Subventions étrangères et Société civile : le «Cheval de Troie» | Yasmine ElGharaibeh, Marie Bossaert, Sami Hourani
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Yasmine ElGharaibeh   

Alors que la fermeture d’organisations non-gouvernementales en Egypte et aux Emirats Arabes Unis, pour cause de prétendue «ingérence étrangère», déclenchait la controverse, des inquiétudes similaires trouvaient un écho en Jordanie. Les motivations et les desseins qui se cachent derrière les généreux fonds européens et américains accordés aux organisations non-gouvernementales locales sont considérés avec scepticisme par bien des gens, qui les voient comme un «cheval de Troie».

Depuis sa création en 2007, l’organisation non-gouvernementale de Sami Hourani, qui vise à contribuer au développement de la jeunesse en misant sur les transformations sociales et l’engagement socio-politique, a reçu plusieurs financements d’origine européenne et américaine.

Cependant, comme de nombreuses autres ONG, elle aborde la question du financement avec prudence, car l’origine de cet argent est susceptible d’avoir un effet négatif sur l’image de l’organisation. « On nous interroge systématiquement sur la source de notre financement », nous explique Hourani.

Bien qu’il ne croie pas aux théories du complot, Hourani ne nie pas que sous couvert d’aide étrangère, des objectifs secrets puissent être poursuivis par le donateur, qui en attend des bénéfices politiques ou économiques. Habitué à travailler sur des sujets « critiques » de ce genre, il affirme que l’organisation est « extrêmement prudente » lorsqu’elle accepte des fonds étrangers, et qu’elle n’accepte des subventions que dans la mesure où ces dernières ne représentent pas une menace pour ses valeurs fondamentales.

Evidemment, ces « agendas » ont subi de légères modifications après le Printemps arabe. Les donateurs sont désormais enclins à diriger leurs aides vers les programmes dont ils croient qu’ils participeront au maintien du statu quo. Au moment où l’instabilité s’empare de la région, on désire une Jordanie « moins turbulente ». Par conséquent, ces aides sont tenues à bonne distance des programmes de développement critiques et politiques, qui pourraient conduire à un changement redouté plus que tout.

Pour éviter que l’association ne passe pour un projet étranger, susceptible d’être impliqué, d’une manière ou d’une autre, dans la réalisation de plans cachés, Hourani et son équipe insistent sur le fait qu’un donateur ne peut pas sponsoriser plus d’une initiative. De plus, les sponsors étrangers sont « contrebalancés » par des parrainages locaux, qui dans la plupart des cas ne consistent cependant ni plus ni moins qu’en dons en nature.

Des recherches récentes ont révélé que les organisations jordaniennes préfèrent les financements européens aux financements américains, essentiellement parce qu’ils sont « moins associés au conflit israélo-arabe ».

Selon le site Foreign Assistance Data, l’aide totale accordée par les Etats-Unis à la Jordanie durant l’année 2011 s’élève approximativement à 12.47 milliards de dollars. Ces fonds sont allés à des projets mis en œuvre dans de nombreux secteurs, comprenant l’armée, l’environnement, l’éducation et le contre-terrorisme. La Jordanie arrive à la quatrième place sur le Top 20 Benefiting Countries (Obligated Program Funds) de l’USAID pour l’année 2011. En soixante ans, le montant total de l’assistance économique accordée par les USA à la Jordanie a atteint 7.4 milliards de dollars.

