Femmes jordaniennes: Gardiennes de la Mémoire | Serene Huleileh, Rana Safadi
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Serene Huleileh, Rana Safadi   
  Femmes jordaniennes: Gardiennes de la Mémoire | Serene Huleileh, Rana Safadi Même si l’image traditionnelle des femmes arabes est celle de la soumission et de l’existence domestique, sous la surface se cache un très fort caractère qui est parvenu à prendre des décisions, même si cela a été fait le plus souvent en coulisses. En regardant leur parcours depuis un siècle et les femmes d’aujourd’hui, une image saute aux yeux: elles sont les gardiennes de la mémoire. Dans toute société, et pas seulement en Jordanie, mémoire et histoire représentent le filet de sécurité dont dispose chaque société pour «vivre ensemble», et assurer, que, quel que soit son type de développement, la société se sauvegarde à travers le tissu des relations personnelles, valeurs, et mémoires tissées par les femmes quelle que soit la communauté dont elles proviennent.

Explorer le monde des femmes est un piège: il n’est pas compacte, ni condensé en un lieu unique. De nombreux mondes différents composent le spectre social et donc les vies des femmes. Nous avons choisi trois mondes différents représentés par trois femmes. Les rencontrer fut comme ouvrir des portes, monter et descendre des escaliers pour découvrir un nouveau monde complet...Il est difficile de s’attendre à ce qui se passe derrière la porte, comme il est difficile de savoir ce qui s’abrite derrière chacun de nous. Nous avons essayé d’entrer dans la vie de ces trois femmes dont le travail nous a inspiré de bien des manières. Nous voulions savoir comment elles sont devenues qui elles sont, quels points cruciaux de leurs vies les a conduits à prendre les décisions qu’elles ont prises et prendre l’engagement de vie qu’elles ont choisies. A quel point de la vie d’une femme la route se dessine? Par où commence sa réussite?

Récolter les souvenirs
En descendant les marches qui mènent à l’appartement de Widad Kawar', on est immédiatement touché par le nombre de merveilleuses peintures et pièces d’artisanat arabe pendus aux murs ou placés joliment dans un coin. Une bénévole japonaise aide Widad à préparer une exposition sur les costumes traditionnels palestiniens et jordaniens qui se tiendra l’année prochaine au Japon, et la tâche, semble, pour le moins, colossale. En regardant dans les pièces, ces piles de merveilleuses robes brodées empilées, les bijoux d’argent et les pièces d’artisanat, je ne peux m’empêcher de m’exclamer: comment pouvez vous choisir ce qui sera envoyer à l’exposition ?? Elle répond à ma question avec un sourire et nous demande ce que nous voulons boire. Notre première question fut: «Comment avez-vous commencez ce travail deTitan?». Femmes jordaniennes: Gardiennes de la Mémoire | Serene Huleileh, Rana Safadi Je n’ai pas commencé en voulant établir ma propre collection; les circonstances de la vie m’ont entraînées dans cette direction. Petite, à Bethléem, je me souviens que notre ville était le marché central pour tous les villages alentours, les femmes des villages venaient tous les samedi sur le marché où j’allais avec ma mère, et je restais émerveillée des magnifiques robes qu’elles portaient.

Elles vendaient leurs produits agricoles, achetaient fils et tissus et rentraient ensuite dans leur village. Le commerce de tissage et de broderie a commencé tôt à Bethléem, les femmes de Bethléem brodaient pour vendre aux femmes des villages. Nous étions à la fin des années 40.

