Libye : le prix de la liberté | Gianluca Solera
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Gianluca Solera   
C'est fantastique d'être témoin de ce même enchainement de réactions et d'évènements, quand, l'un après l'autre les régimes arabes sont aspirés par le tourbillon de la colère populaire qui fait rage dans la région. On commence par tirer sur la foule pour voir si elle insiste et poursuit ses protestations, après on accuse d'obscures forces de vouloir déstabiliser le pays, en montrant du doigt des intérêts étrangers ou des groupes terroristes. Ensuite on libère quelques prisonniers politiques histoire de calmer le jeu, on promet alors la suppression de l'état d'urgence, et le président de service dissout le gouvernement, puis il arme et dirige des forces loyalistes pour semer le chaos et justifier la répression. Le dictateur tente alors de négocier, pendant que l'escalade de la violence aboutit à un règlement de compte final, et éventuellement à la destitution de l'homme fort au pouvoir.
Le Yémen suit le chemin tracé par la Tunisie et l'Égypte, tandis que la Syrie affronte des désordres qui pourraient également se révéler incontrôlables. Le fait même que l'ordre des évènements se répète à chaque fois selon un schéma plus ou moins similaire, montre bien la fragilité de régimes en-dehors de l'histoire. Jusqu'à nos jours ils ont survécu, le long de la frontière méridionale de l'Occident, en jouissant de la tolérance de la Communauté Internationale, jamais remise en question pour ne pas bousculer un statu quo délicat, où se tiennent en équilibre précaire le ravitaillement du pétrole brut, la survie d'Israël, la réglementation des flux migratoires, ainsi que la circonscription d'une politisation de l'Islam : d'excellentes raisons pour reléguer la soif de liberté des populations locales à un autre moment de l'histoire.

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Cependant, ce moment historique est arrivé, et l'Europe doit maintenant prouver qu'elle a le courage de renverser l'équation “beaucoup de stabilité égale peu de démocratie”, qui a longtemps dicté sa loi. La semaine dernière, j'ai suivi le président du parlement européen, le polonais Jerzy Buzel, et sa délégation en visite en Égypte. Lors d'une rencontre avec les diplomates européens, l'un d'eux, interrogé à propos de la situation régionale, a utilisé l'exemple suivant pour décrire le climat politique : depuis le début de la révolution égyptienne, la Ligue arabe ne s'est réunie que deux fois au Caire. Et même si le siège de la Ligue se trouve à Maydan at-Tahreer, à l'occasion de ces réunions, aucun diplomate arabe des 22 pays membres n'a voulu descendre dans la rue afin de rencontrer les comités révolutionnaires. Au cours de ces dernières semaines, des représentants des cinq continents sont passés par l'Égypte, comme guidés par l'étoile du berger, et ont visité la place la plus branchée du monde. Mais cette idée n'est venue à l'esprit d'aucun diplomate arabe non-égyptien. La stabilité a donc déjà un prix...

