Regards sur les mouvements islamistes | Yasmine El Gharaibeh, Marie Bossaert, Marwan Al Husayni, Front d’Action Islamique, Frères Musulmans
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Yasmine El Gharaibeh   

Dans cette période caractérisée par l’incertitude, riche en rebondissements politiques, nombre de partis et de mouvements, y compris les mouvements islamistes, rivalisent dans la course au pouvoir. Les mouvements islamistes s’avèrent de redoutables adversaires.

Dans un article intitulé « Islamophobic questions raised by Muslims » [« Les questions islamophobes soulevées par les Musulmans »], le spécialiste des médias Marwan Al Husayni écrivait que le terme « islamophobie », utilisé à partir des attaques du 11 septembre, n’est plus désormais réservé à l’Occident. En effet, la situation actuelle dans le monde arabe est en train de donner naissance à une nouvelle forme de peur de l’islam : les Musulmans eux-mêmes commencent à devenir islamophobes.
//“Cultive ton esprit avant de faire pousser ta barbe“. Concept d’Aya Musa, design d’ Anas Ibdah “Cultive ton esprit avant de faire pousser ta barbe“. Concept d’Aya Musa, design d’ Anas Ibdah La fusion entre islam et politique inquiète beaucoup de gens, qui croient que les partis islamistes utilisent la religion à des fins politiques. Ayant lutté pendant des dizaines d’années pour arriver au pouvoir, de nombreuses personnes s’inquiètent du dogmatisme à venir des islamistes, qui profiteront de cette « occasion en or » pour assurer leur avenir politique.

Ces inquiétudes ont des échos en Jordanie. Alors que dans l’arène politique post-Printemps arabe, les partis et mouvements politiques foisonnent, les mouvements islamistes, comme le Front d’Action Islamique (FAI), bras armé des Frères Musulmans, ont conquis un peu plus d’espace. Ils en profitent pour réclamer un élargissement des pouvoirs politiques, y compris une plus grande représentation au parlement jordanien.

La position officielle du gouvernement est la suivante : il tente de mettre en œuvre des réformes politiques garantissant une juste représentation pour tous les partis politiques. En outre, l’ex-Premier Ministre [il a présenté sa démission fin avril, Ndt.], Awn Al Khasawneh, affirmait dans une interview donnée à une chaîne locale, qu’à l’instar des autres partis politiques légaux, les islamistes « n’étaient pas à la tête d’une organisation caritative » et que par conséquent, il était parfaitement légitime qu’ils aspirent au pouvoir politique, comme le font tous les partis politiques, dont l’objectif est, par définition, de gouverner.

Bien que ce type de relation « amicale » ou « paisible » existe parfois réellement entre les mouvements islamistes et le gouvernement, le militant jordanien Abdallah Ahmad croit que le gouvernement jordanien, comme de nombreux autres gouvernements voisins, a conçu des lois électorales sur mesure pour limiter l’influence des islamistes. Il ajoute que « tous les efforts sont faits pour éviter d’avoir une majorité islamiste au parlement ».

« Il serait naïf de nier qu’il y a une guerre systématique contre l’islam politique, car les médias passent leur temps à attaquer les islamistes et l’Islam politique et à les accuser d’avoir des arrière-pensées », continue Ahmad. Celui-ci est convaincu que « rétrécir l’espace dans lequel les Islamistes peuvent travailler - dans une certaine mesure en Jordanie, et dans d’autres régimes de la région jusqu’à l’interdiction totale- crée de fortes attentes par rapport à ce que les Islamistes ont à offrir lorsqu’ils finissent par arriver à avoir des responsabilités politiques». Selon Ahmad, le fait que le peuple n’ait plus confiance dans les régimes en place a rendu inefficace des années de propagande, et anéanti toutes les tentatives visant à ruiner la réputation des islamistes et à ternir leur image.

Ahmad donne à l’appui de son jugement l’exemple du Hamas, en Palestine. « Bien que le monde entier ait malmené l’islam politique, bien que ce dernier ait été attaqué sans répit dans les médias, et malgré le siège illégitime que la communauté internationale a imposé à Gaza et au Hamas, celui-ci a prouvé qu’il était capable d’y diriger la communauté palestinienne. Les sondages annoncent que le Hamas battra les autres partis politiques palestiniens aux prochaines élections ». De la même manière, ce phénomène s’est manifesté par l’accès des islamistes au pouvoir en Tunisie et en Egypte, et se reflète dans les grandes chances du FAI d’obtenir la majorité des sièges au Parlement, en Jordanie, en fonction des amendements apportés à la loi électorale.