Quand j’ai dû aller à l’école, ma mère insista pour que je sois envoyée en pension à Ramallah, la Quaker Friends School où j’ai passé 7 ans. Ramallah était aussi un marché central traditionnel. Je me souviens des femmes qui cousaient même chez le boulanger pendant qu’elles attendaient le pain. Pour mon diplôme de fin d’étude, je reçu deux robes brodées, les deux premières de ma collection.
Je partis ensuite à l’université pour une année et quand je rentrais en 49 - 50 tout avait changé. Les gens que je connaissais dans les villages avaient été expulsés de leur terre d’origine pour faire place à des implantations juives et l’établissement d’Israël. Ils avaient été dépossédés de leurs maisons, de leurs vies, et vivaient désormais dans des camps de réfugiés. Je sentis le danger, que cette merveilleuse culture allait disparaître, et je commençais à collectionner tous ce qu’ils vendaient pour survivre (même si, à l’époque, ils ne vendaient pas grand chose). Après 1967 je commençais à collectionner comme une folle, parce que les réfugiés commençaient à tout vendre aux étrangers qui achetaient les robes et les coupaient pour en faire des couvres chaises ou des coussins.
J’arrivais à Amman après mon mariage et la société de l’époque m’apparue terriblement fermée comparée à celle de Beyrouth où j’avais étudié pendant les cinq années précédentes. Je me suis ainsi concentrée sur ma famille et sur ce projet d’une vie. Je réalisais qu’il ne s’agissait pas seulement de collectionner des robes, mais aussi des coiffes, des bijoux, etc....Je commençais aussi à rencontrer des spécialistes du monde entier et en les aidant pour leurs recherches j’appris beaucoup. C’est aussi à cette période que je commençais à recueillir de la documentation et des histoires de vie que j’écrivais sur mon cahier.
Par exemple, j’appris qu’avant 1948 la connaissance des choses de la vie était passée par les mères et les belles mères à leurs filles au moment où elles commençaient l’apprentissage de la broderie, à l’age de 11 ou 12 ans. Les jeunes filles étaient initiées à la vie de femme à travers les histoires racontées et la broderie. Les femmes s’asseyaient ensemble l’après midi, et en brodant, parlaient de tout, de la cuisine à la politique, en passant par le sexe. Quand les jeunes filles étaient admises dans le cercle, elles devenaient des femmes.

Ce sont les histoires qui nous font, et si ces histoires étaient perdues, la société serait perdue elle aussi. Il y a un grand fossé aujourd’hui entre mères et enfants parce que les histoires ne sont plus échangées. Les femmes de la région sont devenues silencieuses après 1948 et 1967, et les histoires n’ont plus été racontées. Un schisme s’est crée et continue de s’élargir.

Pour retracer n’importe quel évènement avant 48 il suffit de parler de mariage, et alors les femmes commencent à tout vous raconter de leurs vies passées. Pour le mariage, la femme prépare un "Jihaz" qui consistait en une grande variété de robes brodées (en grande partie brodée par elle-même) et ces robes devenaient leurs robes pour la vie. L’économie et la vie étaient centrées sur le mariage. Même les femmes pauvres faisaient des robes brodées magnifiques; ce n’était pas nécessairement un signe de richesse.

Nous parlons ensuite de ma robe de mariage pour mon futur mariage, et Widad accepte de m’aider à dessiner une robe inspirée des robes traditionnelles. "Mais ta belle mère acceptera-t-elle? Me demande-t-elle… elle me conseille "tu dois prendre bien soin de ta belle mère, tu lui vole son fils, et ça, ce n’est pas facile à accepter." Combien de mères ont donnés ce conseil, pendant des années, et combien aujourd’hui donneraient ce conseil ??? Je me demande…Créer des Mémoires.

Rania Kamahwi grandit hors de la mémoire afin de créer une nouvelle culture. Elle a crée un espace pour la femme dans un pays, la Jordanie, beaucoup plus conservateur que les pays alentours dans le domaine de la danse, classique et contemporaine.
Femmes jordaniennes: Gardiennes de la Mémoire | Serene Huleileh, Rana Safadi Elle a fondé deux écoles de danse pour enfants à Amman; la première au centre culturel la Haya, la seconde aux Performing Arts Center (Fondation Reine Noor al Hussein) qui a pour but "d’utiliser la culture et les arts du spectacle afin de promouvoir l’éducation et les questions sociales". Kamhawi est directrice général de la PAC, et responsable de la section danse, avec l’assistance de deux professeurs, une jordanienne et une russe. Rania a étudié en Angleterre, puis a décidé de fuir vers une destination plus chaude et a travaillé au Portugal de 1985 à 1987. Elle aurait pu rester au Portugal ou partir pour le Canada mais elle a décidé de revenir en Jordanie en 1988.

