Jordanie : ôter «honneur» dans «crimes d’honneur»  | May S
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May S   
Assise autour d’une table ronde en compagnie de cinq autres personnes, une enseignante âgée de 45 ans raconte l’histoire de «X», une jeune fille qui a été abusée sexuellement par son cousin lorsqu’elle avait quinze ans. Quand ses parents ont découvert les faits, ils ont été scandalisés et ont menacé de tuer la « victime» au lieu de l’«auteur».

X, qui avait une forte personnalité, a décidé de contester la définition de l’honneur qui était celle de ses parents. Une fois l’histoire finie, l’enseignante nous a révélé que l’héroïne de cette histoire, c’étaitelle-même. Le courage, la force qu’il faut pour partager une histoire aussi personnelle et aussi sensible avec de parfaits inconnus nous ont bouleversées.

Nous assistions alors à un atelier dans le cadre d’une campagne intitulée «No Honour in Crime» [«Pas d’honneur dans le crime»], qui vise à défendre les droits de X et des milliers de femmes qui lui ressemblent. La campagne a été mise sur pied par un groupe de militantes, qui se sont d’abord rencontrées et réunies sur Internet, puis ont continué à travailler à une stratégie globale de revendication, et à recruter d’autres personnes qui défendent cette cause avec la même ferveur.

«Dans «No Honour in Crime», les participants misent sur les histoires humaines et les rencontres personnelles pour défendre leur cause: il s’agit de mettre fin à ce meurtre perpétré au nom de l’ «honneur», et de sensibiliser l’opinion publique sur le sujet, en poussant les gens à agir avant que les balles ne partent.
Les statistiques indiquent que 112 femmes ont été tuées ces dix dernières années à cause de ces soi-disant «crimes d’honneur». Cependant, ce nombre ne reflète pas nécessairement tous les «aspects patriarcaux de la société», qui sont la cause des injustices subies par des milliers de femmes.

Selon Reem Manna’, la coordinatrice de la campagne, la presse jordanienne ne parle des « crimes d’honneur » que lorsqu’il y a meurtre, négligeant du même coup les milliers de femmes qui en sont menacées et dont la liberté est en jeu.

«J’ai rejoins la campagne après un rendez-vous avec une amie proche, qui avait été menacée de mort par un homme de sa famille », explique Manna’, ajoutant : « c’était la première fois que je me suis vraiment rendu compte que les crimes d’honneur sont réels et peuvent arriver à une amie proche, et pas seulement à des inconnus, dans les zones rurales. »

Manna’ déclare qu’elle était bien consciente de s’attaquer à un sujet « sensible et tabou », avec son groupe d’activistes et de féministes, mais qu’elle est encore choquée par les attaques qui continuent de pleuvoir contre la campagne. Commentant ces attaques, elle nous explique : « il y a des gens qui pensent que nous faisons la promotion de l’adultère et que nous demandons aux hommes de la famille de garder leur sang-froid lorsqu’ils voient leurs sœurs et leurs mères commettre des péchés ».

Ecartant d’emblée cette perspective, Manna’ explique que la frange de la population qu’elles essaient de protéger n’entre pas en premier lieu dans cette catégorie. Elle mentionne à l’appui le fait que l’écrasante majorité de ces victimes sont enterrées « vierges ».

Par ailleurs, selon les organisatrices et les militantes de cette campagne, « même si une femme est coupable, le meurtre ne devrait en aucun cas être l’unique option envisageable». Dans ce but, plusieurs ateliers seront organisés durant les prochains mois pour encourager les participants à réécrire les scénarios des «crimes d’honneur ». Manna’ explique que les participants devront «se mettre à la place de l’auteur du crime et réécrire la scène pour montrer qu’il peut y avoir d’autres options que le meurtre.»

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Le projet photo intitulé «If only» s’appuie sur des histoires vraies et tente d’imaginer l’avenir qu’auraient pu avoir ces victimes, si leurs homologues masculins n’avaient pas choisi de les tuer. La jeune femme dont l’histoire est représentée sur la photo ci-dessus aurait pu être une épouse heureuse, si son père ne l’avait pas tuée lors de sa nuit de noces. Avec l’aimable autorisation de: Shadi Eideh.


La campagne a commencé à recueillir des signatures pour une pétition, demandant au Parlement de retirer à la famille de la victime la possibilité d’abandonner les poursuites contre l’auteur du crime. Il faut un demi-million de signatures pour présenter la pétition et pour demander aux députés de mettre cet amendement à l’ordre du jour sous le dôme de l’assemblée.

Souvent, en effet, la famille de la victime abandonne les poursuites contre le meurtrier, et par conséquent, l’auteur du crime n’écope que d’une peine légère. Dans l’optique des militantes, cette action favorise l’ «injustice» et facilite les meurtres.

Comme l’explique bien Manna’, dans les crimes d’honneur, « puisque la femme est tuée par un homme de sa famille et qu’ensuite ce sont les gens de cette même famille qui ont le droit d’abandonner les poursuites et de faire libérer l’auteur du crime, il est impossible d’obtenir justice.» Ce n’est pas la seule raison pour laquelle Manna’ et ses collègues pensent que cette clause devrait être amendée. Selon elles, l’abandon des poursuites contre l’auteur du meurtre ne devrait pas être du ressort de la famille, puisqu’à partir du moment où la femme a été tuée, le « tort fait à la société est tel qu’il faut faire de cette question une revendication d’ordre public.»

Selon les organisatrices de la campagne, cette requête a rencontré de nombreuses oppositions, jusqu’à celle de juristes qui coopéraient à la campagne sur certains points. Ils n’ont pas soutenu la demande d’amendement et pensent que l’abandon des poursuites est un « acte de tolérance » et une « tradition héritée » qui ne doivent pas être supprimés.

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L’image ci-dessus représente l’histoire d’une autre victime, Ayat, noyée dans la Mer Morte. Ayat avait vingt ans, lorsque son frère a décidé de «laver l’honneur de la famille». Avec l’aimable autorisation de: Shadi Eideh.


C’était à prévoir, une campagne de sensibilisation qui cherche à faire changer une définition de l’honneur vieille de plusieurs siècles et qui remet en cause des conceptions patriarcales rencontre forcément une opposition féroce et doit affronter de nombreuses attaques. Mais peut-être y a-t-il pire encore : cet incident qu’évoque Manna’, et dont elle se remémore les moindres détails.

Lors d’un atelier, dans une école, les organisatrices discutaient de la question avec des élèves, et les interrogeaient sur les réactions qu’ils pourraient avoir s’ils venaient à découvrir que leur sœur avait été impliquée dans une relation. Parmi les réponses «choquantes», celle d’un garçon, toute simple, tenait en très peu de mots. «Heureusement» dit-il, «grâce à Dieu, je n’ai pas de sœur!»

May S
19/03/2012


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