Les partisans d’un pouvoir sous l’égide de l’islam affirment que des idéologies comme le libéralisme et le socialisme ont échoué à amener un gouvernement démocratique, juste et bon dans le monde arabe. Ils croient que si l’on donnait la possibilité aux islamistes de « mettre en pratique ce qu’ils prêchent », cela pourrait déboucher sur une expérience réussie, semblable à celles qui ont cours en Turquie et en Malaisie.

De l’autre côté, les opposants suggèrent que si les islamistes forment des gouvernements, leur nature « non angélique » sera révélée au grand jour. Selon eux, les gouvernements islamistes souffriront eux aussi de la corruption et ils auront un impact négatif sur les libertés.

Les opposants affirment en outre que les Islamistes ne sont pas encore prêts à gouverner un pays. Comme le suggère l’article d’Al Husayni, « on peut accepter un verset coranique, un hadith ou une fatwa, donnés par tel ou tel cheikh pour répondre à un gros problème ou pour gérer une crise, mais cela n’est pas applicable lorsqu’il s’agit de diriger un pays ». Ce dernier argument est cependant discutable, dans la mesure où l’influence des partis islamiques s’accroît dans les associations professionnelles clés en Jordanie, comme par exemple le Syndicat des ingénieurs. La longue expérience qu’ils ont acquise au sein de ces associations et l’organisation claire du parti attirent les sympathisants. Par ailleurs, il n’existe pas d’autre parti « bien préparé », ce qui fait des Islamistes un choix « sûr » aux yeux de beaucoup.

Pour d’autres, cette expérience des islamistes au sein des syndicats est précisément la raison pour laquelle on ne peut pas leur faire confiance. Récemment, des inquiétudes se sont manifestées à l’égard du « deux poids, deux mesures » des islamistes au sujet de la loi électorale. Dans le Syndicat des Ingénieurs, par exemple, où ils détiennent la majorité des sièges, les islamistes rejettent la loi électorale à la proportionnelle, loi qu’ils réclament pourtant à un niveau parlementaire national.

Cette politique du « deux poids, deux mesures » semble un problème récurrent pour les islamistes, qui ont récemment rencontré des officiels occidentaux pour discuter des processus de réformes en Jordanie. Bien que les leaders du FAI aient déclaré qu’aucune question de politique intérieure, comme la loi électorale, n’avait été évoquée lors de ces rencontres, les islamistes jouent gros, et pourraient perdre à ce jeu une part substantielle de leurs partisans, qui les soutiennent d’abord pour leurs positions d’opposition déclarée, d’opposition ferme à toute ingérence occidentale et étrangère dans les pays arabes et musulmans, ainsi qu’à l’existence d’Israël dans la région.
//Une manifestation organisée par le FAI. (Source: www.foreignpolicy.com)Une manifestation organisée par le FAI. (Source: www.foreignpolicy.com)
L’avenir des partis islamistes en Jordanie n’est pas encore clair, notamment parce que le parlement vient juste de décider de proposer une loi interdisant la formation de partis politiques basés sur la religion. Les résultats qu’obtiendront les partis politiques en Tunisie et en Egypte auront assurément un effet sur la manière dont l’islam politique est perçu en Jordanie. Bien entendu, les attentes liées à l’islam politique restent de l’ordre de l’hypothèse, puisque les partis islamistes n’ont pas encore eu l’occasion de gouverner. Il est par conséquent impossible pour l’instant de l’évaluer objectivement.
“Cultive ton esprit avant de faire pousser ta barbe“. Concept d’Aya Musa, design d’ Anas Ibdah

En attendant, des questions cruciales refont surface, par exemple la manière dont les islamistes gèreront les droits des femmes et les libertés individuelles, tandis que les islamistes continuent à être perçus comme non « ouverts d’esprit ».



Yasmine El Gharaibeh
Traduit de l’anglais de l’anglais en français par Marie Bossaert
15/05/2012