Est-ce que je regrette mon retour en Jordanie? Oui et Non. Parfois le manque de compétition me donne l’impression de vivre sur une île. Si j’étais restée à l’étranger j’aurais seulement enseigné à des enfants talentueux les techniques de la danse, alors qu’en Jordanie, j’ai aussi la possibilité de faire part du développement du mouvement de la danse et de donner aux enfants et aux jeunes l’opportunité d’explorer toutes les opportunités qu’offre la danse, pas seulement esthétique, mais aussi comme moyen de traiter de questions sociales qui concernent leur vie, librement, et dans un esprit créatif.

Ce que nous faisons ici veut dire plus qu’enseigner les techniques de la danse. Nous voulons, évidemment, qu’ils deviennent de bons danseurs mais aussi les aider à développer leur personnalité, leur donner confiance en soi, et les aider à mieux communiquer dans une société peu tolérante avec les femmes et le danse.
La danse pour moi, dans ce contexte, parle de sensibilité, de discipline, et de créer une ouverture dans la perception du corps. Mon voyage, et celui des mes élèves, est d’explorer notre riche patrimoine culturel. J’essaie d’introduire souvent la danse folklorique afin d’améliorer la qualité des spectacles, l’apprentissage et la représentation de la danse classique. Par exemple, en chorégraphiant la merveilleuse chanson d’Oum Koulthoum Inta Omri, j’ai redécouvert les rythmes complexes et la beauté de la musique arabe classique, sa langue, sa poésie. En utilisant la danse contemporaine sur ce morceau, j’ai senti que je ravivais la musique et les mots pour les oreilles et les cœurs des jeunes générations qui étaient plus capables de s’identifier dans ce nouveau contexte.

Mon rôle, ici, va bien au delà du professeur de danse de plus de 130 jeunes filles et garçons. Je suis aussi leur modèle et leur mentor ; beaucoup viennent me voir pour recevoir des conseils ou se confier. Leur amour et leur confiance me gratifie énormément.

Nous vivons tous des circonstances et une vie unique, où et quand est décidé le cours de notre vie? Est-ce par classe, famille ou amis? Est-ce une bonne ou une mauvaise décision qui met en route le processus? Peut-on faire marche arrière un jour ?

Former les mémoires
Maha El Khatib, directrice de la Jordan River Foundation, une ONG jordanienne de première envergure soutenue par la reine Rania al Abdulla, était ravie d’être associée à deux artistes comme Rania et Widad. Pour une femme qui a commencé sa vie au sein du gouvernement (Ministère du planning), puis est passée ensuite au secteur privé pour une entreprise de consultants sur la réforme du secteur public, je savais pourtant qu’elle était une très bonne danseuse de danse folklorique… d’où cela vient-il?

J’ai appris le Dabkeh à l’école. Mon rêve a toujours été de participer à un groupe de danseurs. Mon père m’a dit «écoute, un groupe de danse, je ne pense pas que cela me convienne. Tu peux danser à la maison, avec tes frères, mais cela finit là». Le seul groupe de danse public à l’époque était le Alia dabkeh group, mais les gens avaient l’impression que si les filles dansaient avec les hommes et voyageaient à l’étranger ensemble, elles pouvaient perdre leur réputation. C’est de cette manière qu’ils ont tués l’art dans ce pays.

Mais comment avez vous réussi à entrer dans le secteur public avec tant de force?