Il se peut que même pour les pacifistes occidentaux, la stabilité soit toujours une valeur sûre. Ces-derniers jours ils ont qualifié de «guerre injustifiée» l'opération militaire de l'«Alliance», s'en remettant à la Constitution italienne. D'après l'article 11 de ce document : « L'Italie répudie la guerre comme instrument d'offense à la liberté des autres peuples, et comme moyen de résolution des controverses internationales ». Mais cette Constitution est née de la Résistance partisane et de la victoire des Alliés sur les forces nazi-fascistes. Sans les États-Unis il n'y aurait jamais eu d'article 11.
Ces derniers-jours, j'ai reçu des pétitions par mail demandant la fin des opérations en Libye. Je n'ai rien signé. Un leader, un gouvernement ou un clan qui utilise sa propre aviation militaire et son artillerie lourde, et qui engage des mercenaires étrangers pour écraser dans le sang les protestations en faveur de la démocratie et de la liberté de ses concitoyens, doit être arrêté sans aucune pitié. Ne pas le faire ajouterait d'autres peines à celles déjà infligées à la Libye par le colonialisme italien. Dernièrement, j'ai aussi lu une interview d'un géopoliticien spécialiste du monde arabe qui comparait la répression en Égypte lors des protestations avec celle entreprise par Kedhafi. Il dénonçait aussi le fait que l'Otan n'ait pas positionné de navires de combat le long des côtes égyptiennes, comme il l'a ensuite fait pour la Libye. Je suis désolé, mais mon opinion diverge : l'armée égyptienne n'a ni tiré sur la foule, ni bombardé les marches contestataires. Celui qui met sur le même plan la militarisation, en guise de réponse à l'insurrection libyenne, et la répression de la part des forces de police tunisiennes, égyptiennes ou yéménites, a bien tort. Il confond mouvements révolutionnaires et impérialisme, répression et pacifisme. La semaine dernière j'ai aussi écouté un présentateur de la chaîne de télévision d'Etat libyenne qui accompagnait les menaces à l'Occident et les appels à la résistance islamique par des avertissements à la population civile de ce genre : « Les français franchiront vos portes, violeront vos femmes et pilleront tous vos biens ».

Libye : le prix de la liberté | Gianluca SoleraBien sûr, ceux qui sont contre cette intervention militaire diront que l'Occident s'est mobilisé à cause du pétrole. Certains y ont pensé, mais mieux vaux une intervention militaire pour protéger une population qui proteste contre un régime corrompu et violent et qui ne demande que la liberté, plutôt qu'une intervention militaire qui viendrait décourager les mouvements en faveur de la démocratie, comme la récente entrée des blindés saoudiens au Bahreïn.
C'est la première fois de ma vie que je suis sincèrement favorable à une action militaire, peut-être parce que j'ai expérimenté, même si indirectement, la souffrance des citoyens égyptiens face à la confiscation de leur liberté, et parce que j'ai encore beaucoup d'espoir en ce qui concerne la renaissance arabe et sa phase de réforme. Même les photos de Kedhafi auprès des chefs d'Etats occidentaux, montrant une richesse ostentatoire, ainsi que la virulence et le mépris avec lesquels il a fait tirer sur la population de son propre pays pour sauvegarder son royaume personnel, ont fait naitre le désir et l'espoir que le peuple libyen puisse se débarrasser de lui dans les plus brefs délais. Mais ce n'est pas tout. Les derniers signes alarmants contre-révolutionnaires observés dans les pays arabes devraient convaincre de la nécessité d'arrêter fermement la machine répressive libyenne afin de sauver la mobilisation populaire en faveur de la liberté qui s'est répandue dans la région. Il est important de remarquer comment l'avancée des milices de Kedhafi, avant l'imposition de la No-Fly Zone, s'accompagnait d'autres signes d'intolérance et de violence à l'égard des manifestants d'autres pays arabes. Le 8 mars des provocateurs ont assailli et frappé des jeunes femmes de la révolution à Maydan at-Tahreer pour semer le désordre et la confusion, s'appuyant sur des préjugés sexistes. Le 10 mars une église est incendiée à Atfet, pas loin du Caire ; et dans les quartiers populaires de la capitale, des escadrons ont attaqué les manifestants chrétiens, provoquant la mort de treize personnes dans cette journée qui a ensuite été rebaptisée la journée des «doigts invisibles», faisant allusion au rôle joué par la police du régime précédent. Le 12 mars l'armée tire sur la foule à Sanaa, la capitale du Yémen, faisant une cinquantaine de victimes. Le 13 mars la police attaque en force les manifestants au Barhein, et le jour suivant autorise l'armée saoudienne à prendre place sur le territoire. Les quelques nouvelles que nous avons reçu jusqu'à présent de Syrie, nous informent elles aussi de la mort de dizaines de manifestants, suite aux affrontements avec la police à Dara et Latakia. Laisser libre cours au régime libyen signifierait encourager la répression, et établir que la stabilité est toujours plus importante que la liberté.

