chansons aux thèmes engagés et revendicatifs chantant la liberté et la démocratie. Ces chansons dénoncent la répression et la tyrannie du régime de Kadhafi tout comme elles expriment l’aspiration à la liberté et à un monde meilleur.
Des groupes libyens de rap tels que Libyan Freedom 17 feb ou The Super Hamza et des rappeurs comme Mc Aziz, Afnan Al-Safani et MakSndr font un tabac auprès des jeunes Libyens.
Ces bouleversements ne se limitent pas aux nouveaux moyens d’expression mais ont touché l’habillement avec l’émergence de nouveaux stylistes talentueux à l’instar de Wafa Mehdaoui qui ont organisé récemment un défilé de mode à Tripoli alliant tradition et modernité.
Pour cette jeune styliste, le renversement du régime a libéré son énergie et sa créativité. « En tant que femme, j’ai voulu contribuer à l’édifice de la nouvelle Libye en y mettant ma pierre », a-t-elle confié.
Au-delà de toutes ces formes d’expressions artistiques qui ont prouvé la créativité et l’ouverture des Libyens, la révolution du 17 février quoiqu’on puisse en penser, a permis incontestablement de libérer les hommes et les femmes dans le pays en le rendant meilleur.
Comme le disait Albert Camus « Pour l’Homme la liberté n'offre qu'une chance d'être meilleur, la servitude n'est que la certitude de devenir pire ». 

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www.terristoires.info/graffitis
www.nato.int/natolive.htm



Ben Boubakar Youssef
(11/12/2011)