J’étais parmi les trois personnes privilégiées (les deux autres étaient deux étudiants), choisies, juste après l’obtention de leur diplôme pour participer au gouvernement, et cela seulement parce que Reema Khalaf était là. Nous nous sommes diplômés la même année et sommes allés travailler pour le Ministère du Planning, qui était déjà, et reste encore, un Ministère atypique, où les possibilités pour de jeunes diplômés étaient fantastiques. Nous avons bénéficiés de bonnes coïncidences: en premier lieu, Reema Khalaf était notre directrice. C’est quelqu’un d’une grande expérience et de grande valeur éthique qui laissait aux gens autour d’elle la possibilité de se développer, sans écraser personne, au contraire. La seconde coïncidence fut que nous travaillions avec elle dans le département de la recherche et du planning au moment où, au sein du Ministère, elle était responsable de deux gros projets FMI et Banque mondiale. On nous a donné responsabilités et formation. Mais, avant tout, elle nous a donné de la force, parce qu’elle avait confiance en nous. Quand quelqu’un qui a une telle expérience vous fait confiance et vous donne les meilleurs conditions pour travailler, c’est fantastique. Cela vous donne confiance et vous responsabilise. C’est très important au commencement d’une carrière professionnelle. Le modèle est très important alors que vous êtes en train de forger votre caractère, ou vous perdez la confiance en vous ou vous la gagnez. Malheureusement, il y a peu de modèles et les opportunités sont rares, très sélectives et peu accessibles à tous.
Vous voyez, ce n’est pas histoire démocratique. Reema Khalaf a choisi de travailler avec nous trois, les autres sont restés totalement aliénés. Il y a un système de sélection qui se fait depuis le début et qui permet à seulement un très petit nombre de personnes de s’épanouir, les autres restent aliénés et aucune opportunité ne leur est offerte. Maintenant que je dirige 400 personnes, je vois ce que Reema devait voir à l’époque: certaines personnes “brillent” autour de vous et je sais qu’ils grandiront par eux-mêmes, ils ont l’étincelle intérieure. Si vous pouvez, alors, élargir le cercle, je pense que vous pouvez être un leader démocratique. Et c’est exactement ceci que j’essaie de faire. Mais il faut beaucoup de patience.

Parlez-nous de votre mariage et du Jhaz?

Je déteste me rappeler de mon mariage. Je n’ai pas eu l’impression de vivre mon mariage; tout était fait pour mon père et le père de Sari. C’était un grand mariage, en rien lié à mon caractère. Je n’ai pas eu de Jhaz, j’ai refusé; pourquoi ai-je demandé, vous pensez que je n’ai pas d’habits? J’étais aussi malade à ce moment là et je n’ai rien senti. J’ai ensuite vu mon mariage sur une cassette vidéo et je l’ai détesté.

La plupart d’entre nous se laissent piéger dans la “quotidienneté” de nos vies. Nous avons tendance à laisser nos passions derrière nous ou à devenir victimes de soucis et de peurs intérieurs, qui nous empêchent de sauter le pas et prendre des risques.

Cela ne semble pas être le cas pour ces trois femmes. En se rappelant les moments que nous avons passées ensemble, et leurs mots, nous nous rappelons surtout de la patience et de la passion, d’un modèle qui les a inspirées et leur a montré la direction quand elles en ont eu besoin, d’une famille qui n’était pas une distraction mais plutôt un moyen d’ouvrir leurs opportunités, afin de leur permettre d’explorer pleinement leurs potentiels. Toutes les trois ne sont pas seulement des “professeurs” modèles mais aussi des grandes “étudiantes”. Elles avaient toutes trois des différentes options à un moment de leur vie, différentes routes à prendre, et chacune d’elle a pris la plus difficile et a décidé de la suivre quelles que soient les difficultés.

Mon rêve est que mes enfants m’aident à créer une fondation et un musée pour assurer la continuité de mon travail; je ne veux pas que ce patrimoine reste là avec moi, et je ne veux pas non plus qu’il disparaisse après ma mort. (Widad Kawar)

Mon père fut mon modèle. C’est lui qui m’a encouragé à retourner à Amman, parce qu’il était convaincu que je pourrais y avoir un impact. (Rania Kamhawi)

La présence d’un modèle ne signifie pas obligatoirement que les choses arrivent spontanément. On a besoin d’un modèle et d’une opportunité, et aucun des deux ne sont présents dans notre vie de façon démocratique. (Maha El Khatib)
Serene Huleileh - Rana Safadi