Jaffa, une histoire israélo-palestinienne | Marie Medina
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Marie Medina   
Le documentariste israélien travaille depuis longtemps sur les archives, sur les questions de représentations et de propagande. Il s’attache particulièrement à "la mémoire des choses qui sont niées".

Jaffa, une histoire israélo-palestinienne | Marie Medina
Eyal Sivan
"En 1990, je suis tombé sur un article sur la privatisation de la marque de Jaffa", raconte Eyal Sivan dans un entretien accordé à BabelMed à Paris. Il juge cette mesure "ironique" et "presque cynique". "On prend un symbole national (...) et on considère que c'est un produit capitaliste. Je trouve que c'est marrant", s’amuse-t-il. Un premier projet de documentaire n’a pas abouti mais le réalisateur a relancé son travail en 2007. Ont suivi plusieurs années de recherches sur les documents d’époque – photographies, tableaux, publicités, reportages – et des interviews avec des témoins et des intellectuels, dont le Palestinien Elias Sanbar.

Dans "Jaffa, la mécanique de l'orange", qui vient de sortir en DVD, Eyal Sivan utilise l’orange comme un "fil conducteur" pour dérouler l’histoire de son pays, mais aussi comme une "réflexion politique" : "l'orange, c'est quelque chose qui est commun", insiste-t-il. Les deux peuples l’ont cultivée sur la même terre, autrefois ensemble, même si cette coopération passée a été occultée dans les deux mémoires collectives. En outre, le réalisateur déconstruit l’idéologie qui veut que les Juifs aient rendu à la Palestine sa fertilité longtemps négligée, ce célèbre mythe selon lequel Israël a fait fleurir le désert, tout ce discours qui a fait de l’orange un symbole du sionisme.

Jaffa, une histoire israélo-palestinienne | Marie MedinaEn réalité, les orangers embaumaient la région de Jaffa avant la naissance du sionisme et plus encore celle de l’Etat d’Israël. Autour de ce vieux port méditerranéen poussaient des oranges shamounti, un peu ovales, sans pépin, faciles à éplucher et résistantes aux longs trajets. Ces agrumes étaient appréciés jusqu’à Istanbul et Alexandrie. La première mention écrite des oranges de Jaffa trouvée par Eyal Sivan remonte aux années 1850. Un consul britannique en poste en Palestine ottomane en envoie quelques unes au Foreign Office pour la reine Victoria. La réputation du fruit est désormais assise, même s’il reste un produit de luxe.

A la fin du XIXème siècle commencent les vagues d’immigration juive en Palestine. "Ce n’est pas encore le sionisme politique" puisque "ces Juifs ne viennent pas du tout pour un Etat", analyse Eyal Sivan. "Ils ne se voient pas comme des colons. Ils sont plutôt dans une tentative d'intégration, voire d’assimilation". Or, à cette époque-là, "l'une des activités de la Palestine, c'est la culture des oranges, avec les hommes d'affaires arabes", explique le réalisateur. Il l’affirme : "Ce ne sont pas les sionistes qui amènent la modernité en Palestine". Parmi les nouveaux arrivés, certains trouvent du travail dans les plantations arabes, d’autres, des hommes d’affaires qui ont gardé des contacts en Europe, font du commerce avec les exploitants locaux. "Donc il y a un moment d'industrie commune", assure Eyal Sivan.

La coopérative Pardès est fondée en 1900 pour mettre les moyens en commun, organiser l'exportation des oranges de Jaffa et la conquête des marchés étrangers. A l'époque, les Arabes possèdent la plupart des orangeraies et dominent les transports maritimes. En 1926, sous le mandat britannique, est créé le Conseil des agrumes, qui regroupe des Juifs et des Arabes. Des normes de conditionnement sont mises en place pour exporter les oranges Jaffa, notamment vers le port de Liverpool. Pendant toute cette période, qu'Eyal Sivan décrit comme "le summum de l'industrie commune", il n'est pas rare que Juifs et Arabes travaillent ensemble dans les vergers et dans les usines d'emballage.

"Mais il commence à y avoir de la compétition économique", explique le réalisateur. Quand éclate la Grande Révolte arabe (1936-39), six mois de grève paralysent le port de Jaffa et les Britanniques autorisent l'ouverture du port de Tel Aviv, qui sera utilisé par les entreprises juives. Cette séparation intervient alors que depuis quelques années, les sionistes de gauche appellent à favoriser le travail hébreu (avoda ivrit) : ce boycott consiste pour les entrepreneurs juifs à ne pas embaucher d'Arabes mais aussi à ne pas commercer avec les Juifs qui emploient des Arabes.

"C'est le paradoxe du sionisme de gauche", souligne Eyal Sivan. "La droite libérale, elle était coloniale au sens capitaliste" du terme, c'est-à-dire qu'elle voyait les indigènes comme "de la main-d'oeuvre exploitable". "Le sionisme de gauche, en étant critique du colonialisme, il est dans un colonialisme racial, ethnique", analyse le documentariste. "Le kibboutz, c'est une structure socialiste égalitaire dont les membres sont tous juifs - il n'y a pas d'Arabes dans les kibboutz. Mais c'est aussi une façon pour la gauche sioniste de dire : on n'est pas des colonialistes puisque justement on ne veut pas exploiter les indigènes".

Cette démarcation idéologique perdure "jusqu'à aujourd'hui", remarque Eyal Sivan. "La droite israélienne, elle veut garder les territoires, ça veut dire qu'elle veut garder les Arabes", interprète-t-il. L'autre côté répond en brandissant la menace démographique, ce qui fait dire au réalisateur que "la gauche sioniste, elle est pour se séparer des territoires parce que c'est le seul moyen de se séparer des Arabes".

Lors de la guerre de 1948, qui entoure la création de l'Etat d'Israël, la majeure partie de la population arabe de Jaffa fuit les combats et les bombardements ; beaucoup de Palestiniens s'échappent sur des bateaux ou des canots. Ensuite, les orangeraies "abandonnées" passent sous le contrôle de l'Etat hébreu qui confie leur gestion à des Israéliens.

Pour les Palestiniens, la perte de Jaffa signifie bien plus que la dépossession des vergers. La ville qui a été détruite était leur capitale économique et culturelle, souligne Eyal Sivan, en évoquant les cinémas et les théâtres qui animaient la cité, ainsi que les sept journaux quotidiens qui y paraissaient.

"Les sionistes disent que les Arabes voulaient jeter les Juifs à la mer", rappelle Elias Sanbar dans le documentaire. "La victime est accusée du crime qui est commis contre elle".

C'est pour cela que les Israéliens craignent - et rejettent - le droit au retour des Palestiniens, considère Eyal Sivan. Ils redoutent que les réfugiés, en revenant, ne les expulsent à leur tour : "Ils ont peur de ce qu'ils ont fait".


Marie Medina
(11/04/2011)


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