L’histoire des mouvements islamistes en Jordanie et leur avenir | Yasmine El Gharaibeh, Front d’Action Islamique, Charte Nationale Jordanienne, Frères Musulmans, Ishaq Farhan, Mohammed Abu Rumman, Sharia, Abu Rumman, Marie Bossaert, FAI, Hamzi Mansour
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Yasmine El Gharaibeh   

«Dieu est notre but
Le Coran notre constitution
Le prophète notre chef
Le djihad notre voie»


Les quelques lignes qui précédent résument bien l’idéologie des Frères Musulmans en Jordanie. Il s’agit de la devise du mouvement.
Le Front d’Action Islamique (FAI), considéré comme l’aile politique des Frères Musulmans et parti politique majeur en Jordanie, a adopté une idéologie très semblable.

Le FAI a été reconnu officiellement comme parti par le gouvernement jordanien en 1992, après la promulgation de la Charte Nationale Jordanienne, qui a levé l’interdiction relative à l’existence des partis politiques, défini les règles de participation et marqué le retour du multipartisme.
Le parti joue depuis lors un rôle clé dans la vie politique jordanienne. Bien que le FAI soit un parti d’opposition, il est connu pour soutenir la monarchie et jouit d’une réputation d’ « opposition pacifique ». Contrairement aux régimes de certains pays voisins, comme la Syrie, qui ont adopté une attitude brutale à l’égard des mouvements islamiques, le régime jordanien a permis au parti d’agir librement. Cette relation de « compréhension » mutuelle s’est manifestée clairement en 1970, quand le roi Hussein a nommé l’éminent leader des Frères Musulmans, Ishaq Farhan, ministre de l’Education.
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Aujourd’hui, le parti est dirigé par des Jordaniens d’ascendance palestinienne. Le FAI considère la question palestinienne comme une de ses priorités, ce qui a contribué à accroître le nombre de ses sympathisants en Jordanie, où la moitié des résidents sont d’ascendance palestinienne. Cela n’implique cependant pas que les sympathisants du FAI soient exclusivement composés de gens d’ascendance palestinienne. La société

jordanienne est généralement décrite comme « conservatrice », et bien que cette tendance puisse s’expliquer par des facteurs culturels, plus que religieux, elle a néanmoins favorisé l’adhésion du peuple au FAI, considéré comme un parti « pieux » et digne de confiance. L’association explicite du FAI aux Frères Musulmans a aussi contribué à accroître le nombre de ses partisans. Les Frères Musulmans, qui depuis leur création aident les zones défavorisées et les camps de réfugiés par l’intermédiaire d’organisations caritatives, comptent eux-mêmes un grand nombre de sympathisants.

En 2010, le FAI s’est servi de ses membres pour faire pression sur le gouvernement, en boycottant les élections législatives. La raison principale de ce boycott était le refus du système « une personne, une voix ». Ce système a été adopté pour la première fois il y a une vingtaine d’années, pour éviter d’obtenir un parlement similaire à celui de 1989, lorsque les Frères avaient gagné 22 sièges parlementaires sur 80. Depuis lors, le FAI rejette le système « une personne, une voix », et réclame un système électoral basé sur la densité de la population, qui favoriserait les Jordaniens d’ascendance palestinienne ainsi que les mouvements islamistes.

En dépit du fait que le chef de la Shûra des Frères Musulmans, Abdel Latif Arabiyat, ait annoncé que le parti ne boycotterait pas les prochaines élections, le conflit relatif au système électoral avec le gouvernement est loin d’être résolu. Alors qu’un avant-projet de la nouvelle loi électorale 2012 attend toujours d’être voté par le parlement, le leader a ouvertement signifié sa désapprobation, déclarant que « ceux qui élaboreraient cet avant-projet apporteront le chaos au pays » et insistant sur le fait que la nouvelle loi « n’est que très légèrement différente du système « un personne, une voix », et « ne répond pas aux aspirations et aux ambitions du peuple. »

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Une manifestation organisée par le FAI et par d’autres mouvements en 2011 pour réclamer des amendements
constitutionnels et des réformes économiques

Une récente étude menée par Mohammed Abu Rumman, journaliste et expert jordanien des mouvements politiques islamistes, examine les changements intervenus dans la politique du FAI après le boycott des élections de 2010. Dans cet article, l’auteur montre que le parti, qui a été continuellement critiqué pour la trop faible attention qu’il portait aux affaires intérieures, a depuis 2010 déplacé le centre de son attention sur les questions nationales, en particulier les réformes. Malgré ses réticences initiales sur la question de la monarchie constitutionnelle, qu’il ne voulait pas aborder ouvertement, le FAI a par la suite affirmé n’être nullement satisfait des amendements constitutionnels récents, et a insisté sur le fait que la Jordanie devait adopter un système de gouvernement élu afin de garantir la démocratie. Ce changement peut s’expliquer par les pressions exercées par le peuple sur le gouvernement en vue d’obtenir des réformes économiques et politiques rapides et efficaces.

Cela ne change cependant pas la manière dont le FAI est perçu par ses opposants, qui le qualifient de groupe opportuniste, exploitant les évènements et façonnant les circonstances pour mieux servir ses propres intérêts. Les opposants considèrent que leur point de vue a trouvé confirmation en mars 2012, lors des élections syndicales des professeurs, qui s’est avérée un immense succès pour les mouvements islamistes. Inquiets de voir les mouvements islamistes « s’emparer du pouvoir » parce qu’ils sont les mieux organisés de tous, les opposants affirment que le mouvement a gardé une position d’observateur, alors que les professeurs protestaient et négociaient depuis des mois avec le gouvernement pour pouvoir former un syndicat, et qu’il a cependant réussi à obtenir la majorité des sièges lors de ces élections, les premières du genre en Jordanie.

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Caricature représentant la perception des mouvements islamistes, qui “volent” les efforts des autres mouvements

Outre l’impact que pourraient avoir les mouvements islamistes sur le tourisme, les libertés artistique et individuelle, les opposants s’inquiètent des méthodes qu’adoptera l’organisation pour appliquer la Sharia (Loi Islamique). Comment la Sharia sera-t-elle mise en place et adaptée aux questions qui n’ont pas encore été envisagées sous un angle religieux, comme les affaires étrangères ? Qui sera à l’origine des lois, la Sharia ou le Parlement ? Comme le mouvement garantira-t-il les droits des minorités religieuses, comme les Chrétiens ? Les questions concernant les réformes économiques persistent également, notamment car le FAI n’a pas de programme de réformes économiques bien clair - réformes dont le pays a pourtant désespérément besoin.

Sous la pression de toutes ses variables, et selon l’étude d’Abu Rumman, le FAI tente actuellement de redéfinir ses « identité, mission, agenda, priorités et positions concernant les questions sociétales et nationales réalisables ». Même si le gouvernement reconnaît formellement le droit des partis islamistes à être représentés au parlement jordanien et dans l’arène politique, il est clair et net que l’avenir de ces mouvements est soumis à sa sincérité et à sa volonté de tenir ses promesses de réformes. Si ces réformes sont véritablement mise en œuvre, selon Abu Rumman, on peut s’attendre à ce que le FAI « joue un rôle politique clé, vu la puissance de son influence et l’ampleur de sa base partisane. »



Yasmine El Gharaibeh
Traduction de l’anglais Marie Bossaert.
02/05/2012