Chômage et émigration en Jordanie | Yasmine ElGharaibeh, Although Ahmad, Gulf Council Countries, Jordan Department of Statistic, Marie Bossaert, émigration Jordanie
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Yasmine El Gharaibeh   

A cause des difficultés économiques et du taux de chômage élevé en Jordanie, la recherche d’un emploi convenable continue à susciter d’immenses inquiétudes chez les diplômés qui sortent de l’université. Si pour certains, faire carrière à l’étranger permet de donner un coup d’accélérateur à leur avenir professionnel, et de leur assurer la stabilité financière, d’autres considèrent ce choix comme une « solution de facilité » et un abandon de la patrie.

Pour Ahmad, frais émoulu de l’université, rester travailler en Jordanie est ce qu’il y a de moins probable. Bien qu’Ahmad déclare aimer la Jordanie et qu’il souhaite continuer à y vivre, il explique que travailler à l’étranger – notamment dans les pays du Golfe – est très « lucratif », et que cela l’aiderait à avoir plus rapidement une situation plus stable financièrement.

A cause de l’augmentation du coût de la vie et du stress causé par la recherche d’emploi, ces positions sont partagées par les jeunes, hommes et femmes, un peu partout en Jordanie. Comme Ahmad, ils sont confrontés à ce choix décisif.

Après avoir passé beaucoup de temps à chercher un emploi, parfois autant qu’à faire des études, de nombreux diplômés, hommes le plus souvent, se mettent à examiner les possibilités de décrocher un emploi dans la région du Golfe. Ce qui provoque une sorte de fuite des cerveaux récurrente.

La principale raison de cette situation réside dans le taux de chômage, très élevé. Il atteignait les alentours de 12 % à la fin de l’année 2011, selon le Département de Statistique Jordanien (DOS). Les résultats de l’enquête du DOS montrent que le taux de chômage est « élevé parmi les détenteurs d’un diplôme universitaire (licence et au-delà), de 15.5% par rapport aux autres niveaux d’instruction ».

//Taux de chômage (2000-2010), qui a connu une baisse visible entre 2000 (15 %) et 2011 (12 %). Source: CIA World factbookTaux de chômage (2000-2010), qui a connu une baisse visible entre 2000 (15 %) et 2011 (12 %). Source: CIA World factbook

L’une des raisons principales de ce niveau élevé de chômage tient à la discordance entre les besoins du secteur privé et les compétences des 50 000 diplômés qui sortent chaque année de l’université, selon les estimations, sans parler du demi-million de « travailleurs invités » signalés en Jordanie. Autre élément qui exacerbe le problème : la majorité des 200 000 étudiants admis dans les universités jordaniennes choisissent chaque année des spécialisations qui débouchent sur des marchés extrêmement saturés, comme la médecine ou l’ingénierie. Cela est lié, bien sûr, au prestige social associé à ces situations, alors que les métiers manuels sont généralement « méprisés ».

//Une partie des manifestations récentes exige du gouvernement qu’il fournisse des emplois et trouve rapidement des remèdes au problème du chômage. Pancartes: «notre rêve : un travail», «l’emploi est un droit constitutionnel pour chaque citoyen».Une partie des manifestations récentes exige du gouvernement qu’il fournisse des emplois et trouve rapidement des remèdes au problème du chômage. Pancartes: «notre rêve : un travail», «l’emploi est un droit constitutionnel pour chaque citoyen».

La frustration des jeunes s’accroît à mesure que se prolonge leur inactivité. Ils sont pris dans un cycle vicieux, car les postes vacants exigent de plus en plus une expérience de travail préalable. En travaillant à l’étranger, les jeunes diplômés ont la possibilité de travailler dans le domaine qu’ils ont étudié – compromis que beaucoup acceptent face au manque de postes.

Plus grave, la situation nourrit un sentiment généralisé d’injustice : il est parfois évident que l’embauche ne se base pas sur les qualifications ni le mérite, mais sur les relations personnelles - phénomène bien connu de tous, sous le nom de « Wasta ».

Au vu de l’ensemble de ces facteurs, il n’est guère surprenant de constater qu’environ 600 000 Jordaniens, soit un dixième de la population jordanienne, réside et travaille actuellement dans le Golfe. Mais ce phénomène ne pourrait-il pas avoir ses bons côtés ? Avec les 2.5 milliards de dinars jordaniens que les expatriés jordaniens ont transféré à leur famille restées au pays en 2011, l’économie jordanienne dépend, comme elle a dépendu jusqu’à présent, de ces transferts de cash des expatriés dans la région du golfe.

Par conséquent, les discussions récentes sur l’entrée de la Jordanie dans le Conseil de Coopération du Golfe (GCC) ont été accueillies avec enthousiasme dans les différents secteurs de la société, notamment par les jeunes qui espéraient augmenter leurs chances de trouver un emploi là-bas. Les économistes parlaient d’un possible accroissement des investissements en Jordanie, de vastes projets qui permettraient l’embauche d’un nombre encore plus important de diplômés au chômage. Ce n’est que plus tard que le GCC a fini par décliner la demande d’adhésion de la Jordanie, mettant un terme aux nombreux espoirs et attentes qu’elle avait suscités.

Pressés par la population de donner des emplois aux jeunes et pour tenter de résoudre la situation, le gouvernement et la société civile ont joué un rôle clé en encourageant l’esprit d’entreprise durant ces dernières années. La règle d’or : si tu ne trouves pas de travail, crées-en un !

C’est pourquoi on trouve aujourd’hui beaucoup de petites et moyennes entreprises en Jordanie, et de petites affaires montantes. La plupart d’entre elles sont rapidement devenues des projets qui ont généré de l’argent et ont permis l’embauche de plus en plus de gens. Les entreprises liées à Internet et aux technologies notamment sont florissantes, ce qui se comprend aisément, puisque les besoins en capitaux sont minimes pour ce genre de projet. De plus, des programmes de formation professionnelle destinés aux jeunes diplômés ont été lancés pour accroître leur employabilité, et ce en comblant le fossé qui existe entre les choses théoriques que les étudiants apprennent à l’université et le savoir-faire pratique dont ils sont dépourvus.

Il n’est pour l’instant pas possible de déterminer si et quand le flux migratoire lié au chômage prendra fin. En l’absence de certitudes, il revient au gouvernement de fournir des emplois aux diplômés, en attirant les investissements étrangers et en supervisant l’embauche de Jordaniens au sein de ces nouvelles entreprises. Cependant, aussi longtemps que le problème persistera, la plupart des gens continueront à penser que « partir » est « la solution de facilité », et à considérer que ceux qui quittent leur pays pour se construire un avenir ailleurs s’excluent volontairement du processus de développement du pays.

Pour Salma, étudiante de vingt-et-un ans, il est justifié de partir afin d’explorer les possibilités de carrière, à condition que les jeunes soient conscients de l’importance du retour au pays, une fois acquises les expériences et les compétences qui peuvent contribuer au progrès jordanien. Salma confie que l’émigration est une chose qu’elle envisage, mais seulement pour pouvoir revenir dans son pays et ouvrir une entreprise qui donnera des emplois à ses concitoyens.

 


 

Yasmine El Gharaibeh

Traduction de l’anglais par Marie Bossaert

08/08/2012