//«Catégories requises (somme demandée par le président pour chaque projet) pour l’assistance internationale par l’USAID et le département d’Etat pour la fin d’année 2013».(Source: www.foreignassistance.gov)«Catégories requises (somme demandée par le président pour chaque projet) pour l’assistance internationale par l’USAID et le département d’Etat pour la fin d’année 2013».(Source: www.foreignassistance.gov)
Si elles ont le choix, la plupart des organisations optent pour un financement local ou arabe, plutôt que pour un financement étranger. Malheureusement, dans les faits, le manque de possibilités leur impose d’agir autrement. Si l’adoption de politiques de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) est en hausse dans le secteur privé, il faut encore que des lois indispensables encouragent un engagement profond du secteur privé dans les activités de la société civile. Lorsqu’elles cherchent des subventions du côté du secteur privé, les organisations non-gouvernementales sont parfaitement conscientes que les aides sont dirigées généralement vers des activités qui garantissent une meilleure visibilité à l’entreprise qui sponsorise, ou qui servent d’une manière ou d’une autre ses objectifs marketing.
Cette crise de financement est peut-être exacerbée par les difficultés que rencontre invariablement la majeure partie des organisations non gouvernementales lorsqu’elles entreprennent des campagnes de lever de fonds visant le grand public. Les raisons ne sont pas à chercher seulement du côté des problèmes économiques et du manque de conscience quant à l’importance de ces dons, qui permettent à ces organisations de continuer à travailler. Il leur faut compter aussi avec un stigmate bien fâcheux: les ONG sont étiquetées « organisations corrompues ».
Les donateurs étrangers ont très probablement contribué à créer ce sentiment de corruption généralisée. Hourani suggère que certaines aides étrangères ont en quelque sorte «pourri» les ONG locales, en leur donnant des directives un peu molles sur la manière de dépenser les fonds. D’autres vont même jusqu’à affirmer que les donateurs étrangers ne font pas forcément attention à la corruption, tant que leurs objectifs présumés se traduisent en actes.
A l’opposé, les ONG hésitent à solliciter le gouvernement pour obtenir des subventions, à la fois pour éviter d’être perçues comme des organisations aux ordres du gouvernement, et pour empêcher que ce dernier n’interfère dans leur travail.

//Une caricature largement diffusée sur les médias sociaux, qui représente la corruption qui règne dans les organisations non-gouvernementales, et qui a pour effet de minimiser l’impact de leur action sur la population.Une caricature largement diffusée sur les médias sociaux, qui représente la corruption qui règne dans les organisations non-gouvernementales, et qui a pour effet de minimiser l’impact de leur action sur la population.

A n’en pas douter, dans le monde arabe en général, et en Jordanie en particulier, la société civile ne joue pas encore le rôle crucial de bénévole qui lui incombe dans le « cercle de la démocratie », en représentant des « citoyens actifs » qui ne sont pas engagés politiquement. Simplifier la question et prétendre que tout est dû à la crise des financements est très probablement inexact.
Les ONG commencent cependant à se débarrasser des pesanteurs bureaucratiques, et cherchent à améliorer leurs recherches de terrain, avant de « plonger » tête baissée dans des projets qui ne débouchent sur rien. « Je ne veux pas généraliser, mais de nombreuses ONG font désormais partie d’une toute petite communauté, d’une élite. Elles engagent toujours les mêmes personnes, négligent les zones sous-développées et ne font rien d’autre qu’organiser des événements dans des hôtels cinq étoiles, grâce à de généreuses subventions », commente Hourani.
Ceci étant dit, la réponse à la question : notre société civile peut-elle avoir un impact positif ?, dépend entièrement de la capacité de ces organisations et instituts à travailler en fonction de stratégies solides et d’objectifs mesurables. Plus une organisation a des objectifs bien définis, moins elle est susceptible de se laisser entraîner dans des collaborations avec ce type de donateur.
Comme le dit bien Hourani, « le problème n’est pas que l’Amérique voie son propre intérêt, ni que l’Europe fasse de même, le problème, c’est que nous, en tant que société civile, nous manquons d’objectifs clairs. Il faudrait que les personnes qui travaillent dans ce secteur soient des gens très instruits, parfaitement conscients de l’impact de leur travail sur la société, des gens qui sachent lire entre les lignes et qui aient une vue d’ensemble. »



Yasmine ElGharaibeh
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
11/06/2012