Libye : le prix de la liberté | Gianluca SoleraIl y a aussi une autre raison en faveur de la nécessité de neutraliser les milices de Kedhafi, qui mérite d'être évoquée : c'est le rôle que le régime libyen a joué dans la manipulation des flux migratoires. Si vous lisez Bilal de Fabrizio Gatti, vous découvrirez comment la police libyenne, comme l'a fait le réseau des trafiquants, a exploité les pauvres Africains en route vers l'Europe. Le tout bien sûr selon les règles.
« Que la coopération italo-libyenne pour le contrôle des flux migratoires réguliers, et la lutte contre l'immigration clandestine, soit un exemple à suivre dans les rapports entre l'Afrique et l'Europe » ; « Kadhafi est un grand ami de moi-même et de l'Italie. C'est le leader de la liberté, je suis heureux d'être ici » : voilà deux déclarations de Silvio Berlusconi à Tripoli, respectivement prononcées le 25 août et le 7 octobre 2004, et rapportées dans l'ouvrage de Gatti. Ces pauvres bougres venus de l’Afrique sub-saharienne qui ont dû payer jusqu'à sept fois, tantôt les trafiquants, tantôt la police, pour poursuivre leur voyage est la triste réalité que nous dévoile également le documentaire « Comme un homme sur terre » de Riccardo Biadene, Andrea Segre et Dagmawi Yimer.

Je voudrais souligner un autre élément digne d'intérêt : l'intervention militaire en Libye est née sans grande envie en Occident, après de longues hésitations, des procédures institutionnelles et des contacts diplomatiques, le tout dans un grand sentiment d'inquiétude. Ça n'a pas été l'acte héroïque d'une forte et bruyante volonté politique à l'idéologie cohérente et homogène ; accompagnée de fanfares médiatiques et de spécialistes payés une fortune, comme ce fut le cas pour l'engagement militaire en Irak ou en Afghanistan. Mais cette intervention a quand même été demandée avec grande trépidation par les insurgés et leurs sympathisants. Il suffit de citer l'appel, à l'initiative du Center for the Study of Islam & Democracy, adressé par les mille-six-cent cinquante hommes et femmes de science et de lettres au président des Etats-Unis Barack Obama, qui demandent de reconnaître, d'armer et de soutenir le gouvernement de coalition nationale de Benghazi, ainsi que de poursuivre les officiers et les mercenaires coupables de crimes contre l'humanité. L'appel se termine par les mots suivants : « Le cas de la Libye est actuellement le plus urgent, mais les populations du monde arabe jugeront maintenant les mots que vous avez proférés dans votre célèbre discours du Caire et les actions que vous allez entreprendre ».

La liberté a cette saveur amère, à laquelle même les jeunes de la «Révolution du 25 janvier» ont gouté : « Nous, les Egyptiens, devons maintenant nous confronter au fait que la démocratie n'est pas à la même portée de main qu'un fruit confit exposé en vitrine, et reconnaître qu'atteindre et obtenir la démocratie requiert un très long et difficile processus » - tels sont les propos d’un journaliste d'Al-Jazeera le 20 mars dernier Amr el-Etreby, un actif animateur d'un groupe de Facebook durant la révolte. Ces jeunes, comme les insurgés libyens moins chanceux, sont ceux qui ont risqué le plus. Forts d'un esprit de sacrifice et de martyre que l'Islam encourage parmi ses fidèles. L’esprit qui durant plusieurs décennies a inquiété les Chancelleries occidentales, préoccupées de l'attraction exercée par la chimère du terrorisme religieux, est aujourd'hui une extraordinaire source d'inspiration pour les mouvements en faveur de la liberté, la dignité et la citoyenneté.

Laisser tomber ces jeunes hommes alors que l'armée leur tire dessus, serait un énième acte de lâcheté au quel la raison d'État, le calcul politique et le non-interventionnisme idéologique, veulent nous habituer à tout prix.

Gianluca Solera
Traduit de l'italien par Matteo Mancini
(11/04/2011)


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